Chapitre 42 – Le nid du macareux
L’auberge apparut après une autre demi-heure de périple sur un sentier prospère dont la terre battue se gravait d’une multitude d’empreintes de bottes, de sabots et de coussinets. L’établissement était une simple longère en pierre recouverte d’un crépi nivéen grignoté par le lichen et couronnée de tuiles rousses. Il se fondait à merveille parmi la végétation côtière et ses armées de broussailles. Sa façade claire reflétait la blancheur de la falaise granitique hissée quelques virages plus loin, derrière les champs d’herbes folles et une plage tapissée de sable fin. Juste avant d’accéder à la demeure, une écurie et sa pâture recevaient les chevaux de passage. Cette dernière semblait infestée d’équidés au point que le palefrenier en charge, un garçon d’une quinzaine d’années coiffé d’un gavroche et vêtu d’une salopette poussiéreuse, semblait hautement désappointé à l’idée d’accueillir deux montures supplémentaires.
— J’suis désolé m’sieur mais j’peux pas vous les caser vos bestiaux, s’excusa-t-il en s’appuyant sur le manche de sa fourche, parlant assez fort pour masquer le rugissement du vent et le vacarme des cavaliers annexes dont les éclats de voix claironnaient par delà les murs de l’écurie. Y’en a déjà trop et ils sont pas tendres. Ça ruade, ça hennit et ça niaque comme si ç’avait la rage ! Pis leurs maîtres y sont pas mieux ! Ça paie pour avoir la meilleure stalle et le meilleur avoine mais ça gueule quand un autre veut la même chose pour son damné canasson.
— Nous ne passons pas la nuit ici, précisa Anselme alors qu’il mettait pied à terre. Nous venons simplement déjeuner. S’il reste des places disponibles, bien entendu. Auquel cas, vous pouvez les laisser brouter au dehors si ça vous arrange.
Le visage de l’adolescent s’éclaira, révélant ses dents jaunies.
— Oh oui, m’sieur ! pas d’problèmes, j’vais les parquer dans le pré dans ce cas ! dit-il en s’emparant des rênes que lui remit le cavalier. J’peux leur donner un peu d’fourage si vous l’désirer. Ça coûte un sou par bête. Il est drôlement gros vot’ bestiau d’ailleurs. Pourtant on en reçoit des roussins et des ch’vaux de trait ici. C’est de quelle race ?
— Un Géant des Forges, une espèce provenant des territoires ulfarks. Mais ce mastodonte que voici n’est autre que mon vénérable grand-père, Balthazar.
Il flatta l’encolure de l’intéressé qui renâcla puis s’ébroua, les oreilles dressées vers l’avant.
— Donc prends en grand soin, veux-tu ?
— Avec plaisir m’sieur ! assura le garçon en caressant le cheval bai du chanfrein aux naseaux.
— Comment se fait-il que toutes vos stalles soient empruntées ? s’enquit Ambre en balayant les alentours avec une pointe de nervosité, regrettant d’avoir à supporter la foule dans ce coin d’ordinaire si paisible et retiré de l’agglomération.
Le garçon fit la moue et se gratta la joue.
— Oh ! Ça c’est parce qu’y’a une chiée de chasseurs et de griffetons qui viennent bouffer et coucher là, mam’zelle ! C’est moins cher qu’à Varden et pis c’est très calme. À cause du vilain loup, on r’çoit plein de gars armés depuis quelque temps. Y’en a qui font peur avec leur face balafrée ou leur stature de taureau. Ils parlent fort et y crient parfois mais font pas de dégâts même s’ils se castagnent entre eux comme des chats en rut.
Une main devant la bouche, Adèle gloussa devant son langage de charretier. Ambre allait le questionner davantage, mais l’adolescent se vit interpellé par un tiers.
— J’arrive, m’sieur ! s’égosilla-t-il, les mains en porte-voix et le regard rivé vers l’entrée de l’écurie.
Il toussota puis reporta son attention sur ses trois invités :
— Désolé, faut que j’y aille ! Rentrez donc à l’auberge ! Papa s’ra en joie d’vous accueillir ! Un peu d’sang jeune et de gentes dames ça changera des troufions.
Avant que ses hôtes n’eurent le temps de lui répondre, le palefrenier se sauva, suivi par Balthazar et Ernest. Tandis qu’il s’éloignait, le trio prit la direction du restaurant. Pour conserver son équilibre sur le terrain en friche et braver la rudesse des bourrasques, Anselme pressait le bras de sa partenaire. Ambre ruminait son aigreur, peu rassurée à l’idée de fréquenter de tels spécimens, même le temps d’un déjeuner.
