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NORDEN – Chapitre 60

Chapitre 60 – La Petite Proie

Ambre dormait paisiblement lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit avec fracas. Elle sursauta et sentit une lourde pression se plaquer contre elle, manquant de l’étouffer.

— Joyeux anniversaire ma grande sœur chérie ! Hurla Adèle, dont la voix aiguë venait potentiellement de réveiller tout le manoir.

L’aînée, groggy, ouvrit un œil et regarda son réveil ; celui-ci indiquait à peine sept heures.

— Pourquoi me réveilles-tu aussi tôt, Adèle ! Ronchonna-t-elle.

— Je pars à l’école dans quelques minutes, je ne pouvais pas partir sans t’offrir ton cadeau ! Répondit-elle, surexcitée.

Elle enlaça sa sœur de toutes ses forces et nicha sa tête contre son cou, la couvrant de baisers.

La jeune femme bailla à s’en décrocher la mâchoire et s’étira de tout son long. La cadette défit son étreinte et lui tendit un paquet, le visage rayonnant. C’était une petite boîte joliment enrubannée et décorée à motifs d’entrelacs.

— Ouvre ! Ouvre ! Trépignait-elle en guettant sa réaction.

Elle sautillait sur place, faisant craquer le parquet.

Ambre sourit et s’exécuta. Elle ôta l’emballage, découvrit une épaisse paire de gants en laine de couleur gris clair et l’examina.

— Ils sont magnifiques ! Répondit-elle en toute franchise.

Elle enfila l’un d’eux, la texture était douce et paraissait de mise en ce début de saison automnale.

— C’est la maman de Ferdinand qui me les a recommandés, annonça-t-elle, fière d’elle. Du coup, je t’en ai pris une paire et aussi une autre pour moi, comme ça on aura les mêmes ! Sauf que les miens sont bleus.

L’aînée, amusée, l’embrassa. Puis, sans qu’elle ne sache pourquoi, elle vit Adèle baisser la tête et faire la moue.

— Qu’y a-t-il ma Mouette ? Demanda-t-elle, intriguée devant sa mine renfrognée.

La cadette reprit sa sœur dans ses bras et hoqueta.

— Tu ne vas pas te transformer, hein, Ambre ! S’enquit-elle d’une petite voix trahissant son chagrin.

La jeune femme, choquée par cette prise de conscience brutale ne répondit pas immédiatement. Elle était majeure dorénavant ; capable de se métamorphoser en chat viverrin afin de poursuivre sa vie sous cette nouvelle forme si elle le désirait. Elle abandonnerait ainsi ses souvenirs et sa personnalité au profit de l’instinct.

— Ne t’inquiètes pas ma Mouette, ce ne sera pas pour tout de suite ! La rassura-t-elle. Je ne compte pas t’abandonner si facilement, tu sais.

Elle était sincère dans ses propos, elle qui, moins d’un an auparavant, aurait tout donné pour pouvoir user de cette chance inouïe. Cependant, elle semblait apprécier sa nouvelle vie, étant parvenue à trouver un équilibre, au point que l’idée ne lui avait plus traversée l’esprit ces derniers mois. Désormais, elle se focalisait sur son implication dans la politique de l’île ainsi que sur ses responsabilités. L’importance que monsieur le maire portait à son égard la satisfaisait autant qu’elle la perturbait.

— Tu me promets ? S’enquit la petite, après l’avoir embrassée à nouveau un nombre incalculable de fois.

— Promis, ma petite Mouette, au pire, ça te fera un nouveau chat pour jouer avec toi, ricana-t-elle.

Adèle gloussa puis regarda l’horloge ; il était temps pour elle de partir pour l’école. Elle sauta du lit et courut en direction de la porte. Avant de sortir, elle admira sa sœur et lui lança à la volée :

— On jouera ensemble ce soir ? Fit-elle, les yeux brillants.

Ambre acquiesça sans mot dire, un large sourire aux lèvres puis entendit sa sœur dévaler en trombe les marches de l’escalier.

Se retrouvant seule, la jeune femme pouffa.

C’est vrai que je peux me transformer maintenant. Ça fait vraiment bizarre.

Le cœur battant avec vigueur, elle passa une main sur son ventre et se massa.

