Revolver Reign – Chapitre 2.2

Revolver Reign, chapitre 2.2

Une grande salle vide, une table, trois chaises, une balle posée à droite sur la table et, à côté d’elle, un revolver. Il a peur maintenant.

L’arbitre est déjà installé à la table, c’est l’homme qui lui a ouvert la porte du bâtiment qui est maintenant assis, les deux avant-bras posés sur la table. Il a retiré sa veste qui est maintenant posée sur le dossier de la chaise. Le dispositif de sécurité est toujours accroché à son bras gauche. Il porte toujours le masque qui rend sa présence étrange et inquiétante. Il ne le regarde même pas alors qu’il entre.

Xavier continue d’observer la salle. Il y a une autre porte en face de lui, une seule lumière au-dessus de la table éclairant uniquement celle-ci de façon très théâtrale. Derrière l’arbitre, un miroir qui doit sans doute être une vitre sans teint découpe le mur nettement. Aux quatre coins de la pièce, des caméras sont installées sur des trépieds fixant toutes le centre de la salle, sur le mur en face de l’arbitre, une horloge numérique affiche l’heure. Le spectacle vient sans doute de commencer pour le public.

Il va s’asseoir à la table lui aussi. Laissant la veste de son blouson élimé sur le dossier de la chaise, il s’assoit, nerveux. Il jette des coups d’œil à l’arbitre qui reste complètement immobile. Il pose sa carte sur la table face cachée ne laissant voir que la partie entièrement noire et regarde ensuite l’arme, un S&W 60, « son » arme. Pas exactement la même puisqu’elle a été modifiée. Des deux côtés du barillet, on a scellé la vision. Comme il l’a imaginé, il est impossible de voir où est la balle.

— Je peux ?

Sa voix résonne dans la pièce, légèrement tremblante et déformée alors qu’il désigne l’arme de la main. L’arbitre tourne sa tête vers lui. Il entend une voix venant d’un écouteur, un simple chuchotement en dessous du masque. Le géant répond d’un simple hochement de la tête avant de se figer à nouveau en fixant le mur qui lui fait face.

Xavier saisit alors la crosse de l’arme et soulève le revolver. Il est légèrement plus lourd que le sien, l’alignement du canon est bon. L’arme est presque neuve, n’a aucune marque d’usure et est parfaitement entretenue. Le chargeur de cinq balles tourne pendant trois secondes avant de s’arrêter complètement quand il le teste. Il regarde quelques autres détails et repose l’arme sur la table à côté de la balle. Il retourne ainsi à l’attente.

Son entraînement va payer, il en est certain. En prenant le revolver en main, il a pu sentir où se situe le centre de gravité de l’arme, maintenant il doit faire attention aux variations du poids de la balle. Rien d’impossible après avoir passé autant de temps à faire cet exercice. Le hasard n’est plus de mise après les heures d’entraînement qu’il a faites. Si jamais il fait une erreur, ce sera de sa faute. Il ne devrait pas avoir besoin de se servir de sa carte. Il n’aura pas besoin de tuer quelqu’un. La porte en face de lui s’ouvre alors brutalement en grand et révèle son adversaire.

Un homme de grande taille, plus grand que l’arbitre qui est déjà imposant. Les bras couverts de tatouages, la peau mate, les cheveux courts, un jean et des chaussures de ville. Il entre en sifflotant et ne jette qu’un seul regard sur lui, menaçant, cherchant à l’intimider. Xavier ne baisse pas les yeux et ne fait que lui rendre ce regard. Intérieurement, il sait très bien que détourner le regard serait considéré comme une première défaite de sa part par eux deux.

Son adversaire s’installe ensuite bruyamment et ne le lâche pas du regard une fois assis. Il pose ensuite sa carte sur la table et déverse toute la haine qu’il peut dans ses yeux, espérant sans doute le tuer du regard.

Xavier a peur de mourir et de faire une erreur lors du tournoi, mais maintenant cette peur est remplacée par ce défi que lui lance cet homme en face de lui. Mourir pour qu’une brute comme lui gagne ? Hors de question. Il ne veut pas le voir y passer, mais s’il doit prendre une décision ce soir, ce sera celle de ne pas perdre contre lui.

Intérieurement monte le désir de voir cet homme perdre le match. Pas de le voir mourir, mais bien de perdre. Pourtant, les deux vont de pair, mais dans sa réflexion, Xavier semble oublier ce détail alors que l’homme continue de le regarder comme s’il n’était qu’un rebut de l’humanité dont il doit supporter la présence.

L’arbitre attend encore cinq minutes, pendant lesquelles les deux hommes ne se lâchent pas du regard, avant de prendre la parole. Une voix électronique sort d’en dessous du masque, du même genre que celle de la télé dans le vestiaire, bien que plus nuancée. La voix est calme, mais ne semble pas venir de l’arbitre qui reste immobile.

« Bonsoir Messieurs. Vous connaissez les règles, il est maintenant temps de commencer. Le combat de ce soir oppose Xavier, à ma gauche, à Frank, à ma droite. Suite aux premiers votes, c’est à Xavier que revient l’honneur de commencer. Bonne chance à vous messieurs. »

Le dénommé Frank le regarde froidement, mais sans haine à présent. Un léger sourire amusé s’est dessiné sur son visage en entendant que ce ne serait pas à lui de commencer.

— Allez, mon petit Xavier, fais-toi péter la cervelle, chuchote Frank en prenant une voix enfantine. Fais-moi voir ce que contient ta petite tête.

Xavier garde le silence et tente de rester calme alors que Frank commence à ricaner. C’était ses premiers mots et déjà, il a envie de le frapper pour le faire taire. Il ne doit pas céder à la provocation puisque c’est probablement son but : le pousser à la faute pour qu’il reçoive la décharge contenue dans le bracelet afin de s’offrir une victoire rapide.

Xavier ne sait pas pourquoi, mais il hait déjà Frank. Cependant, quelque chose chez lui, en plus de son attitude, le pousse à vouloir sa défaite. Peut-être était-ce juste cette agressivité directe à laquelle il n’est pas accoutumé dans sa vie de tous les jours. Ou peut-être était-ce juste ses yeux bleu clair qui le fixent d’une façon glaciale, comme s’il n’était qu’un obstacle sur sa route.

L’arbitre attrape l’arme à feu puis l’ouvre d’un claquement sec. Il insère ensuite la balle dans le revolver avant de faire tourner le barillet. D’un nouveau claquement sec, il le renvoie dans sa position initiale alors qu’il est toujours en train de tourner en cliquetant. Il pose ensuite l’arme devant Xavier, crosse tournée vers lui. Sur le mur, l’horloge lance alors le compte à rebours de cinq minutes.

Il prend l’arme en main, lentement, devant le sourire moqueur de Frank qui observe chacun de ses mouvements. Xavier joue alors lentement avec l’arme pour savoir où est la balle, le doigt loin de la gâchette pour éviter toute confusion pouvant le faire éliminer si jamais il a l’air de représenter une menace. La balle est placée en troisième position, il y a donc deux coups vides d’affilée, pas de risque pour lui. Du moins, si on retire le doute et la pression qui l’accable.

Il fait alors ce fameux geste qu’il n’avait jamais réussi à faire pendant ses entraînements. Il tourne l’arme vers lui et la pose sur sa tempe lentement, fixant Frank du coin de l’œil tandis que sa tête est légèrement tournée vers le mur.

Il arme le chien et appuie sur la détente. Et rien. Juste le « Clic », du chien frappant l’emplacement vide du barillet. Il repose l’arme sur la table en soupirant doucement alors que le dégoût le prend et le rend légèrement nauséeux. Le jeu ne fait que commencer. Ce n’était que le premier tour, mais il ne s’est pas trompé. Il peut gagner, il peut sortir de cette salle vivant et riche. Il doit juste oublier l’arrière-goût que ce geste vient de lui laisser.

Frank attrape l’arme et la pose sur sa tempe rapidement et presse la détente. Un simple clic et il jette l’arme sur la table. S’il ne s’est pas trompé, la balle partira au prochain coup. Il regarde l’arbitre. « Faites tourner », demande Xavier froidement. L’arbitre attrape l’arme, sort le barillet de l’arme et le fait tourner. Exécutant chaque mouvement avec la perfection de quelqu’un qui a répété le geste à de nombreuses reprises.

— Eh bien petite fiotte, tu stresses déjà ? Je te préviens, ça ne fait que commencer ! s’exclame Frank en le fixant toujours. Tu vas mourir comme une merde. ajouta-t-il en joignant un sourire sadique sur son visage avant de lui faire un clin d’œil.

« Pourquoi n’y a-t-il pas de règles l’obligeant à garder le silence pendant le duel ? », pense Xavier.

L’arbitre pose l’arme sur la table, crosse tournée vers lui. Xavier attrape le revolver et sent la position de la balle en suivant sa routine habituelle. Un mouvement lent du poignet tout en soupirant.

Il n’a pas peur de mourir, pas quand il cherche à savoir où est la balle, car il ne peut pas se le permettre. Mais dès que le canon froid de l’arme est collé contre sa tempe, ce n’est plus la même chose. Le premier tour, il avait eu peur, mais chaque tour allait le pousser plus loin encore dans l’angoisse et la paranoïa sur sa capacité à savoir où se trouve la balle. Si jamais il fait erreur, si jamais le prochain coup la balle part, elle le tuera et ce sera la fin.

En un seul tour, il ne peut pas savoir si sa technique est réellement fiable. Maintenant que la balle est placée en haut du barillet, peut-il vraiment être sûr qu’il faut quatre coups avant que celle-ci ne soit placée dans le canon ? Une petite erreur peut lui coûter la vie. Le temps défile lentement sur l’horloge et il hésite toujours alors que Frank ne manque pas l’occasion de faire des remarques. Xavier fait feu et repose l’arme sur la table, sous pression et soulagé à la fois. C’est à son tour maintenant. Frank n’est pas en danger pour le moment s’il ne fait pas tourner et s’il a vu juste pour la balle, mais ça viendra forcément.

Frank retourne alors sa carte noire sur la table, un sourire aux lèvres révélant des dents blanches, rendues presque monstrueuses par sa propre imagination.

— Tu doutes ? Alors, laisse-moi t’aider petite merde, déclare-t-il fermement.

L’arbitre prend alors la carte qu’il vient de poser sur la table et la lui montre tandis que Xavier, tétanisé, se contente de suivre du regard les gestes de l’arbitre devant lui. Le dessin représente un homme sur une chaise électrique, il est grossier, comme s’il avait été estompé avec une éponge, et en lettres électriques en haut de la carte est écrit « Ruthless Game ». Xavier sent son pouls s’accélérer.

Bien que privé de réflexion par son propre esprit paniqué, son corps réagit tout seul en rapprochant un peu la chaise de la table sans que Xavier s’en rende compte. Il attend l’explication alors que Frank est en train de sourire béatement les bras derrière la tête en s’appuyant sur le dossier de sa chaise qui grince légèrement comme une vieille porte, ricanant de la situation. L’arbitre prend alors la parole de sa voix électronique.

« La carte “Ruthless Game” est utilisée. Le joueur utilisant cette carte ajoute automatiquement trois balles dans le barillet. C’est l’adversaire qui commence le tour durant lequel cette carte est mise en jeu. »

Frank sourit de plus en plus, les yeux à moitié fermés, comme s’il écoutait la blague la plus drôle de tous les temps. Xavier se fige sur sa chaise. Pendant ce temps, l’arbitre prend l’arme, sort trois balles de la poche de son gilet et les ajoute successivement au barillet, impassible. Xavier regarde pendant ce temps la carte sur la table où est dessinée une chaise électrique.

Il est paniqué, et à juste titre. Pas parce qu’il y a maintenant quatre balles dans un barillet qui ne peut en contenir que cinq, mais parce qu’il va devoir utiliser sa carte et qu’il s’agit de la seule solution dont il dispose. Il comprend qu’à présent, soit il doit mourir, soit il doit tuer quelqu’un. Maintenant qu’il n’y a plus qu’un emplacement libre dans le barillet, il n’a plus aucune chance de mettre à profit son entraînement, l’arbitre pose l’arme devant lui, qui frappe plus fort contre le bois de la table que précédemment.

— ♪ On va voir si t’as la cervelle bien rose mon mignon ♫, sifflote Frank en le regardant comme s’il était aux premières loges d’un spectacle de cirque.

Xavier retourne sa propre carte, en gardant les yeux baissés. Il ne le voit pas, mais le sourire s’efface presque tout de suite de son visage et il repose sa chaise sur ses quatre pieds pour regarder la carte que l’arbitre s’empresse de saisir pour la lui présenter.

Il lui fit la même explication mécanique qu’il avait faite pour la sienne, mais Xavier n’écoute pas. Il a la gorge nouée et regarde le revolver sur la table, puis sa main droite, tremblante, posée à quelques centimètres de celui-ci. Il doit maintenant faire feu sur quelqu’un. Il doit faire comme à l’entraînement et tout se passera bien. Rien de plus qu’un entraînement. Pas besoin d’y réfléchir, pas besoin de ressentir…

Frank a perdu l’envie de rire, il le regarde de la même façon que quand il est entré dans la pièce, avec haine, rien de plus, rien de moins. C’est compréhensible de se sentir condamné alors que Xavier prend l’arme en main et vise le front de Frank qui le fixe toujours, immobile. La partie aurait pu durer plus longtemps, mais maintenant il a une chance sur cinq de s’en sortir vivant contrairement à tout à l’heure où il en avait quatre sur cinq. Un scénario qui s’est retourné contre lui, tout ça parce qu’il s’était empressé de révéler sa carte. Tout ça parce que ce type en face de lui a le contre parfait.

Frank commence à comprendre l’horreur de la situation dans laquelle il se trouve. Il commence à s’agiter et à s’énerver contre l’arbitre en criant que ce jeu est bidon et qu’il n’est pas venu pour se faire flinguer par le premier venu.

Xavier, souffle lentement. Il arme le chien de l’arme et vise calmement pendant une trentaine de secondes. Il prend son temps, en s’assurant de ne pas manquer son unique chance d’en finir et de repartir chez lui en vie, mais il est pratiquement impossible de manquer un tel coup à une distance de moins d’un mètre.

Alors que Xavier vise, il oublie petit à petit toutes les distractions de son esprit, comme le fait qu’il braque un véritable être humain et que non, ce n’est pas un entraînement. Ses mains encore tremblantes il y a quelques secondes se figent petit à petit dans sa posture habituelle.

Tout sentiment superflu commence à disparaître et ce qu’il fait devient un simple entraînement. Il n’y a plus de pression et plus de risques de mourir maintenant. Il faut juste agir parce qu’il n’y a plus que ça à faire. Aucune autre solution viable. Xavier se transforme progressivement en soldat qui doit agir et plus réfléchir.

Pour survivre, la mort de l’autre est obligatoire ici, et Frank, qui tente de distraire Xavier avec des insultes et des excuses qui tombent mollement dans l’ambiance tendue de la pièce, semble se décomposer au fur et à mesure que les secondes s’écoulent sur l’horloge numérique installée au mur.

L’arbitre est immobile, les deux cartes posées parallèlement devant lui. Il ne semble pas s’intéresser à la scène alors qu’il regarde le mur devant lui. Xavier a le doigt sur la détente.

Frank hurle maintenant, il ne voit pas de solution mis à part essayer de déstabiliser Xavier pour qu’il tire à côté ou jouer la montre. Il bouge un peu pour le feinter, lui dit de ne pas faire ça, qu’il n’en est pas capable, qu’il vivra sa vie avec sa mort sur les épaules, qu’il vaudrait mieux reprendre la partie à l’amiable et qu’il n’a qu’à manquer son coup pour ça. Incapable de décrocher son derrière de cette chaise, il jette des coups d’œil au dispositif à son poignet lui interdisant tout mouvement.

C’est là que Xavier fait feu, froidement, comme à l’entraînement, tout en soupirant lentement pour stabiliser son tir. Il appuie sur la gâchette, le chien part en avant et percute la balle, la poudre prend feu et la balle part vers l’avant en commençant à tourner sur elle-même grâce aux stries dans le canon.