Qu’est-ce qu’ils viennent foutre jusqu’ici ceux-là ? La forêt et le pavillon de chasse ne sont pourtant pas tout proches ! Encore un enlèvement recensé non loin de là ? Si c’est le cas, ces crimes s’enchaînent de plus en plus. Cela ferait huit enlèvements en l’espace de dix mois si ma mémoire est bonne, dont les deux derniers ont eu lieu en à peine trois semaines d’écart. Ça en devient vraiment alarmant !
— Je n’aime pas ça ! confia-t-elle à l’oreille du brunet afin de ne pas effrayer sa cadette. Tu préfères que l’on fasse demi-tour et que l’on rentre ? Ça risque d’être bruyant et surtout électrique. Sans compter que certains pourraient te reconnaître et te harceler. J’ai très faim et la mouette va sûrement pigner mais je pourrais nous cuisiner une conserve et une omelette à la maison puis tant pis pour le restaurant.
Le corbeau hocha la tête pas la négative, chassant de son visage ses mèches rebelles fouettées par les vents.
— Inutile, je ne pense pas qu’ils viendront nous déranger et encore moins qu’ils se montreront grossiers à notre égard. Surtout si Adèle nous accompagne. Ces hommes-là ont beau se comporter en rustres pour asseoir leur dominance parmi leurs rivaux, ils n’en restent pas moins des époux et des pères de famille pour bon nombre d’entre eux.
C’est exactement ce qu’avait dit Enguerrand et ça n’a pas empêché ce mufle défiguré de nous invectiver ! Comment s’appelait-il déjà ? Armand Épervier. Je fais encore des cauchemars à son sujet !
Ils pénétrèrent au sein du restaurant, dont la chaleur ambiante égalait le brouhaha des conversations, puis patientèrent devant le comptoir. Une alléchante odeur de nourriture imprégnait l’air, éveillant leur appétit. Comme pour la Taverne de l’Ours, la décoration du Nid du Macareux était plutôt fournie avec ces tableaux illustrant des scènes maritimes, ces assiettes en faïence à motifs ichtyens et ces instruments de pêche qui ornaient les murs lambrissés. Des nappes à carreaux blancs et rouges protégeaient le bois des tables dont aucune ne paraissait identique. Chaises, fauteuils et canapés constituaient des assises tout aussi disparates. Pour finir, de larges fenêtres bordées de rideaux à motifs coquilliers s’ouvraient sur l’océan et laissaient pénétrer une chatoyante lumière au sein de la grande salle.
Quoique recelant une vingtaine de tables pour un accueil maximal d’une cinquantaine de convives, presque toutes se révélaient d’ores et déjà allouées. Hormis quelques pèlerins de passage, un couple et une famille, l’ensemble des places étaient réquisitionnées par ces fameux chasseurs de bête. Au vu de leur costume, les visiteurs s’unissaient par corporations. La plus importante regroupait une dizaine d’individus assis autour d’une même table.
Ces hommes se paraient d’une veste pourpre et or assortie d’un pantalon noir qu’Ambre aurait volontiers associé aux Cocardis. Or, Anselme la détrompa en supposant qu’il s’agissait de soldats woldeniens ou exadeniens. D’autres encore arboraient les initiales d’un quelconque employeur que la chatte n’aurait su nommer.
Après avoir servi ses clients, le tenancier, un gros homme brun de crin et de barbe, vint les accueillir. Quand il les reconnut, il écarta les bras en guise de bienvenue.
— Ça par exemple ! Les loupiotes de ce bon vieux Georges ! Ça faisait un bail que j’avais pas vu vos trognes, mesdemoiselles. Vot’ père n’est pas avec vous ?
— Bonjour monsieur Sven ! pépia Adèle de son éternel ton enjoué, les mains liées derrière le dos. On vient pour déjeuner, c’est l’anniversaire d’Ambre aujourd’hui !
Elle s’abstint toutefois de répondre à sa question. Et sa sœur lui en sut gré, Sven était de ces hommes qui, à l’image de Beyrus ou de la mouette rieuse, pouvaient bavarder en flot continu sans jamais se lasser. S’ils escomptaient déjeuner sans tarder, mieux valait éviter d’entretenir la discussion.
— Oh ! dans ce cas j’vous trouverais bien une ptite place pour vous caler ! C’est qu’on est un peu surmenés dans l’coin en ce moment. Mais j’vais bien vous dénicher un ptit coin tranquille.
Il adressa un sourire aux deux aînés.
— Surtout si mam’zelle souhaite polissonner avec son galantin sans être trop dérangée !
Le visage d’Ambre vira à l’écarlate tandis qu’Anselme se pinça les lèvres à dessein de retenir un rire. Personne ne contredit son affirmation ni n’osa dévoiler ouvertement l’identité du baronnet. Pourtant alors qu’ils suivaient leur hôte en quête d’une place disponible et reculée, Anselme se savait reconnu par certains miliciens qui le jaugeaient du regard en échangeant des messes basses auprès de leurs confrères. Ils se réfugièrent sur une table encastrée dans un coin, sise entre la porte menant aux cuisines et la cheminée où brûlait un beau feu.
— On a presque plus rien à vous proposer mes chatons, expliqua le gérant en posant sur la nappe l’ardoise des plats proposés en ce jour dont la moitié était rayée à la craie. On s’est encore fait dévaliser par ces soldats qui se goinfrent pire que des carcajous ! Certains ont des accents étranges, à croire que des gaillards de la côte est viennent se terrer ici pour nous prêter main forte. Après, faut pas s’leurrer, ça vient surtout chercher la gloire et empocher la prime promise par le hobereau de Malherbes en plus de celle déjà bien grasse accordée par la mairie.
Un silence s’ensuivit où Ambre s’aperçut qu’Anselme s’était rembruni imperceptiblement, raide comme un chien de garde. Pour masquer sa gêne, le trio focalisa son attention sur la carte des menus qui proposait encore : Soupe de poisson accompagnée de sa rouille et de ses croûtons et Assortiment de fruits de mer en guise d’entrée. Filet de bar rôti et sa fondue de poireaux ou darne de saumon et son gratin de chou-fleur en plat principal puis crème aux œufs ou tarte aux prunes pour le dessert.
Adèle manifesta son mécontentement en notant qu’il n’y avait plus ni frites ni moules marinières et que le riz au lait dont elle était friande était également barré. Le choix fut vite opéré et tous trois commandèrent. En ce qui concernait les boissons, on opta pour deux cervoises ambrées — les blondes étant désespérément pillées et réquisitionnées par les pensionnaires hebdomadaires — ainsi qu’un jus de pomme pour la puînée.
Bien que le champ de décibels frôlait l’intolérance, les trois jeunes gens savourèrent leur repas et finirent pas s’acclimater au tumulte environnant. Si la majeure partie des hommes déployés finissait leur repas, d’autres échafaudaient des plans, lisaient le journal, écrivaient à leurs proches ou s’amusaient aux cartes, peu enclins à fouler la lande après avoir briffeté avec tant de zèle. Certains avaient même dégainé leur pipe ou leur cigarette, au grand dam d’Ambre qui saliva à l’idée d’en porter une à ses lèvres. Pour chasser cette obsession, elle commença à questionner son allié sur ses dernières nouvelles en date. Ce dernier se prêta de bonne grâce à son interrogatoire.
— Au fait, comment s’est passé ton retour à l’office auprès de ton collègue von Eyre ? demanda-t-elle en tranchant son saumon.
Anselme termina sa bouchée puis but une gorgée.
— Disons que ça a été plutôt orageux. Pour tout t’avouer, Théodore m’a parfaitement ignoré les premiers jours. Il fuyait mon regard et s’esquivait sitôt que je pénétrais dans un endroit ou un autre. Je pense qu’il ne savait pas comment s’excuser et cela le rongeait car quand il s’en est enfin senti le courage, il est venu me trouver dans mon bureau et nous avons longuement discuté. Je ne l’avais jamais vu si vulnérable, à l’exception de cette fameuse soirée bien sûr, et les excuses qu’il m’a adressées étaient sincères de même que la poignée de main que nous avons échangée par la suite. Je ne le porterais jamais dans mon cœur mais au moins je pourrais espérer que nos relations futures seront, sinon amicales, tout du moins cordiales et dépourvues de fiel.
— Tu as le don incroyable pour pardonner à tous les abrutis qui osent te nuire ! Je ne sais pas si je dois en être émerveillée ou au contraire exaspérée. Et pour de Lussac ? Je suppose que lui aussi est entré dans te bonnes grâces ?
Anselme pouffa à cette pique.
— Antonin m’a également fait part de ses excuses, approuva-t-il, ne pouvant nier l’évidence. Mais par lettre manuscrite et de manière plus succincte. Étant donné qu’Isaac ne sera plus là pour gangrener leurs idées, je suppose que lui aussi se sentira libéré de son joug et pourra se construire autrement que dans la haine envers autrui.
— Tu crois réellement qu’ils pourraient changer ? renâcla-t-elle, peu convaincue par cette perspective.
Il haussa les épaules.
— Je ne peux te l’affirmer mais je serais tenté de répondre que oui. Sans vouloir m’avancer, je pense que cette soirée nous a tous les trois traumatisés. Aucun de nous n’est ressorti indemne de cette expérience et nous devrons vivre avec ce poids sur la conscience, moi en tant qu’opprimé et eux à la fois en tant que bourreaux et victimes. Depuis l’incident, mes rapports avec Théodore se sont considérablement améliorés. Même si, pour tout avouer, j’ai encore du mal à le tolérer plusieurs heures, ses manières et son caractère m’exaspèrent. Et je crois que fréquenter un noréen de trop près ne l’enchante guère de son côté. Même si lui comme moi présentons des origines métissées à différents degrés.
— Je présume que je vais devoir le supporter également lors de la soirée ? soupira Ambre avec fatalité.
— Ma foi, ce n’est pas impossible. Mais rien ne t’oblige à partager une danse auprès de lui s’il te fait l’honneur de t’inviter à une valse en collé-serré. Après tout, ce sera en partie grâce à lui que tu vêtiras cette somptueuse robe hors de prix !
La féline fut scandalisée par son insinuation et sentit le sang affluer à son visage au même rythme que ses muscles se roidirent. Sa réaction spontanée fit rire le baronnet qui, sa serviette pressée contre ses lèvres, peinait à modérer sa pétulance.
— Je plaisante, ma chère rouquine ! s’excusa-t-il en tapotant le dos de sa main. Rien ne t’obligera à le fréquenter. Tu peux même l’ignorer mais par pitié ne succombe pas à tes pulsions et modère tes ardeurs. Certes, il n’y aura pas que des alliés à la soirée mais beaucoup d’invités que tu apercevras ne te seront nullement hostiles. Je t’en fais la promesse. D’autant que Meredith risque de ne pas te lâcher d’une semelle donc personne ne se risquera à vous embêter.
Toujours sous l’émotion, Ambre grommela puis acheva sa boisson d’un trait, honteuse de toujours réagir si vivement à la moindre contrariété. Quand Adèle eut fini son dessert, la fillette s’éclipsa pour se rendre aux latrines, traversant la salle sous l’œil attentif de son aînée qui veillait à ce qu’aucun client ne vienne la déranger. Or, à son grand soulagement, personne ne semblait s’intéresser à la fillette à la carnation d’albâtre.
— Ta mère va bien sinon ? s’empressa-t-elle de demander à son ami en l’absence de la benjamine. Tu as pu te rendre dans la lande ou la forêt pour prendre de ses nouvelles ?
— Je l’ai croisée oui, répondit-il à mi-voix, elle n’était pas au mieux de sa forme. Des balles ont dû la toucher car il lui manque un bout d’oreille et elle boitillait. Mais ce qui m’a le plus stupéfié c’était qu’elle avait un bandage enroulé autour de sa patte. Et je doute que ce soit père qui la lui ait bandée.
— Certainement la vieille Ortenga de Meriden, réfléchit-elle, le front barré d’un pli soucieux. Elle m’a avoué avoir déjà pris soin de la louve par le passé. Je ne serais pas surprise qu’elle veille sur sa protégée.
— Ce ne serait pas impossible, en effet. Mère doit peut-être se cacher dans la cité sylvestre de temps à autre. Ce qui m’inquiète, c’est que Meriden est régulièrement fouillée pourtant, aucun indice de sa présence en ces lieux ne semble avoir été repéré. Ou alors les journaux ne l’ont jamais mentionné.
— Ortenga doit sans doute effacer toutes traces de sa présence. Et puis, si l’on fait preuve d’un peu de bon sens, les gens doivent se dire qu’il est plus qu’impossible que la louve rôde là-bas alors qu’une vieille dame y vit encore et n’a jamais été inquiétée. Sans compter que Meriden jouit d’une dimension sacrée, même aux yeux des anciens fédérés. Peu doivent se risquer à arpenter la cité en étant armés ou avec l’intention de nuire.
Les yeux humides, Anselme approuva gravement mais coupa court à cette parenthèse lorsque la fillette revint. Il bifurqua sur une conversation moins austère, empreinte d’une liesse surjouée qui sonnait faux aux oreilles de l’aînée. Ambre entra néanmoins dans sa pantomime, secrètement anxieuse des aléas à venir.
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