Je ne sais pas si c’est dû à l’excitation, mais je me sens comme changée, plus mature… plus animal… plus femme !

Elle se leva en hâte et contempla son reflet dans le miroir. Elle ôta sa chemise de nuit, se retrouvant intégralement nue, dévoilant un corps pâle tacheté de grains de beauté, et s’observa sous tous les angles. Elle avait une silhouette tout en courbes, des épaules tombantes aux clavicules creusées, des seins fermes et plutôt généreux, une taille cintrée avec un petit ventre charnu, mise en avant par ses hanches solides et ses cuisses galbées.

Tous ses traits étaient redevenus sinueux, à son grand soulagement, heureuse d’avoir repris de la chair depuis sa période de troubles qui l’avait amaigrie. Même son visage, bardé de taches de rousseur, avait repris des rondeurs, masquant légèrement la cicatrice assez nette qui lui entaillait la joue, héritage de la chevalière de ce charmant Friedrich.

Elle palpa délicatement sa peau ; celle-ci avait un toucher inhabituel. Puis elle prit une mèche de cheveux qu’elle enroula autour de son doigt et qu’elle renifla. Là encore, le parfum dégagé par sa chevelure la troublait. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se sentait différente ; quelque chose en elle avait changé, elle n’en connaissait pas l’origine, mais elle en était persuadée.

Non mais arrête d’être autant paranoïaque ! Strictement rien n’a changé. T’es juste perturbée par le fait de savoir que tu peux devenir autre chose. C’est tout !

Songeuse, elle s’étudia encore quelques instants puis, ne trouvant pas de réponse à sa question, retourna dans son lit. D’humeur fainéante, elle se lova sous les couvertures et se recoucha, rejointe par Anselme. L’oiseau, encore à moitié endormi, se pressa amoureusement contre elle, son petit corps chaud et doux fermement appuyé contre la poitrine de son éternelle fiancée.

***

Ambre arriva à la taverne et alla poser ses affaires dans l’arrière-cuisine avant de saluer son patron Beyrus, un géant à la carrure massive et au visage empli de bonhommie. L’homme, affairé en cuisine, préparait un ragoût d’agneau noyé sous une sauce grasse et aux légumes d’automne, dont les senteurs embaumaient la pièce.

La mine joviale de son employée lui décrocha un sourire. Il était heureux de l’avoir encore auprès de lui ; il aimait énormément ce petit bout de femme qu’il considérait comme sa fille.

Malgré son caractère bien trempé, ses élans d’ardeurs et son oscillation émotionnelle fréquente, « sa grande » se révélait être efficace et faire preuve de sérieux quand elle y mettait du sien. En tant que père de substitution, il l’écoutait se morfondre de sa condition des journées entières, rabaisser son hôte, cracher devant toutes ces injustices sociales et refaire le monde. Il riait devant ses commentaires parfois dignes d’une enfant capricieuse.

— Je vois que tu nous cuisines un bon plat pour le déjeuner, gloussa-t-elle en trempant un doigt dans la sauce épaisse qu’elle porta à sa bouche et suça avec délice. La marinade est parfaite !

Depuis qu’elle vivait chez son hôte, ses horaires avaient été modifiés et elle ne travaillait plus que de midi à dix-neuf heures en semaine, laissant la place à Thomas pour les horaires du matin et le service du soir. Cela lui permettait de suivre les cours le matin et d’avoir suffisamment de temps le soir pour profiter de sa sœur.

— Comment vas-tu ma grande, en ce jour si particulier ? Lança le colosse de son ton bourru habituel.

— Plutôt bien ! Fit-elle en lui plaçant une main sur l’épaule. La journée est radieuse, je n’ai pas eu cours ce matin et les villes sont somptueusement décorées pour la fête de l’Alliance à venir.

— Je ne parlais pas de ça, dit-il d’humeur allègre.

Il posa ses outils et l’enlaça de sa poigne solide.

— Tu vas pouvoir m’abandonner à présent. J’espère que ton cher Baron prend bien soin de toi, qu’il ne te vienne pas à l’esprit des pensées étranges et insensées.

La jeune femme s’esclaffa.

— Ah ! Eh bien… je suppose que je vais attendre un petit peu avant de me transformer mon cher Beyrus, du moins pas tant que tu ne m’auras pas payé mon mois.

