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NORDEN – Chapitre 62

Chapitre 62 – Les Aranéens, l’Élite et l’Hydre

Ambre marchait d’un pas alerte, sous le froid mordant de l’aube printanière, en direction de la bibliothèque afin de suivre son cours. Elle arpentait les allées désertes, noyées sous les vapeurs brumeuses et éclairées par les flammes vacillantes des becs de gaz qui brûlaient de part et d’autre de la chaussée, projetant de grandes ombres derrière les arbres et créant des formes sinueuses sur le sol qui semblaient se mouvoir tels des serpents.

Vêtue chaudement de son long manteau rouge et de son épaisse paire de gants, elle se déplaçait silencieusement, balayant nerveusement des yeux chaque recoin à la recherche d’un mouvement suspect provenant d’une ruelle annexe. Agitée, elle plaquait sa main contre sa poitrine, manquant de s’entailler les doigts tant ils étaient crispés contre son médaillon.

Il n’y avait pas grand monde dehors à cette heure, hormis quelques attelages de chevaux de trait, tractant d’imposantes charrettes remplies de marchandises afin de ravitailler les commerces de la haute-ville.

Des chats et chiens errants, d’une maigreur affolante, affamés et avides de chasse, parcouraient les rues à la recherche de nourriture. Ils étaient accompagnés par des armées de rats qui commençaient à envahir Iriden, grouillant et couinant à chaque recoin. Cette vermine perfide s’engouffrait dans les moindres failles, semant le chaos dans les maisons et rongeant tout ce qui se trouvait à sa portée.

Ils étaient gros, sales et miteux. Leurs yeux étaient d’un noir inquiétant et leur pelage brun parsemé de croûtes. Certains étaient si énormes que seuls les chiens, de gros bâtards galeux couverts de tiques et de puces, osaient s’attaquer à eux sans crainte en leur broyant la tête d’un coup sec, incisif.

Ambre, cynique, les appelait les « aRATnéens ». Elle était ravie de son jeu de mot qu’elle trouvait fort à propos tant les attitudes entre ces viles créatures et les « éminentes personnalités élitistes » possédaient des ressemblances ridiculement troublantes.

Cinq mois s’étaient écoulés depuis l’incident et la jeune femme était à nouveau dominée par ses angoisses, redoutant une autre crise voire un énième élan d’ardeur qui l’obligerait à se transformer contre son gré.

Ces pensées néfastes hantaient l’entièreté de ses nuits, se révélant comme une véritable psychose. La folie héritée de sa mère se rependait en elle tel un venin ; en proie à de puissantes pulsions internes, désireuse de sang et de conflits. Ses accès de colère noire étaient d’autant plus accentués par le climat politique et social actuel, particulièrement instable et oppressant.

Sur le qui-vive et les sens en éveil, elle continuait d’avancer. En vigilance constante, elle remarquait que de nombreuses bâtisses avaient les carreaux cassés. Les façades de certaines d’entre elles étaient saccagées et couvertes d’affiches de propagande. Même le pavement du sol avait été ôté par endroits afin de servir de projectile, provoquant des nids de poule sur la chaussée des avenues.

Ce sabotage avait le don d’agacer les cochers. Dorénavant, ceux-ci peinaient à avancer et il n’était plus rare de voir des embouteillages lors des heures de pointe, dues à d’éventuels accidents causés par une marchandise mal ficelée ou par la casse d’une roue, retardant considérablement l’achalandage des boutiques et des bars. À cause de ces retards récurrents et chaque jour plus nombreux, les commerçants de la haute-ville grinçaient des dents, peinant à satisfaire les exigences toujours plus strictes de leur noble clientèle.

Pour finir, des taches de sang jonchaient quotidiennement le sol grisâtre. Elles apparaissaient une fois le soir venu et le coloraient d’une intense couleur d’un rouge écarlate, sans que personne ne sache réellement à qui celui-ci appartenait. Car, jusqu’alors, aucun cadavre n’avait été découvert dans les rues sinistrées. Néanmoins, des disparitions étaient à déplorer, des marins principalement, le port de Varden étant devenu le théâtre de toute cette agitation.

En effet, la ville était plongée dans une guerre civile depuis près de trois mois. Le maire von Tassle venait de mettre un frein aux relations commerciales entre Norden et Providence, limitant les voyages maritimes à seulement deux par an au lieu de six. Ils servaient uniquement à récupérer les espions restés sur la Grande-terre et à ravitailler l’île des dernières denrées nécessaires avant la fin définitive du commerce, prévue pour dans douze ans, à la fin de son mandat. Après ce délai, il faudrait que le peuple Nordien vive en autosuffisance, en totale autarcie.

Les riches familles aranéennes, dont la fortune était principalement basée sur ce commerce, s’insurgèrent contre le gouvernement en place et des actions de propagande et de sabotages commençaient à naître aux quatre coins d’Iriden, mais aussi à Varden, dans les quartiers portuaires.

Des affrontements sanglants avaient lieu la nuit tombée, opposant l’Élite et leurs partisans contre les membres de l’Alliance Aranoréenne, le nouveau parti regroupant les alliés du petit peuple aranéen ainsi qu’une grande majorité du peuple noréen.

Ambre s’approcha de l’une des façades, arracha sauvagement le prospectus qui se trouvait dessus et l’étudia. Comme toujours, le titre était racoleuret lui fit décrocher un rictus : L’Élite nous sauvera, gloire à l’Hydre.

Cette affiche, qu’elle n’avait jamais vue auparavant, représentait un serpent gris de profil, à trois têtes dont les gueules étaient grandes ouvertes et les langues pendantes. Il s’agissait du symbole de l’Hydre, la tête du parti élitiste.

Opposé au régime actuel, le camp des élitistes était composé très majoritairement de la noblesse et de leurs domestiques ainsi que des militaires et autres travailleurs tels que des marins, des carriéristes ou des commerçants ; tous ceux dont le travail se basait sur les relations commerciales.

L’Hydre, quant à elle, était une vieille organisation fondée sur Norden, au début des relations commerciales entre l’île et Providence, en l’an 95, et rendant hommage au serpent marin Jörmungand pour le remercier de les laisser traverser. Elle était actuellement gérée par les trois hommes parmi les plus puissants du territoire ; désignés comme étant l’élite de l’Élite.

Le premier de ces hommes était l’Honnête marquis Lucius Desrosiers, propriétaire de la Goélette et chargé des relations commerciales entre Norden et Providence ainsi qu’entre le territoire aranoréen et celui des Hani.

Le second était l’Honorable marquis Dieter von Dorff, président de la cour, magistrat le plus haut gradé et ayant une autorité absolue.

Enfin, le troisième était le Hardi marquis Laurent de Malherbes, le propriétaire de l’Alouette, ancien vice-président de la cour et haut magistrat.

Putain, voilà qu’ils en ont créé une nouvelle ! L’Hydre porte bien son nom… une affiche arrachée et une dizaine pour émerger à la suite ! Quelle plaie !

La jeune femme, furieuse, la déchira. Écœurée par cet endoctrinement, elle froissa le papier et le jeta avec hargne en direction du parvis du palais de justice. Puis, reprenant sa marche, elle fut happée par le titre d’une coupure de journal, celui de la veille, qu’elle observa de haut.

Le Pacifiste était humide, l’encre à moitié délavée et effacée, et affichait en gros titre : Le Marquis de Malherbes, coupable ou innocent ? La question est tranchée. De rage, elle posa son pied sur le papier et l’écrasa.

Contrairement à ce que tout le monde croyait, ce dernier n’avait pas déserté l’île à bord de l’Alouette, en compagnie du Capitaine Orland et de ses hommes. Il était resté dans l’ombre, attendant le moment opportun afin de réunir ses partisans, désireux de fonder un noyau solide, ne pouvant être détruit. Il était devenu l’une des figures de proue de la résistance. Échaudant ses adeptes, les poussant à se rebeller contre le pouvoir en place. Il était le bras droit de von Dorff et son habile conseiller.

Elle fut parcourue d’un frisson en songeant à lui.

Et dire que cet effroyable spécimen a été acquitté ! Putain pourquoi faut-il toujours que les puissants et les plus pourris d’entre eux aient des postes aussi hauts gradés !

Les craintes de la jeune femme se confirmaient. En effet, le marquis, pourtant condamné pour les enlèvements, ne craignait plus d’être évincé ou arrêté. Il avait à ses côtés près de la moitié des magistrats, véreux et peu scrupuleux, qui étaient fervemment opposés au pouvoir mis en place par le maire von Tassle, dont les intérêts ne s’accordaient nullement avec les leurs.

Des débats houleux agitaient l’assemblée et des rixes entre ces hommes, pourtant maîtrisés et diplomates d’ordinaire, éclataient par moments sur le parvis du tribunal, en plein milieu de la foule.

Cette agitation avait le don d’émerveiller les journalistes qui, en tant que bons opportunistes qu’ils étaient, ne manquaient pas de les épier régulièrement. Ces charognards se délectaient de pondre des articles alléchants, avec des unes aux titres aguicheurs, afin de vendre plus de journaux et de s’enrichir, sans la moindre morale ni pitié, sur l’infortune de leurs concitoyens.

Le palais de justice tremblait, son architecture massive et solide, d’apparence indestructible, se fissurait par endroits et s’ébranlait au fil des jours.

Perdue dans ses pensées, une cigarette à la main qu’elle mâchouillait du bout des dents, Ambre remarqua qu’elle venait d’arriver sur la grande place de la haute-ville. Celle-ci était encore dans la pénombre, enveloppée d’un voile gris semblable à un linceul, se dispersant dans l’air, évaporée sous les timides rayons de l’aurore naissante.

Elle observa la mairie, encore endormie et sans vie. À la vue de l’édifice, elle ne put s’empêcher d’avoir une pensée pour son hôte, « le sale chien enragé », comme le désignaient chaleureusement les membres de l’Élite. La jeune femme trouvait la désignation fort adaptée à sa personne ; tant le limier savait montrer les crocs, grogner et flairer la moindre piste avec un instinct de chasseur sans faille.

Alexander, chef de son nouveau parti, l’Alliance, était supporté par une bonne partie des classes moyennes, aranéenne comme noréenne. Il disposait d’alliés de choix au sein de la noblesse ; les familles marquises de Lussac et von Eyre ainsi que les de Rochester, d’ordinaire reconnus pour leur neutralité. De plus, il pouvait compter sur le soutien de la puissante famille noréenne des Hani, dont Rufùs Hani était le représentant au sein du territoire.

Ambre soupira, détourna le regard de l’édifice et poursuivit sa route. Quelques personnes s’activaient dans les rues ; des employés municipaux ainsi que des livreurs, pour la plupart. Ils déchargeaient les marchandises, nettoyaient les sols et les murs, sales et ternes. Ils s’affairaient à la tâche, concentrés, ne se souciant nullement des altercations de la veille.

La majorité du peuple, trop intimidée ou n’ayant que faire de qui gouverne le territoire, préférait ne pas choisir de camps ou se positionner afin d’éviter toutes représailles. D’autant qu’il s’agissait d’un combat qui les dépassait puisque pour bon nombre d’entre eux, les relations commerciales avec la Grande-terre ne les concernaient que très peu.

Ces personnes vivant modestement n’avaient pas pour habitude d’acheter, de vendre ou d’utiliser de produits importés ; trop onéreux pour leur portefeuille. Si tel était le cas, notamment en ce qui concernait les commerçants ou les restaurateurs, ceux-ci étaient, pour la plupart, plus alléchés par la politique mise en place par le maire actuel. Ils refusaient catégoriquement un retour en arrière, au service de cette noblesse impitoyable, cette petite poignée d’individus, qui n’avait de cesse de rabaisser ses subordonnés.

La jeune femme arriva dans l’enceinte de la bibliothèque. Elle passa devant le jardin en partie déboisé, où les pommes habituellement mûres en cette période n’avaient daigné pousser, et pénétra dans l’édifice encore miraculeusement intact. Elle monta les escaliers et entra dans l’une des salles du bâtiment des sciences, située au fond d’un couloir isolé.

À l’intérieur, madame Gènevoise l’attendait, assise derrière son bureau, les bras croisés et regardant par la fenêtre, au travers sa fine paire de lunettes rectangulaires. Elle avait l’œil vague et l’esprit songeur, un léger rictus se dessinant sur la commissure de ses lèvres pincées.

Ambre la salua, s’assit en face d’elle et sortit ses carnets.

La pièce, de petite taille et aux murs gagnés par la moisissure, s’ouvrait sur la cour par une modeste fenêtre laissant passer le faible halo bleuté de la lune. Elle sentait le renfermé et l’humidité. Le mobilier était sommaire ; quelques écritoires, un bureau et un simple tableau à craie paraissant avoir traversé les siècles. Un chandelier à la flamme tremblante éclairait à peine les lieux, plongés dans la semi-pénombre.

Malgré cela, l’atmosphère qui y régnait était propice à la méditation. La lueur, même mince de la flammèche ondoyant à l’air provoquait un sentiment d’apaisement, une ambiance intime, favorable à la discussion.

À peine fut-elle installée que la vieille dame lui annonça qu’il s’agissait du dernier cours en sa compagnie et que, dorénavant, son élève devrait suivre les cours au manoir, auprès d’un autre professeur.

Madame Gènevoise, voyant son élève récalcitrante fascinée par la biologie et délaisser sans scrupule les autres matières, avisa son employeur de lui prendre un professeur, spécialisé dans cette matière. Elle ne jugea pas nécessaire de s’acharner à lui faire apprendre le reste. Car l’impertinente, d’esprit sombrement revêche, n’y mettait clairement aucune bonne volonté, au grand dam du Baron.

L’homme était déconcerté par ce comportement, aussi puéril qu’indigne. Au point que toute sa générosité allouée à cet apprentissage de qualité n’en devint qu’une perte de temps ou d’argent pour tous les trois.

La professeur planta son regard dans celui de son élève, lui demanda ce qu’elle avait retenu de son enseignement et si, éventuellement, elle souhaitait approfondir certains points avec elle. Ambre, réjouie de cette nouvelle, ouvrit son carnet et le feuilleta.

Au bout de neuf mois passés à ses côtés, elle avait appris des faits intéressants, surtout en ce qui concernait l’histoire du peuple aranéen et la gestion actuelle du territoire. Elle avait réappris un certain nombre de points clés à leur sujet.

1 – Le peuple aranéen provenait d’une vaste région, située sur Pandreden, plus communément appelée la Grande-terre, s’étirant en longueur et servant de frontière entre les empires de Charité et de Providence.

2 – Ce territoire indépendant était nommé La Fédération, ayant pour symbole une licorne. La capitale était Ambassadrice et avait pour devise : Union, Protection et Justice.

3 – La Fédération était gouvernée par six familles : von Dorff, von Eyre et von Hauzen, représentant les intérêts de Providence, ayant pour symbole le lion. Ainsi que de Laflégère, de Malherbes et de Lussac, représentant ceux de Charité, symbolisé par un aigle.

4 – Lors d’un énième conflit entre les deux empires, la stabilité de la Fédération, devenue le terrain d’affrontement privilégié, fut menacée, obligeant les familles, dont l’intégralité des biens allait être dépossédée, à s’expatrier.

5 – Après de nombreuses années de pillages et de conflits, Providence perdit la bataille et le territoire de la zone neutre allait être annexé à Charité.

6 – La famille ducale des von Hauzen, ayant perdu tous ses biens, hormis sa flotte d’une soixantaine de navires, des gabares maritimes et des flûtes principalement, dont seuls subsistent : l’Alouette, la Goélette et l’Albatros, décida de prendre le large à la recherche d’une terre propice, à l’abri de la guerre et de ses dérives.

7 – Les von Hauzen proposèrent à leurs concitoyens de les suivre dans cette expédition. N’ayant plus rien à perdre, ce fut environ sept mille individus qui partirent en mer.

8 – Un mois après leur exil, les fédérés arrivèrent sur les côtes Nord-Ouest de Norden, le site de l’actuelle ville d’Iriden. Là, ils commencèrent à s’établir et à se développer.

9 – Sur place, ils firent la connaissance de la population autochtone, les noréens, et de l’entité Alfadir qui somma son peuple de laisser ces nouveaux venus s’installer sur son île et leur accorda un morceau de territoire.

10 – Le territoire aranoréen fut alors géré par les familles titrées issues de l’ancienne noblesse, dont les alliances et influences varièrent au cours des trois siècles écoulés.

11 – À l’heure actuelle, c’était l’Hydre et le Baron, qui tenaient une grande partie des rênes du pouvoir.

Ambre arrêta sa lecture, tentant de remettre ses idées au clair. Pour retenir toutes ces informations, elle avait accompagné ses notes de croquis et de schémas griffonnés, afin de ne pas se perdre ou de déformer les faits évoqués.

Elle ne cessait de mélanger les influences de ces illustres personnalités, « Ces héros qui gouvernent avec sagesse et éthique ce si noble territoire », avait-elle écrit. Il était important pour elle de bien connaître ces aspects, maintenant qu’elle était engagée politiquement et faisait partie des acteurs mineurs, clamant la cause de l’Alliance.

Je m’y perds vraiment avec toutes ces personnalités… tous ces « von » et ces « de », ou encore ces « marquis » et ces « pseudomarquis » ! C’est une chance qu’il n’y ait plus qu’un baron, un comte et un duc. Sans parler de leur influence. Entre leurs relations, leurs biens, leur richesse, leur fonction, leur héritage… par Alfadir, ça ne pourrait pas être plus simple !

La jeune femme passa ce dernier cours à discuter calmement avec madame Gènevoise. Avec le temps, elle avait su apprécier quelque peu cette vieille aranéenne acariâtre et avait compris que sa sévérité était davantage due à une oppression permanente de la gent masculine à son égard plus qu’à un réel trait de caractère. Elle se révélait, au contraire, être une dame posée et désireuse de partager ses connaissances.

N’empêche que cette vieille chouette n’en demeure pas moins hautaine et acharnée par le souci du détail ! C’est hallucinant de voir à quel point toutes ces pimbêches aranéennes sont sans arrêt en train de chercher la perfection !

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