NORDEN – Chapitre 58

Chapitre 58 – Le Maître et la Jouvencelle

Ambre était devant l’entrée du manoir, posée sur les marches de l’escalier s’ouvrant sur le jardin. Ses longs cheveux roux ondulaient à la brise, absorbant les rayons rougeoyants du soleil couchant. La jeune noréenne se démarquait nettement du paysage aux teintes blanches et verdoyantes, telle une tache vive dans cette nature douceâtre.

Assoupie, elle décompressait après sa journée de travail à la Taverne de l’Ours, emploi qu’elle avait conservé et qui lui permettait de subvenir en partie à ses besoins et de s’aérer.

Installée confortablement, elle profitait de cet instant de calme pour s’allumer une cigarette qu’elle dégustait tout en balayant du regard les vastes espaces du domaine.

Elle observait d’un œil vague le palefrenier Pieter, occupé à rentrer les chevaux accompagné d’Adèle, reconnue désormais officiellement comme mademoiselle von Tassle, la pupille du Baron. La petite s’amusait sur le dos d’Ernest, riant aux éclats devant le comportement fanfaron de leur vieux poney qui caracolait entre les buissons.

Non loin d’eux, Paul quittait le potager. Le jardinier marchait en direction de l’appentis, traversant les jardins fleuris. Il poussait péniblement une lourde brouette chargée de fleurs coupées et de légumes terreux tout juste récoltés.

La jeune femme sentit une légère pression sur son épaule qui la sortit de sa rêverie provoquée par ce paysage à l’allure idyllique. Elle tourna la tête et remarqua le corbeau à ses côtés. Amusée, elle sourit et lui donna une caresse sous le cou. L’animal ébouriffa son plumage et commença à roucouler. Puis il sauta entre ses cuisses, se mit à son aise et ferma les yeux.

Anselme était devenu un corbeau de belle taille, au plumage lustré d’un noir profond et à la patte gauche tordue. Ses grands yeux noirs luisaient d’un intense éclat, témoignant de son intelligence et de sa personnalité d’autrefois.

Ambre était heureuse de revoir son fiancé. Même sous cette apparence, l’idée de l’avoir auprès d’elle la remplissait d’une joie douce-amère ; elle appréhendait plus que tout le fait de se retrouver dans cette grande demeure dans laquelle elle se savait étrangère. D’une certaine façon, elle se sentait injustement emprisonnée ; captive de cet hôte intimidant et colérique dont elle supportait encore mal la présence quotidienne.

Sa cigarette terminée, elle l’écrasa à côté du cendrier mis à disposition sur le rebord des marches. Puis elle prit une seconde inspiration, laissant pénétrer l’air frais chargé d’embruns dans ses poumons.

Le parfum dégagé par les plantes annexes était enivrant. Les roses trémières, qui décoraient chaque côté de l’escalier, arboraient de délicates couleurs accompagnées de jasmin blanc, tranché par des pétales rouge sanguin de clématite.

À présent détendue, Ambre fut prise d’un petit rire en voyant Adèle accourir vers elle, la mine rayonnante, un lys et ses souliers à la main. La petite sautillait, faisant tournoyer sa robe en mousseline bleue dont le bas était humide et taché de terre. Pieds nus, elle ne semblait nullement gênée par les graviers affilés de l’allée menant au domaine.

Désirée, la chienne bâtarde du Baron, jappait à ses côtés. La levrette au pelage dru et gris battait la queue avec vigueur. La langue pendante, le canidé gambadait autour de sa camarade de jeu, manquant de la faire trébucher par ses mouvements brusques et maladroits.

— Regarde Ambre ! s’exclama la fillette.

La cadette s’approcha de sa grande sœur et lui fit sentir la fleur. Puis elle s’assit à ses côtés et grattouilla sous le cou duveteux du corbeau. Contrairement à son aînée, Adèle ne semblait pas se morfondre de son sort, toujours aussi heureuse et insouciante. Elle appréciait sa nouvelle vie où elle profitait pleinement de chaque instant. Elle gardait ses habitudes, se rendant régulièrement à la plage aux phoques, dans le vain espoir d’apercevoir ses parents, et continuait d’aller à son école à Varden où elle avait ses amis Ferdinand et Louis.

Les deux sœurs restèrent silencieuses. Leurs têtes posées l’une contre l’autre, elles écoutaient le jacassement incessant des mouettes rejoignant le port et se laissaient bercer par le bruissement du vent contre les feuilles. Le soleil déclinait et le ciel s’assombrissait, prenant une teinte violacée mêlée d’orange où quelques étoiles commençaient à se dessiner. Sous le crépuscule émergeant, l’air se rafraîchissait et l’aînée, frissonnante, décida qu’il était temps pour elles de rentrer. Elle se leva et accompagna sa petite sœur jusque dans sa chambre afin de la coucher.

La pièce était située à l’étage, s’ouvrant sur le jardin. Celle-ci était spacieuse et possédait une salle de bain privative. Il y avait un grand lit en bois sur lequel la fillette avait installé des peluches d’animaux, dont un petit phoque blanc baptisé Maman. Les draps étaient soyeux et sentaient une agréable odeur de lessive. Les oreillers en plumes d’oie étaient à la fois fermes et moelleux ; si différents de leurs vieux coussins et de la couverture rêche dont elles se servaient autrefois.

Elle disposait également d’une grande bibliothèque garnie de livres ainsi que d’une armoire dans laquelle de nombreuses tenues neuves étaient rangées. Alexander les lui avait offertes afin que sa pupille ne paraisse pas négligée. D’humeur mesquine, Ambre avait gentiment orienté sa cadette vers les boutiques les plus onéreuses, désirant défier sournoisement son hôte que la générosité naissante à leur égard troublait.

Adèle se déshabilla et enfila une chemise de nuit en lin tout aussi blanche que sa peau d’albâtre. Elle posa son médaillon sur la table de chevet, puis s’installa dans son lit. Une fois enfouie sous les couvertures, Anselme se posa sur ses genoux. L’oiseau avait pris l’habitude de dormir auprès d’elle et de la veiller comme un grand frère attentionné. Ambre la borda et resta auprès d’elle pour la lecture d’une histoire. Ce fut le Coq, le Chat et le Souriceau tirée du livre qui fut choisi et lu à haute voix par la fillette, à la lueur d’une chandelle.

Dès qu’elle fut endormie, l’aînée déposa un baiser sur son front. La voyant ainsi apaisée, les yeux clos, elle esquissa un sourire, rassurée de la savoir heureuse et préservée. Puis elle jeta un bref coup d’œil en direction de l’horloge posée sur sa table de chevet et soupira.

Elle se leva, accorda une caresse au corbeau et descendit les escaliers d’un pas lent et traînant. Elle traversa ensuite le hall sous l’œil, tantôt aimable, tantôt malveillant, des éminentes personnalités représentées sur les tableaux, et rejoignit la salle à manger afin de dîner en compagnie du Baron ; il était vingt et une heures et son hôte tenait à ce que le repas soit servi pour cette heure précise.

Depuis son élection, Alexander rentrait tard le soir. Il venait récemment d’être élu maire des villes d’Iriden et de Varden à la majorité de quelques voix seulement contre son opposant, le marquis Dieter von Dorff. Par conséquent, il était submergé par le travail, devant réparer les nombreux torts de son prédécesseur, le Duc von Hauzen.

Lorsqu’Ambre arriva dans la salle à manger, Alexander buvait silencieusement un verre de vin rouge qu’il portait avec lenteur à ses lèvres afin de le déguster.

L’homme, tout juste rentré, portait encore son élégant costume d’apparat, d’un bleu outremer à boutons et galons dorés. Une broche en or cuivré, représentant l’emblème du peuple aranoréen, une licorne et un cerf enlacés, était épinglée au niveau de la poitrine et bien mise en évidence.

Il avait, comme à son habitude, ses longs cheveux noirs impeccablement attachés en arrière, maintenus en catogan par un nœud de soie bleu. Le ruban descendait le long de sa nuque, mettant en valeur son visage harmonieux, aux yeux sombres et à l’expression indiscernable. Malgré cette apparence soignée, l’homme affichait une certaine fatigue, ses yeux étaient cernés et de légères rides se creusaient sur son visage blême.

La jeune femme le salua courtoisement puis s’installa à table et patienta sans mot dire que les domestiques leur apportent le plat, duquel émanait un fumet fort alléchant. Elle approcha la tête de son assiette, ferma les yeux et renifla ; charmée par les senteurs enivrantes qu’elle laissait s’insinuer dans ses narines. Le repas, comme toujours depuis cinq mois qu’elle vivait là, était exquis et les aliments frais et variés. Elle mangeait donc avec un appétit vorace et récupérait au fil des jours son poids de forme.

Réjouie, elle commença à manger, dévorant chaque bouchée qu’elle portait avidement à sa bouche, sous l’œil médusé de son hôte. En effet, le Baron était un homme maniéré et de principes, très à cheval sur les règles de bienséances issues de la noblesse aranéenne.

De nature revêche, Ambre ne prenait guère soin de sa gestuelle lorsqu’elle se retrouvait seule en sa compagnie. Selon ses principes, elle faisait déjà suffisamment d’efforts à l’extérieur pour se rabaisser à faire de même en privé. Et, surtout, elle souhaitait se confronter à lui de manière non verbale afin de tester ses limites.

— Vos cours se sont-ils bien passés ? demanda-t-il posément après avoir bu une gorgée de vin.

L’homme engageait la conversation sur un sujet des plus banals, évitant ainsi le risque de la courroucer. Car Ambre, cette petite créature au tempérament aussi ardent qu’une bête sauvage, ne cessait d’être rancunière envers sa personne et cherchait la moindre opportunité pour lui lancer une de ses fidèles répliques cinglantes qu’elle pouvait les débiter à la chaîne avec une spontanéité fort dérangeante.

— Plutôt bien, monsieur, répondit-elle après s’être délectée de sa bouchée. Même si je me passerais volontiers de certaines matières. Inutile de vous rappeler lesquelles !

Alexander leva les yeux, exaspéré.

— Elles vous sont pourtant indispensables, sinon je ne m’entêterais pas à vous les faire enseigner et à gaspiller mon argent pour vos sessions privées auprès de madame Gènevoise !

— Rien ne vous y oblige, maugréa-t-elle, et je ne vois pas en quoi étudier le droit m’aiderait dans mes fonctions. Puisque votre institution sera bientôt réduite à néant !

Elle posa sa main sur le cœur et lui adressa un sourire d’une douce désobligeance, attendant que celui-ci s’offusque et rétorque.

Il soupira, las d’avoir à se justifier à ses interminables provocations.

— Tâchez d’être un minimum conciliante et d’avoir foi en mon jugement. Je ne vous demande pas d’aimer le droit ou tout ce que vous pouvez juger d’inutile. Et je vous demande encore moins d’y adhérer, mais seulement d’en prendre connaissance ! Cela vous servira un jour ou l’autre, que vous le vouliez ou non !

Ambre fit la moue : Par Alfadir que cet homme m’énerve !

— Monsieur le Maire devrait apprendre à lâcher la bride à ses modestes citoyens partisans, répondit-elle cynique.

Alexander ne riposta pas, épuisé par la situation actuelle et par le poids de ses responsabilités. La charge de travail était monumentale et le nouveau maire ne s’accordait que peu de répit le soir venu. D’autant qu’Ambre était l’une des seules créatures de Norden à oser s’octroyer la permission de le défier de front. Cela avait le don de lui décrocher, par moments, un sourire nerveux ; lui qui, d’un simple revers de la main, pouvait la faire taire, voire l’assommer avec une facilité déconcertante.

Malgré cela, il ne pouvait se résoudre à s’abaisser à infliger ne serait-ce qu’une éraflure sur ce minois juvénile, déjà fort abîmé. Il ne connaissait pas tant la raison de cette retenue, surtout lorsque la peste mettait du cœur à l’ouvrage ; la culpabilité et le remords sans doute. La situation en devenait souvent absurde, voire ridicule. Les deux partenaires dans leur grande fierté se comportaient comme des enfants de nature querelleuse, se houspillant pour n’importe quel motif. Ils s’entendaient comme chien et chat, faisant sourire les domestiques qui les épiaient furtivement, attendant sagement le soir venu pour observer leur romance favorite, qu’ils avaient baptisé entre eux : le Maître et la Jouvencelle.

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