Il lui ébouriffa le crâne et lui apporta une petite bourse en cuir qu’il fourra dans sa main. Au vu du poids et du tintement des pièces, il devait y avoir une coquette somme. Elle défit le lien et remarqua qu’il s’agissait de pièces d’argent, de cuivre et même une en or ! Soit une bonne vingtaine au total.

Voyant son air interrogateur, le patron précisa :

— C’est là un pécule que j’ai mis exprès de côté pour toi, pour le jour où tu seras majeure. Tu as là-dedans une somme avoisinant les trois milles, fais-en ce que tu voudras.

Ambre, émue par la générosité et la bienveillance de son patron, se jeta dans ses bras et le remercia vivement. L’homme avait toujours été là pour elle ; il était son pilier, son repère.

Des bruits résonnaient dans la salle. Elle défit son étreinte, s’attacha les cheveux en une queue de cheval haute et commença à mettre le couvert pour le service du midi. Puis elle passa entre les tables, dans son agilité habituelle, les bras chargés d’assiettes, saluant au passage les clients présents.

La taverne était toujours aussi chaleureuse et l’ambiance bon enfant. Le mobilier, fait intégralement de bois, donnait un aspect rustique et accueillant. Au bout de la pièce, une immense cheminée trônait et le feu ardent, qui crépitait avec force dans le foyer, plongeait l’endroit dans une intense clarté cuivrée presque rougeâtre. Les flammes consumaient le bois avec avidité, le réduisant en simple état de cendre et produisant une chaleur presque suffocante.

***

Il faisait à peine jour lorsqu’elle arriva au manoir, aux alentours de dix-sept heures trente, libérée par Beyrus un peu plus tôt pour profiter de sa soirée. Adèle l’attendait sagement, assise devant l’entrée du manoir, le corbeau sur l’épaule et bavardant en compagnie de Séverine, la femme de chambre.

Dès que les grilles en fer forgé noir s’ouvrirent, son visage s’illumina et elle accourut vers son aînée. Elle lui saisit le bras et l’entraîna dans les jardins afin de jouer avec elle.

Elles se ruèrent en direction de la roseraie, courant entre les arbres et les statues, faisant fuir les oiseaux. Elles chahutaient et se coursaient tour à tour, accompagnées par une Désirée enjouée d’avoir trouvé des compagnons de jeu. Les deux sœurs riaient à gorge déployée, joueuses et complices, sans nullement se soucier du regard amusé de la vieille domestique qui s’attardait sur elles.

Soudain, Adèle, dans un mouvement brusque, se précipita sur sa grande sœur, la fit basculer à la renverse, atterrissant dans l’herbe. Puis elle chatouilla son aînée qui, soumise à la force prodigieuse de sa chétive cadette, se mit à rire aux éclats.

Ambre, les larmes aux yeux, ne pouvant plus supporter ses caresses affectives, contre-attaqua. D’un vif coup de reins, elle la poussa sur l’herbe avant de se placer au-dessus d’elle, plaquant ses mains sur ses poignets afin de la maintenir au sol.

— C’est pas encore aujourd’hui que tu auras le dessus sur moi, ma Mouette ! S’exclama-t-elle, les yeux rieurs.

— Bientôt tu verras ! La défia la fillette, tout sourire.

— Jamais ! Je suis trop forte ! Répliqua l’aînée avec vigueur.

Elle lui donna une tape amicale sur le museau et se mit à chatouiller, de ses longs doigts fins, le corps de sa petite sœur. Comme son aînée, elle se mit à rire et à gigoter dans tous les sens afin de se défaire de son étreinte.

— Arrête j’en peux plus ! Parvint-elle à articuler en gesticulant, hors d’haleine et le visage rouge.

— Tu capitules bien vite je trouve, assura Ambre, tout aussi essoufflée, en lui embrassant tendrement le front.

Puis, les yeux embués, haletante, la petite tourna la tête.

— Oh père ! Fit-elle joyeusement.

Ambre, interloquée, s’arrêta net et porta son regard sur Alexander qui se tenait non loin d’elles et les observait avec une attitude trahissant un certain amusement contenu.

La jeune femme, dont le sourire venait de disparaître instantanément, devint rouge et se redressa en hâte, embarrassée. Elle plissa hargneusement ses vêtements, dégageant les brins d’herbe et les feuilles qui s’y trouvaient, vexée d’avoir été une nouvelle fois épiée à son insu. Avec empressement, elle remit droit son chemisier froissé, à moitié de travers et déboutonné, marquant l’orée de sa poitrine.

L’homme, arrivé quelques minutes auparavant, désirait s’entretenir avec l’aînée et avait rejoint les jardins directement à son arrivée, suivant les éclats de rire. Il s’était approché en toute discrétion, surpris de voir son acolyte autant enjouée et de si bonne humeur ; elle qui ne laissait transparaître habituellement qu’un visage froid ou sévère.

Il avait eu l’immense plaisir, jubilatoire, de la voir dans une position des plus aguichantes. Lorsque, se dressant au-dessus de sa sœur, la dominant en tout point, elle avait naturellement cambré son dos, dévoilant toute la courbure de son corps, le bassin relevé en toute innocence. Une attitude parfaitement désinvolte qui, au lieu d’outrager cet homme, à cheval sur les manières et la tenue en société, lui procura, au contraire, un grand ravissement. Il ne pouvait rester indifférent devant ce corps à peine mature qui méritait d’être conquis et cueilli au plus vite, avant d’être capturé par un autre.

Alexander, imperturbable dans la maîtrise de ses émotions, les observa de haut et s’éclaircit la voix.

Adèle se releva et alla vers lui afin de lui serrer la main ; le seul geste de salut amical qu’il lui avait autorisé lorsqu’il la côtoyait en extérieur, à la vue de tous. Une fois la courtoisie faite, la petite, sous ordre de son père, rejoignit le manoir afin d’aller dîner.

Il la regarda s’éloigner, suivant Séverine. Puis il porta à nouveau son attention sur son acolyte.

Celle-ci, courroucée, croisait les bras. Elle soutenait son regard, l’œil mauvais, les sourcils lui dessinant une importante ride du lion. Énervée d’avoir été ainsi surprise, elle se mordillait les lèvres, dévoilant le bout de ses canines.

— Pouvez-vous me suivre, s’il vous plaît, mademoiselle ! Annonça-t-il d’une voix calme.

Ambre, qui ne pouvait prononcer un son, se contenta de hocher la tête. Puis elle s’avança avec une extrême rigidité à la suite du Baron afin de regagner le salon, le lieu propice pour engager des conversations privées et sérieuses.

Il lui ouvrit la porte, fermée à clé, et d’un geste de la main, l’invita à pénétrer dans son espace.

Elle ne venait que très rarement dans cette pièce qui se révélait être la plus majestueuse du manoir ; non pas pour la richesse et la décoration, bien moins exubérantes que dans les autres salles, mais pour son ambiance si particulière.

C’était un endroit cosy où tout le mobilier était à l’image du Baron : sobre, ordonné et élégant. Tout ce qui s’y trouvait avait une utilité et témoignait d’un trait de caractère du maître :

Sa passion pour les sciences, qui se traduisait par le grand cabinet de curiosités où se trouvaient bon nombre de crânes, coquillages, plumes, médaillons noréens et divers objets d’études.

Son intérêt pour l’histoire et la littérature ; grâce aux trois bibliothèques, garnies d’ouvrages, qui s’érigeaient jusqu’au plafond et s’étendaient sur une large partie des murs.

Et enfin, de son engouement pour l’art, au vu du bel ensemble mobilier, fait de fauteuils de velours vert sombre, ainsi que par l’immense tapisserie accrochée au mur représentant Alfadir et le serpent marin et le tapis à l’effigie du Cerf et de la Licorne.

Le seul grand mystère de cette pièce demeurait l’imposant piano à queue blanc aux initiales dorées qui semblait ne pas avoir servi depuis des années. Il paraissait avoir appartenu à monsieur Ulrich Desnobles, l’homme représenté sur l’imposant portrait situé dans l’entrée, en plein milieu de l’escalier. Ambre devinait sans peine, au vu de la ressemblance frappante, qu’il s’agissait du père de son hôte, bien que leur nom soit divergeant.

— Asseyez-vous, mademoiselle, dit-il en lui montrant le siège devant son bureau, toujours aussi bien rangé.

