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NORDEN – Chapitre 61

Chapitre 61 – Le discours et la crise

Ambre, essoufflée et en sueur, se laissa choir sur sa chaise et but d’une traite le verre d’eau que lui tendit Beyrus.

Il y avait du monde à la taverne en ce début d’après-midi. Les clients s’affairaient autour d’elle, la dévisageant avec intérêt ; à la fois captivés par son allocution, mais aussi amusés par son langage de charretier et la maladresse de ses propos.

Elle venait de déclamer le discours inédit que lui avait écrit le Baron en l’occasion de la fête de l’Alliance ; un discours spécial, plus engagé en faveur de la cause noréenne et de l’équité que promettait le maire à l’égard de ses concitoyens noréens.

Elle avait longuement appuyé sur sa fervente volonté de réunir les deux peuples ; renouer le dialogue avec les noréens du territoire Sud ainsi qu’avec les habitants des carrières Nord afin de former un peuple nordien unifié.

Pour attirer l’attention et convaincre son auditoire, Ambre s’était exercée deux jours durant auprès de son hôte, usant de la gestuelle adéquate, tentant de poser correctement sa voix et d’adopter une diction impeccable.

Les répétitions avaient étés fort tumultueuses, au point que l’un comme l’autre durent se résoudre à baisser leurs ardeurs. Ils étaient parvenus, au bout de plusieurs heures, à un résultat que monsieur le maire jugea passablement bon, ne pouvant en attendre davantage de sa fidèle acolyte. Cette dernière usait de toutes ses nouvelles compétences de comédienne afin de débiter de manière théâtrale ce récit de propagande de la plus haute importance ; s’étouffant par moment en prononçant de manière élogieuse des « notre bien-aimé maire vous sauvera » ou encore « notre valeureux Baron », qui lui arrachaient des haut-le-cœur et lui décrochaient d’effroyables grimaces incontrôlables.

Elle crachait ses mots tel du venin, lui irritant la gorge, tout en scrutant son professeur avec dédain de ses yeux de chattes embrasés desquels luisaient une aura malsaine. Tandis que lui éprouvait un plaisir jouissif à l’entente de ces mots élogieux, prononcés envers sa noble personne émanant de sa tendre petite proie. Sadique, il ne se refusait pas de lui adresser, de temps à autre, un sourire malin, jubilant d’une satisfaction retenue, de la voir ainsi se torturer devant lui avec une gêne non dissimulée.

L’ambiance à la Taverne de l’Ours était particulière en cette journée du 19 octobre 308. Il régnait en ces lieux un brouhaha incessant où chacun y allait de son avis. Pour l’occasion, Beyrus avait accroché le sigle de l’Alliance au-dessus de la cheminée. Il s’agissait d’un gros drapeau rouge et bleu sur lequel un cerf argenté et une licorne dorée se faisaient face.

Tous les clients noréens ; des militants engagés, des partisans ou de simples curieux arboraient fièrement l’emblème du peuple aranoréen, épinglé sur leur poitrine, proche de leur médaillon.

Même certains aranéens, de la basse-ville pour la plupart, se rendaient céans afin de se renseigner sur les projets à venir au sujet de la politique du territoire ainsi que sur les nouvelles restrictions et interdictions éventuelles.

Ambre reconnaissait parmi eux les parents de Lucie, l’amie d’Adèle, ou encore des scientifiques de l’observatoire qu’elle avait croisés lors d’une visite là-bas. Il y avait également des sous-officiers et matelots de l’équipage de la Goélette.

Ces marins étaient des amis de son père, venus s’enquérir des motivations et des intentions de la fille aînée de celui qui fut jadis leur supérieur.

Ils affichaient un large sourire aux lèvres et commentaient bruyamment chaque parole, fortement alcoolisés par les pintes de bière successives qu’ils engouffraient à la chaîne, n’écoutant que d’une oreille son audition. Ils se rendirent compte que la fille se révélait nettement plus sauvage et fougueuse que ne l’était ce bon vieux Georges, sans cesse mesuré, pesant sa voix et ses mots.

L’ancien officier était un homme connu pour sa diplomatie, à l’instar des de Rochester, bien que personne ne connaisse vraiment ses origines. L’homme avait toujours très discret sur sa vie privée, ne parlant presque jamais ni de sa femme, Hélène, ni de ses filles lorsqu’il partait en mer.

Ambre était intriguée par les anecdotes qui circulaient à propos de son père et qu’elle ne connaissait pas.

Grâce à eux, elle avait une autre vision de lui, plus franche et intime ; lui qui n’affichait d’ordinaire qu’un visage triste et épuisé, lorsqu’il était chez lui. Georges s’avérait être au contraire un homme souriant, bon vivant et proche de son équipage, bien qu’il gardait une certaine retenue vis-à-vis de son rang. Une chose était sûre ; tous le respectaient et il était un bon meneur.

L’homme avait travaillé pendant trente ans à bord de la Goélette, sous les ordres de William de Rochester, son mentor, avec qui il entretenait des relations privilégiées. Il servait aux côtés de Rufùs Hani, le second officier et bras droit du Capitaine.

Après avoir essuyé un nombre incalculable de questions et de commentaires, la jeune femme partit dans la cuisine et mangea un morceau en compagnie de Thomas tandis que son patron restait au comptoir.

***

L’horloge indiquait dix-sept heures et elle devait être rentrée pour dix-huit heures trente afin de se préparer pour passer la soirée en compagnie de son cavalier au manoir von Eyre. Mais avant cela, elle souhaitait prendre un moment pour s’aérer l’esprit et tenter de se relaxer. Car la soirée semblait tout aussi chargée que ces dernières semaines d’activité.

Rien que de penser que ses mains vont une nouvelle fois effleurer mon corps me donne la nausée ! Songea-t-elle avec aigreur.

Une fois son repas achevé, elle débarrassa son assiette, salua le géant et son collègue puis sortit.

Dehors, elle marchait d’un pas lent et traînant, tirant nerveusement sur une cigarette qu’elle avait payée à un prix indécent. Elle vaguait entre les ruelles, allant en direction du port. Les dires des marins avaient renvoyé en elles des images empreintes de nostalgie et elle ressentait le besoin d’aller voir à nouveau le navire sur lequel travaillait son père, d’autant que la Goélette était à quai en ce moment. Le départ pour son unique voyage annuel n’était prévu que pour dans plusieurs semaines.

Elle longea les quais, l’œil vague, contemplant l’immense étendue bleutée qui se déployait devant elle jusqu’à l’horizon. L’écume provoquée par les vagues déchaînées, se fracassant contre les parois des docks, perlait sur les rochers humides et gris, aspergeant de larges gouttes d’eau iodée sur ses joues.

La foule était moins nombreuse qu’à l’accoutumée aux abords des quais destinés à la marine marchande. L’embargo venait d’être mis en place et, déjà, les trafiques maritimes entre Norden et Providence avaient diminués. Il en valait de même pour les échanges entre Varden et Forden, la plus importante ville du territoire des carrières Nord, qui avaient cessés pendant plusieurs mois, créant une vague de licenciements chez les marins.

De plus, les Hani avaient mis en place un système de taxe, relativement élevée sur leurs eaux, coupant la liaison Nord entre les villes de Varden et Wolden, la capitale de la côte Ouest. Les navires marchands devaient soit payer un tribut conséquent soit contourner l’île par le Sud, s’enfonçant encore plus en mer afin d’éviter les côtes noréennes et augmentant considérablement le temps de trajet entre les deux destinations.

L’impressionnante silhouette du cargo s’érigeait devant elle, les voiles repliées. Ainsi nu et sans âmes qui vivent à son bord, hormis des mouettes et des goélands, le voilier paraissait endormi, tanguant au gré de la houle. Sa coque brune et lisse venait tout juste d’être nettoyée et ôtée de ses algues et crustacés parasites.

Ambre resta quelques instants accoudée au bord du muret de pierre, les yeux clos, profitant de la fraîcheur du vent d’automne, transportant avec lui cette agréable odeur d’eau chargée d’embruns, les cheveux fouettés avec vigueur par la brise. Puis elle leva les yeux au ciel et observa les remparts d’Iriden se dessiner en haut de la falaise, baignés par la clarté flamboyante des rayons de soleil couchant.