Elle sort ensuite de celui-ci en laissant un léger éclair de lumière et de flammes derrière elle. Elle s’avance lentement vers la tête de cet homme qui vient de perdre son nom, qui à vrai dire vient de tout perdre. Cet homme déjà mort qui, pendant les quelques millièmes de seconde qui lui restent à vivre, reste figé, difforme et grimaçant alors qu’il cherche une solution à un problème qui ne peut plus être résolu. La balle fonce sur lui et ne lui laisse aucune chance de s’en sortir.

Elle charge au milieu du front, perfore la peau et l’os avec une extrême lenteur pour Xavier regardant la scène, imperturbable. Elle traverse la chair rose et molle dont est fait le cerveau avant de s’échapper de l’autre côté du crâne en traversant le cuir chevelu explosant sous l’impact. La balle, en affrontant l’os crânien pour la deuxième fois, a perdu sa force de rotation et sort en tournant sur elle-même dans la longueur. Elle fonce percuter la porte derrière le corps de ce qui n’est plus Frank et la traverse elle aussi, s’enfuyant plus loin encore que Xavier ne peut l’imaginer.

L’arme entre les mains de Xavier recule un peu et reprend sa place initiale dans les airs grâce à sa poigne d’habitué. Le corps de Frank retombe mollement sur sa chaise, la tête projetée vers l’arrière déséquilibrant le corps qui s’effondre sur le côté et se fige sur le sol.

Une flaque de sang se répand alors lentement sur le sol de la pièce.

L’arbitre tourne doucement la tête vers Xavier qui pose l’arme sur la table en un petit tintement tandis qu’il déglutit en reprenant conscience de qui il est. L’arbitre le fixe à travers son masque et Xavier le regarde en retour. Une légère marque de projection de sang a maintenant rejoint la décoration sur son masque. Le géant le fixe à travers les deux fentes faites pour les yeux, mais Xavier ne peut voir aucun œil, laissant les ténèbres à l’intérieur du masque le dévisager silencieusement pendant des secondes qui semblent des minutes.

C’est maintenant qu’il le comprend vraiment, que Xavier peut le comprendre, que la pression s’est relâchée d’un seul coup une fois que la balle est partie, toute la pression, la frustration et sa fausse sensation de neutralité et de stabilité qu’il avait utilisées pour faire feu, tout, vraiment tout. Son propre corps se détend progressivement sur la chaise tout en soupirant dans un silence assourdissant alors que ses oreilles sifflent.

— Victoire de Xavier, annonce la voix sous le masque de l’arbitre.

Xavier regarde son pantalon et voit qu’une tache d’urine se dessine sur la toile. Il a honte et puis, il se remémore la scène dans sa tête, il revoit le moment où le coup est parti, il y a quelque chose qui le dérange.

Au moment de presser la détente, il y avait une ombre derrière Frank, une ombre qui s’était glissée derrière lui, pas l’ombre de la mort non. Cette ombre, Xavier l’a déjà vue. C’était la même qu’il voit pour cette sixième balle qu’il tire et qui n’existe pas lors de ses entraînements. Mais… pourquoi était-elle là ?

« Vous pouvez maintenant retourner dans votre vestiaire. Dans quinze minutes, le dispositif vous sera retiré et vous pourrez partir. Nous vous conseillons de prendre une douche et de changer de vêtements. »

Xavier regarda l’arbitre sans vraiment comprendre, il vient d’être coupé dans sa réflexion et n’a pas tout saisi. C’est alors qu’il se rend compte qu’un peu de sang a jailli jusque sur ses vêtements et son visage en une fine bruine. Il se lève et recule en renversant sa chaise. Sous la table, le sang s’est presque répandu jusqu’à ses chaussures où une flaque de sa propre urine s’est formée. L’arbitre a déjà une partie du pied en contact avec le sang, mais ne semble pas s’y intéresser. Il continue de fixer Xavier depuis l’arrière de son masque, et seul son mouvement de tête en trahit l’observation.

Pour Xavier, c’est le moment de réaliser que quelqu’un vient vraiment de mourir. De voir que la porte en face est recouverte par quelques morceaux de la chair de Frank et qu’il peut apercevoir son corps par terre de l’autre côté de la table.

Ce silence gênant et le manque de réaction du géant donne l’impression qu’il ne comprenait pas sa réaction. Il a toujours ses avant-bras posés sur la table où l’arme est posée et cela donne l’impression que rien n’est à sa place ici. Que les réactions ne sont pas les bonnes, que même la lumière de l’unique lampe de la pièce n’a pas la bonne teinte, que même sa simple présence ici n’a pas lieu d’être. Qu’il soit ici et pas chez lui, à vivre sa petite vie, n’est pas normal.

Xavier semble perdu à cause de l’étrangeté de la situation. Il vient de tuer un homme. Il se sent coupable et la seule personne qui peut témoigner de ce qu’il vient de faire est une sorte de robot incapable de s’exprimer ou d’avoir de simples réactions humaines vis-à-vis de tout ce qui s’est passé. Ne peut-il pas réagir comme n’importe qui ? Crier, avoir peur, être en colère, dégoûté, compréhensif ? Pourquoi est-ce qu’il est immobile comme ça ? Peu importe.

Il vient de tuer quelqu’un. Pour la première fois de sa vie, il ressent une sorte de malaise aigu qui l’enveloppe entièrement. Il se colle contre la paroi du mur. Toutes les caméras dans la pièce sont tournées vers lui et le fixent. L’arbitre continue lui aussi de le regarder, impassible, une trace de sang sur le blanc de son masque, et cette larme noire qui ne veut rien dire peint sur sa surface.

La scène n’est pas réaliste, il y a quelque chose de malsain dans tout ça et il ne sait pas ce que c’est. Le fait qu’il soit filmé ou juste qu’il vient de tuer quelqu’un en n’hésitant qu’un léger moment. Le fait qu’il soit resté froid en agissant. Qu’un corps se trouve au milieu de la pièce, l’arrière du crâne complètement explosé par la balle, dont un peu de bouillie de cerveau s’en écoule lentement. Que la porte soit couverte de chair où la balle a laissé un impact en s’y enfonçant et probablement en passant au travers. Le fait qu’il vient de gagner de l’argent pour tout ça.

Il a une boule au ventre, la gorge nouée, la respiration lourde et difficile. Il transpire plus que d’ordinaire. Des flashs passent devant ses yeux alors que sa tête tourne.

De sa main droite, il cherche la poignée de la porte. Il doit sortir de la pièce, car il a l’impression que s’il reste ici plus longtemps, il n’aura plus la possibilité de s’en échapper. Il trouve finalement la poignée et appuie dessus, sortant lourdement en décollant ses pieds difficilement du sol comme s’il était englué ici. Il était venu pour ça, mais le jeu vient de se finir et il a du mal à comprendre ce qu’il vient de faire. Les images repassent maladroitement et aléatoirement dans sa tête. Il passe la porte et, en la fermant, il tombe en arrière. Il n’est qu’un meurtrier.

Il s’éloigne de la porte en rampant jusqu’à atteindre la chaise où il s’était assis. Elle est toujours tournée vers la télévision encore allumée où les deux mots « Revolver Reign » sont encore inscrits.

Il est loin de la scène de meurtre maintenant, comme si elle n’avait jamais existé. Il est de retour dans un monde banal, loin de la mort qu’il vient de laisser de l’autre côté du mur. Il va rentrer chez lui et s’endormir à côté de sa femme.

Demain, il retournera au travail et samedi, il ira sans doute sur le champ de tir pour évacuer toute la pression de la semaine, et cette scène qui est dans sa tête disparaîtra. Elle doit disparaître, car il n’est pas sûr de pouvoir vivre à nouveau avec les images de son premier meurtre en tête.

Pourtant, à chaque nouvelle réflexion, une pensée revient et tombe sur lui comme un marteau sur un clou : « le tournoi ne fait que commencer ».

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Vous venez de lire le début de Revolver Reign.

Xavier a survécu à son premier duel.

Le tournoi, lui, ne fait que commencer.

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