Elle s’exécuta et s’assit sur la chaise, les bras toujours croisés et la tête haute, ne voulant pas se laisser déstabiliser plus qu’elle ne l’était déjà. Il s’installa en face d’elle et posa ses mains sur son bureau, plantant son regard dans le sien et l’étudiant sans mot dire, les sourcils froncés et un léger frémissement à la commissure de ses lèvres.

La jeune femme détestait cette attitude, se sentant sondée jusqu’au plus profond de son être. Pourtant, elle trouvait l’homme d’autant plus attirant ainsi, ne pouvant s’empêcher de rester indifférente face à lui.

Par Alfadir, ne te laisse surtout pas charmer par cet homme ! Fais gaffe, ne sois pas comme les autres, putain…

— Je présume que vous savez pourquoi je vous ai fait venir ? finit-il par dire posément.

— Pardonnez-moi, monsieur, mais je crains que non, lança-t-elle après un soupire d’exaspération en scrutant ses ongles afin de ne pas trop s’attarder sur le visage de son hôte.

— Vous irez voir dans votre chambre dans ce cas. Car je présume, au vu de votre accoutrement et surtout de votre odeur, que vous n’êtes pas montée vous changer en rentrant.

Monsieur me provoque, parfait… je vais pouvoir me défouler !

— Dois-je présumer qu’il s’agisse d’une quelconque marque d’affection de votre part, monsieur ? Dit-elle, mesquine. Ou bien la peur de me voir me métamorphoser, moi, votre petit pion devenu fort utile, vous oblige à gaspiller de votre argent pour me retenir entre vos griffes, de peur que je ne vous échappe définitivement et que votre notoriété ne s’effondre instantanément. Quelle épouvantable tristesse cela doit être pour vous de vous abaisser à cela. Quelle indignation !

Alexander eut un petit rire devant cet affront :

— Je vois qu’à me côtoyer un peu trop régulièrement vous commencez à gagner en répartie, jeune impertinente que vous êtes. Comme vous le savez, tout ce que je dépense ou fais est continuellement calculé et analysé. Loin de moi l’idée de vous offrir une quelconque marque d’affection supplémentaire, je vous gâte déjà bien trop en vous accueillant généreusement en ma demeure.

— Au hasard, s’agirait-il dans ce cas d’un vêtement ou d’un bijou en l’honneur de la fête de l’Alliance à venir qui, comme je le crains depuis quelque temps maintenant, va m’obliger à passer la soirée à vos côtés en tant que cavalière, comme le stipulait notre contrat pour lequel je me suis engagée ?

Il esquissa un sourire malicieux.

— En effet, vous présumez bien. C’est à croire qu’il y a un soupçon d’intelligence en vous, cela me rassure.

Sale enflure ! Songea-t-elle, outrée. Il est en forme !

Ambre, offusquée, fut prise d’un rire nerveux, incapable de trouver une répartie cinglante à la hauteur de cette attaque brutale.

Sentant qu’il dominait la conversation, il se redressa sur son siège et l’observa de haut.

— La soirée aura lieu au manoir du marquis von Eyre, précisa-t-il, seuls les membres de l’Alliance, seront présents. Je n’aurais donc pas à craindre d’éventuelles moqueries ou médisances de la part des invités. Voilà pourquoi je ne me suis pas abaissé à vous donner des cours de danse en compagnie de votre personne.

Putain, il prend le dessus ! Trouve vite un truc à lui balancer !

— Rassurez-vous, monsieur, ce plaisir est amplement partagé. D’ailleurs, ne vous embêtez surtout pas avec cet impératif à l’avenir. Qui sait combien de médisances vous et moi subirions si l’Élite nous voyait si proches !

Grimaçante, une main sur le cœur, elle fit mine d’être indignée.

— J’ai déjà, grâce à vous, obtenu deux merveilleux qualificatifs et je prends énormément sur moi afin de ne pas me ruer sur ceux qui les prononcent avec un réel délice. Vous savez, vos chers amis les magistrats. Sachez qu’ils ont le don de m’agacer profondément, pour être polie.

— Soyez heureuse que des personnes éminentes daignent s’intéresser à vous, ma pauvre petite rustre noréenne, sans rang ni titre, lança-t-il sévèrement.

Putain ! J’y crois pas, il a gagné cet enfoiré !

— J’en suis terriblement flattée, feula-t-elle à cran. Maintenant, si vous le voulez bien, la magnanime pauvre petite rustre noréenne sans rang ni titre que je suis est affamée. Il serait fâcheux de lui faire perdre son temps et de la laisser mourir de faim pour l’obliger à écouter de si belles paroles !

Elle se leva, lui adressa un sourire faux, dévoilant l’entièreté de ses dents. Puis elle tourna les talons et sortit, résignée.

Alexander sentit qu’il l’avait vexée ; la jeune femme sous ses airs dignes tremblait légèrement et avait les yeux larmoyants. Il éprouva la désagréable sensation d’avoir été un peu trop agressif dans ses propos, emporté par son cynisme et sa fierté.

Frustré et troublé, il prit sa carafe et se servit un verre d’eau qu’il but d’une traite, puis il observa quelques instants la pièce vide et silencieuse, pianotant nerveusement les doigts sur son bureau.

L’homme nourrissait au fond de lui la pensée, inavouable et malsaine, de posséder cette petite créature récalcitrante qui l’obsédait en permanence depuis le premier jour où il l’avait aperçu.

Bien qu’il soit devenu, selon ses critères, plutôt avenant et prévoyant envers celle qu’il nommait doucereusement « sa petite proie », celle-ci continuait à se dérober entre ses doigts, telle une anguille insoumise.

La petite proie n’avait pas de charme à proprement parlé, hormis cette magnifique paire d’yeux ambrés aux reflets hypnotiques. Mais elle dégageait un magnétisme et une aura qui, bien qu’il n’en connaisse pas la raison, le rendaient fou.

Tout dans cet être appelait à une irrésistible envie d’étreinte et de débauche qui semblait s’accentuer avec le temps ; ses hanches solides et sa poitrine galbée ne demandaient qu’à être agrippées, empoignées fermement. Et ses cheveux roux, flamboyants et maintenus en une interminable et foisonnante queue de cheval, étaient si idéals pour une cavalcade ensauvagée.

Elle renvoyait en lui des images nettes d’assaut bestial qu’il avait tant connues autrefois et que son esprit lucide, à son grand désarroi, ne parvenait pas à chasser. Il la désirait comme jamais, depuis si longtemps, il n’en avait désiré une autre, ressentant par la même le besoin obsédant de se faire pardonner à ses yeux pour tous les tourments qu’il lui avait infligés et dont il avait honte.

Il l’avait bien malmené. Il allait falloir être fort prudent et adroit pour espérer remonter dans son estime et gagner sa confiance afin d’être totalement pardonné pour sa conduite vile et indigne.

Avec sa petite proie, car il n’avait d’yeux que pour elle, il usera d’une extrême patience conjuguée à une habilité experte pour l’attirer dans ses filets et diminuer sa vigilance afin de la séduire et, si possible, de la voir volontairement courber l’échine devant son éminente personne.

Il chérissait cette idée, devenant presque aussi importante que ses objectifs politiques, chose fichtrement ridicule au vu de son statut d’homme puissant ; il avait déjà tant de travail à abattre pour se permettre le luxe de courtiser sa collègue enragée.

Quelle idée stupide de perdre ainsi son temps et de gaspiller son énergie pour ces bassesses luxurieuses.

Malgré cela, ce chasseur cruel, ce conquérant impitoyable, jouerait de tous les atouts pour parvenir à ce dénouement obsessionnel. Et il parviendra à ses fins, cela est certain, car aucune femme de haut rang ne lui avait résisté par le passé, ce qui était pour lui une magnifique revanche sur cette éblouissante Élite.

Par chance, pour conquérir cette femme-là, il pouvait compter sur sa chère fille Adèle, qui était là pour l’aider insidieusement dans cette démarche, toute guillerette d’apporter sa contribution à la réconciliation de ces deux êtres qu’elle aimait énormément.

Et enfin Anselme, son adorable garçon n’était désormais plus présent pour se mettre en travers de sa route et s’opposer à lui.

La petite proie était seule, isolée et vulnérable ; la voie était libre, la partie de chasse, empreinte d’une douce séduction et d’un soupçon de rédemption, pouvait commencer. Quitte à la prendre sous son aile, autant en jouir sous tous les aspects, n’est-il pas ?

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