KissWood

NORDEN – Chapitre 59

Chapitre 59 – Que le jeu commence

Le reste du repas se fit en silence, tous deux n’échangeaient que très peu autrement. Ambre termina son assiette, passa la langue sur ses dents avec une totale désinvolture et bailla, la mâchoire grande ouverte. Puis elle s’étira de tout son long, se redressa et prit congé de son hôte afin de regagner ses appartements.

La jeune femme était logée dans une chambre avec vue sur la mer, orientée à l’Ouest. Celle-ci était tout aussi confortable que celle de sa sœur et possédait le même mobilier.

Arrivée dans la pièce, elle ouvrit sa penderie où de nouveaux vêtements, autant robes que pantalons qu’elle s’était offerts grâce à la vente de son cottage, étaient mis à disposition.

Elle avait hérité d’une coquette somme d’argent qu’elle avait mise de côté pour l’avenir. Car elle songeait à trouver un travail mieux rémunéré afin de pouvoir disposer d’une assez bonne fortune et d’acheter son propre logement ; elle voulait permettre à Adèle de ne pas rester en garde exclusive chez celui que la petite considérait d’ores et déjà comme son père.

L’aînée était d’ailleurs très énervée par cette dénomination prononcée avec une franche sincérité de la part de sa cadette, se demandant comment sa petite sœur adorée avait fait pour s’attacher aussi rapidement à cet homme abject alors qu’elle faisait tout son possible pour le discréditer à ses yeux, en vain.

Une certaine complicité avait commencé à naître entre le Baron et sa chère fille. Ambre, écœurée, manquait de s’étouffer chaque fois qu’elle les entendait user de ces termes pour se désigner l’un l’autre. Elle sentait son hôte jubiler à ce titre et savait qu’il tirait une grande satisfaction à l’idée de se servir de la cadette pour faire plier l’aînée à sa volonté et tenter de l’amadouer. Surtout qu’il était fréquent que la petite prenne sciemment la défense de son nouveau père et qu’ils finissent par se liguer à deux contre une.

Elle acceptait très mal cette manipulation sournoise et trouvait le stratagème perfide, accentuant encore plus le mépris qu’elle éprouvait envers lui.

Tout en ruminant son infortune, elle sortit une chemise de nuit et se changea. Avant de refermer l’armoire, ses yeux louchèrent sur une étoffe en particulier ; en plus des nouveaux vêtements qu’elle s’était achetés, une somptueuse robe de bal, de style aranéen, était également présente dans sa garde-robe.

Elle avait été offerte gracieusement par son hôte et choisie méticuleusement par ses soins afin que sa tendre acolyte, aussi gracieuse qu’un taureau et aimable qu’une vipère, l’accompagne lors des soirées mondaines, en tant que cavalière.

C’était un évènement qui n’était, fort heureusement, pas encore arrivé au vu du climat actuel et de l’énorme charge de travail du maire. Néanmoins, elle redoutait ce moment, ne sachant si elle pouvait le supporter pendant une soirée entière, dansant auprès de lui au risque de succomber une nouvelle fois à ses charmes.

Car l’homme, très habile dans sa gestuelle et dans ses mouvements, avait su l’envoûter sans qu’elle ne parvienne à se maîtriser ou à lui résister. Elle était devenue, l’espace d’un instant, sa marionnette docile et s’était même montrée très avenante envers sa personne, se frottant à lui, dans sa nonchalance féline, telle une chatte avide de caresses et d’attention.

Ce souvenir fort dérangeant lui restait en travers de la gorge et elle s’était promis qu’à l’avenir, elle se montrerait beaucoup plus froide et réservée afin de ne pas succomber une deuxième fois à cette douce séduction perverse ; son égo était mis en jeu.

D’autant que pour les futures soirées, elle serait directement confrontée aux riches familles aranéennes, connues autrement sous le nom de l’Élite qui, telle de la vermine maquillée sous de beaux apparats, rongeait Norden jusqu’à la moelle et la mordait à sang de ses incisives tranchantes.

Seuls le Baron et quelques-uns de ses partisans, dans cette masse purulente qu’était la noblesse aranéenne, savaient se montrer honnêtes de leur condition de privilégiés.

C’était une des grandes qualités qu’elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître à cet homme ; sa force de caractère, son sens du devoir conjugué au fait de ne jamais se dérober devant l’adversité, le rendait magnifiquement redoutable.

Arrête de lui trouver des qualités ! Ne te laisse jamais endormir ou charmer par ce spécimen. Il est le plus dangereux d’entre tous ! Il te bouffera si tu baisses ta garde et tu le sais très bien !

Depuis qu’elle séjournait chez son hôte, Ambre était forcée d’avouer que le Baron se montrait moins malaisant envers elle. Cependant, elle ne parvenait toujours pas à supporter sa présence rapprochée. Les sens en alerte, elle guettait sans arrêt chaque recoin, redoutant de se voir épier le moindre de ses gestes ; tel un rat de laboratoire à la merci d’un savant cynique.

Elle était encore marquée par son agression et les trois mois de tourmentes qu’il lui avait infligée, qui eurent pour effet d’accentuer sa paranoïa latente et ses multiples angoisses, déjà trop nombreuses pour un sujet si jeune.

Malgré tout, elle parvint à aller de l’avant ; sa force de caractère et l’amour inconditionnel qu’elle portait à son Adèle lui avaient permis de dominer ses élans de pensées obscures. Cela lui avait donné assez de volonté pour affronter ses rivaux persécuteurs, qu’importe les risques et les dangers à venir.