Elle prit une profonde inspiration et soupira.

Et dire que je m’apprête à passer ma soirée entière en sa compagnie… pourquoi est-ce que je me suis infligée ça franchement…

Soudain, alertée par des bruits suspects, elle tourna la tête et vit un groupe de trois marins courir à vive allure dans sa direction. L’un d’eux, étourdi, la percuta de plein fouet, les faisant tous deux basculer sur les pavés humides et glissants.

Ambre accusa le coup, la respiration coupée par l’impact, le poing de l’homme ayant directement atterri sur son ventre. Le marin, les yeux brillants et les pupilles dilatées, s’excusa platement. Il se redressa et, sans prendre la peine de s’enquérir de l’état de la jeune femme ni même l’aider à se relever, il continua sa route et rejoignit les deux autres. Il s’engouffra dans une ruelle annexe et disparut aussi rapidement qu’il était venu, sans gêne ni culpabilité.

Toujours allongée, Ambre parvenait difficilement à reprendre sa respiration. Elle toussa et se releva péniblement, les oreilles bourdonnantes et gagnée par le vertige. Son dos était endolori et une longue décharge lui traversa la moelle épinière. Tel était le contrecoup de cette chute brutale ; elle allait avoir du mal à se rétablir et à se mouvoir pendant un certain temps.

Elle réussit, non sans peine, à inspirer une large bouffée d’air, lui brûlant les poumons, lorsqu’un effluve parvint à son nez. Troublée, elle reconnut cette odeur ; celle qu’elle avait longuement humée à Eden, provenant du Duc.

Elle sentit instantanément monter en elle un sentiment de malaise et son rythme cardiaque s’accéléra.

Haletante, elle remarqua alors qu’une pastille verte gisait au sol. Intriguée, elle la prit et la renifla avant de la jeter un peu plus loin et de se gratter le nez ; le parfum émanait de là. Il était à la fois agréable et dérangeant, addictif… pénétrant.

C’est l’odeur de cette drogue qui me fait me sentir aussi mal ? Qu’est-ce que la D.H.P.A. contient pour être si particulière ?

Voulant en savoir plus sur la provenance de cette drogue parfaitement illégale et démanteler un éventuel réseau de trafic subsistant, elle prit le cachet et l’engouffra dans sa poche afin de le donner à son hôte.

Sur le chemin, elle marchait d’un pas hâtif, ankylosée et nauséeuse. Le choc avait été violent, sa vue se brouillait. Elle se sentait faible et prenait par moments des pauses afin de récupérer de sa lucidité, s’appuyant contre les murs.

Cependant, l’odeur du cachet semblait empirer son état, la rendant irritable, sans qu’elle ne comprenne pourquoi. Elle ne pouvait résister à l’envie de fondre sur les gens qu’elle croisait, dans le but de les lacérer et de les mordre à sang. Cela se traduisait comme un besoin pulsionnel, obsessif.

Ce sentiment s’intensifiait au fil des minutes. Au point qu’elle dut se résoudre à se débarrasser de la pastille, incapable de la garder plus longtemps. Sa douleur physique avait laissé place à une certaine hystérie, un état second qui l’anesthésiait comme si elle eut été séparée de son corps, dominée par cette étrange ivresse destructrice qui ne demandait qu’à s’exprimer.

Elle accéléra le pas, les mains crispées et les yeux brillants d’un intense éclat cuivré. Puis elle commença à courir dans les allées pavées de la haute-ville sous l’œil intrigué des passants qui trouvaient le comportement de la protégée du maire bien inhabituel.

Pour ne pas être au centre de l’attention, de peur d’avoir à subir d’éventuelles remarques de son hôte, elle se réfugia dans les allées annexes, plus tranquilles, voire désertes.

Arrivée au manoir, elle se précipita dans sa chambre, manquant de bousculer François, le majordome aux allures de pingouin. Lorsqu’elle pénétra dans la demeure, elle se rua à l’étage et s’effondra sur son lit.

Enfin, elle se plaqua farouchement sa tête entre les mains, grognant et gigotant.

Affolées par les hurlements et les bruits sourds qui émanaient de sa chambre, Émilie et Séverine accoururent. Mais à peine eurent-elles ouvert la porte qu’Ambre s’extirpa des lieux et descendit les escaliers afin de quitter au plus vite cet endroit. Les deux domestiques, pétrifiées, regardèrent avec effrois le sol couvert de gouttes de sang frais, d’un bel éclat rouge vif, et les nombreuses griffures qui ornaient les murs et les draps.

La jeune femme, dont les bras entaillés par ses ongles tranchants saignaient abondamment, courait à vive allure afin de gagner un coin isolé. Elle trouva refuge dans une impasse et s’effondra au sol, tentant de se calmer. Elle pleurait, totalement désemparée par son état qu’elle ne parvenait ni à maîtriser ni même à comprendre. Des larmes roulaient sur ses joues, d’une pâleur inquiétante, faisant ressortir le halo de ses yeux embrasés.

Heureusement qu’Adèle n’était pas présente ! Qui sait comment elle aurait réagi en me voyant ainsi !

La petite, comme convenu, devait passer la soirée en compagnie de ses trois amis à Varden. L’aînée avait donc eu de la chance dans son malheur, en lui épargnant cette vision abominable.

Elle resta plusieurs heures ainsi, tentant de retrouver ses esprits sans y parvenir totalement. Dès que la fureur commença à baisser, se fut au tour de l’angoisse et de la paranoïa de prendre le relais ; une sensation tout aussi désagréable et néfaste.

Je ne peux pas retourner au manoir là maintenant… il va me tuer si jamais il m’attrape. Jamais il ne me pardonnera ça ! Je ne peux pas rentrer… je ne dois pas rentrer… mais où aller ?

***

La nuit était déjà bien installée lorsqu’elle arriva à la Taverne de l’Ours afin de demander de l’aide à son patron, la seule personne que son esprit vagabond jugeait capable de l’aider présentement.

Beyrus, rongé par l’inquiétude, s’apprêtait à fermer son établissement après avoir veillé jusque tard en espérant son retour.

En effet, le Baron l’avait averti personnellement de la fuite de son acolyte, fuite dont il ne connaissait ni la raison ni la cause et dont il espérait trouver un semblant de réponse chez le gérant qu’elle avait quitté quelques heures auparavant.

Cette nouvelle n’avait cessé de tourmenter le colosse tout le reste de la soirée. Surtout lorsque les propos du Baron, resté pourtant fort évasif, trahissaient son inquiétude ; fait remarquable venant d’une personne d’ordinaire froide et maîtrisée. Car lors de son entretien avec le patron, malgré sa retenue habituelle, l’homme avait paru agité, se pinçant discrètement les lèvres, le visage blême.

Lorsqu’il la vit arriver vers lui, Beyrus se sentit soulagé, et ce même au vu de son état déplorable. La jeune femme avait le teint pâle, accentué par ses yeux rougis bordés de cernes noirs. Ses vêtements étaient lacérés et tachés de sang, gorgés d’humidité.

— Que t’est-il arrivé ? Demanda-t-il calmement, après l’avoir emmené chez lui et soigné.

Ambre, incapable de décrocher le moindre son, se contenta de garder la tête basse, abattue. Ne voulant pas la perturber davantage, il lui prépara un lit et lui laissa à disposition tout un matériel de soin. En tant que bon père de substitution, attentionné et aimant, il était allé lui préparer une boisson chaude qu’il lui apporta au lit.

La jeune femme le remercia, en silence. Le géant en profita pour l’avertir qu’il venait d’écrire une lettre au Baron afin de le tenir au courant. Elle acquiesça mollement d’un léger hochement de tête, les yeux dans le vide.

Peiné, il s’installa à côté d’elle et ouvrit les bras. Bouleversée, elle posa sa tasse et fondit sur lui, pleurant à nouveau tandis qu’il lui caressait tendrement le crâne, tentant de l’apaiser au mieux.

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