Or, au manoir, pourtant devenu un terrain allié dans lequel s’épanouir sereinement, elle ne pouvait s’empêcher de se sentir captive, ressentant par moments les mains de cet « effroyable pervers » parcourir délicieusement son corps contre sa volonté alors qu’il l’étranglait sans vergogne.

Cette vision la hantait, mais elle tentait malgré tout de garder la tête haute, ne voulant pas lui montrer le moindre signe de faiblesse. Après tout, ils étaient partenaires dorénavant et leur alliance se révélait efficace lorsqu’ils y mettaient du leur.

Elle avait besoin de lui ; de son influence, de son savoir et de ses fréquentations afin d’espérer en apprendre davantage sur son ascendance. Elle appréciait sa volonté de renouer des liens diplomatiques avec les noréens des tribus.

Et lui, de nature inquisitrice, était avide de déceler leurs origines. Il se servait d’elles comme des pions, désireux d’étendre son influence et d’amadouer le peuple aranoréen en prenant sous son aile deux jeunes noréennes sans le sou, dévoilant ainsi son « incroyable magnanimité » aux yeux du peuple attendri.

Avant d’aller dormir, la jeune femme ouvrit sa fenêtre, s’accouda à la rambarde du balcon sur laquelle un rouge-gorge gazouillait paisiblement. Cet oiseau venait régulièrement lui rendre visite une fois la nuit tombée et posait sur elle ses yeux noirs brillants d’un étrange éclat, semblant la sonder avec intérêt.

Dehors, le ciel était d’un noir de jais. Un croissant de lune luisait timidement, accompagné par quelques étoiles éparses. L’air extérieur était frais et la cour du domaine extrêmement calme. Seuls le bruit des vagues s’écrasant contre les falaises et le bruissement des feuilles d’arbres agitées par la brise se faisaient entendre.

Elle s’alluma une cigarette ; c’était l’une des dernières qu’elle s’apprêtait à fumer et elle prenait davantage de plaisir à les déguster. Car le maire projetait d’interdire les relations commerciales avec la Grande-terre et de mettre un terme aux importations de produits étrangers, dont le tabac faisait partie.

Une fois son plaisir assouvi, elle prit une profonde inspiration. Une forte odeur d’humus flottait. Cette senteur lui rappela les sensations qu’elle éprouvait autrefois, lorsqu’elle habitait dans son petit cottage. Elle fut aussitôt transportée dans un état de torpeur et des images floues de son passé à demi oublié lui revinrent en mémoire.

Elle se revoyait enfant, debout sur le perron, devant leur ancienne maison, jadis superbe. Elle parcourait les champs obscurs, baignés sous le faible halo argenté de la lune noyé par les vapeurs brumeuses. Puis elle cheminait ainsi, des heures durant, seule dans cette campagne endormie, écoutant les grillons et les cris rauques des corbeaux dont les yeux luisaient avec malveillance. Elle se repérait aux innombrables odeurs, tantôt agréables, tantôt nauséabondes, partant à la recherche de l’une d’elles en particulier : celle du sang frais s’échappant d’une proie tout juste tuée.

Brusquement, tout s’assombrit, l’odeur du sang changea et révélait un effluve nettement plus attrayant. Celui qui la pénétrait jusqu’au plus profond de son être, semblable au parfum émanant du Duc ce soir-là… Ambre se revit courir à vive allure entre les champs de blé jonchés de boue et de cailloux tranchants, poursuivit par le monstre… cette horrible créature sanguinaire au visage de lion et aux yeux noirs luisants d’un éclat de folie.

Extirpée de sa rêverie par ces souvenirs aussi troublants que dérangeants, elle ferma la fenêtre et alla se lover dans ses draps.

Alexander, quant à lui, était posé dans son salon, lisant tranquillement le journal. Il balayait la gazette de ce vendredi 3 septembre 308, cherchant un article intéressant qui pourrait piquer au vif sa curiosité. Une note du Légitimiste, le journal satirique du camp adverse, fidèle à l’Élite, attira son attention.

La petite protégée de monsieur le maire A. von Tassle, mademoiselle Ambre Chat, dix-sept ans, noréenne, fait ses débuts en politique. Entonnant des discours moralisateurs publics sur la grande place de Varden, déclamant avec un langage grossier et des manières brusques et ridicules, des idées affligeantes, sans le moindre fondement.

Cette petite chienne défigurée et pouilleuse, sera-t-elle celle qui fera couler notre bon vieux chien de chasse ?

Levez les mains au ciel, chers amis élitistes, devant ce coup du destin favorable qui nous rendra grâce, sans que nous ayons à intervenir par nous-mêmes, d’aucune sorte.

Célébrons ensemble et dès à présent notre victoire prochaine.

Gloire à l’Élite !

R. Muffart

À cette lecture, le maire ne put s’empêcher de sourire, amusé de voir l’Élite se moquer ouvertement de sa propre stratégie finement rodée. Puisqu’il le savait, sous ces écrits délicieusement méprisants, les membres du parti adverse commençaient à trembler ; appréhendant l’impact d’une alliance noréenne dans la politique de leur opposant.

Le jeu commençait à se mettre en place et Alexander, bien qu’ayant déjà eu quelques désappointements, des imprévus fichtrement néfastes en début de mandat, se réjouissait actuellement de pouvoir disposer ses pions afin d’engager la partie à venir.

Et cette dernière promettait d’être longue et périlleuse.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :