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NORDEN – Chapitre 55

Chapitre 55 – Le contrat des rivaux

Ambre tremblait de rage. Le Baron l’avait piégée.

Sale enfoiré ! Ragea-t-elle.

Voyant qu’elle avait compris, il eut un rire jaune.

— Il s’agit du fameux document que le Duc m’avait montré et dont il possédait encore un exemplaire. L’officiel a été embarqué lors de la perquisition de sa demeure et se trouve être au tribunal afin d’y être soigneusement étudié. Ce sont bien les aveux de feu votre mère, enfin, une copie de ses aveux. Vous comprenez mademoiselle que si cette lettre est tombée entre les mains des juges, cela veut dire qu’ils vont reconnaître Adèle comme n’ayant aucun droit de parenté avec vous, mais comme sœur légitime d’Anselme. Étant reconnu comme le père d’Anselme de par mon mariage, je suis alors le seul et unique représentant légal de la petite Adèle. Et par conséquent, vous n’avez à présent aucun lien de parenté officiel avec elle.

Il ricana :

— Votre mère aura donc ruiné votre vie ainsi que la mienne même six ans après sa mort. Quelle odieuse tragédie !

— De quel droit me faites vous subir ça ! S’emporta-t-elle, tressaillante. Mais qu’est-ce qui ne va pas avec vous ! Pourquoi vous obstinez-vous autant à vous acharner sur moi ! Qu’est-ce que je vous ai fait !

— Mademoiselle Ambre, rétorqua-t-il sèchement en levant une main pour l’interrompre, je vous l’ai dit je ne suis pas plus heureux que vous de cette décision. Sachez que je viens d’être élu maire par intérim de par le conseil en attendant les élections et que ma carrière politique est ce que j’ai de plus cher. Vous savez que les règles concernant les héritages et les filiations sont strictes ici. Je me dois donc d’honorer ce qu’atteste ce document, et ce, en dépit de mes convictions personnelles. De par ma profession, j’ai toujours eu à cœur de suivre les décisions de justice et ce document, bien que daté, est tout autant officiel. Je ne fais pas cela par gaieté de cœur, comme le dirait Friedrich, mais uniquement par ce qu’il en va de mon devoir et que je suis un homme de parole. Je me retrouve donc enchaîné à cette gamine et par conséquent… à vous.

Ambre jura et hurla puis se sentit défaillir ; cette annonce venait de lui transpercer le cœur. Elle en fut tellement choquée qu’elle tenta de s’appuyer tant bien que mal sur le muret pour ne pas perdre pied. Le Baron esquissa un bref mouvement en sa direction puis se ravisa.

Elle se laissa glisser lentement contre le muret, posa son dos contre la pierre, les yeux perdus dans le vide.

— Vous êtes… le pire spécimen de cette terre… je n’ai même plus les mots pour ça… J’aurais dû vous tuer quand j’en avais l’occasion.

— Vous avez raté le coche effectivement, fit-il, cynique. Mais rassurez-vous, mademoiselle, je ne tiens plus à être aussi méprisant que je ne l’ai été envers vous jusqu’à présent. Vous serez considérée en ma demeure comme une hôte à part entière.

— Quelle chance incroyable, en effet… ironisa-t-elle.

— Et étant donné que ma demeure est assez grande, il est possible de ne pas nous infliger quotidiennement notre présence. Même si, je le crains, nous allons devoir nous supporter fort souvent.

— Expliquez-vous ! Fit-elle en lui adressant un œil noir tout en se rongeant sa lèvre inférieure qui commençait à saigner.

— Voyez-vous, il me serait impensable d’héberger chez moi une femme aussi rustre et inculte que vous. Vous manquez cruellement d’un certain nombre de manières et de connaissances qui, je le sais, me feront sortir de mes gonds presque à chaque fois que j’oserais vous côtoyer. Ainsi donc, tout comme votre sœur je vous doterais d’un professeur afin qu’il vous éduque au mieux et je vous obligerais à étudier. Et croyez-moi ce ne sera pas une partie de plaisir au vu du retard impressionnant que vous avez à rattraper ; d’autant que je vous obligerais à conserver votre travail, car je ne tiens pas à ce que vous viviez à mes crochets sans la moindre contrepartie.

Elle réfléchit puis hocha la tête avec lenteur ; après tout, elle ne voyait pas le mal que cela avait d’être plus cultivée qu’elle ne l’était.

De toute façon, elle ne pouvait tenir tête à cet homme. Elle le savait. Ce fieffé manipulateur avait encore gagné. Sa seule satisfaction dans cette histoire était de pouvoir rester auprès de sa sœur. Une idée germa en elle :

Après tout, pourquoi ne pas me servir de lui pour en savoir plus sur cette affaire d’enlèvement et sur notre cas à Adèle et moi ? Quitte à devoir le supporter, autant en tirer profit !

— Néanmoins, ajouta-t-il, un point crucial restera à établir entre nous. Vous n’êtes pas sans savoir que je reçois beaucoup de monde en ma demeure et que je suis également très invité en soirée. La courtoisie demeure que mes hôtes sachent danser. Cela a toujours été de la plus haute importance à mes yeux. La danse est ce qu’il y a de plus noble ici, à Norden. C’est l’acte de bienveillance et de partage le plus beau qui soit et qui permet de tisser des liens solides entre les individus, sous couvert d’une activité commune, apprise dès le plus jeune âge et praticable par tous et toutes.

L’homme prononçait ces mots avec une certaine passion. L’espace d’un instant, son visage s’illumina.

— Et je tiens à ce que vous et Adèle soyez parmi les plus douées en cette discipline. J’ai déjà eu le plaisir de danser en votre compagnie et je vous ai trouvé relativement douée en la matière. Tout comme ma défunte femme Judith, vous possédez toutes deux cette grâce nonchalante issue de votre milieu et qui fait que vous vous libérez totalement de toute convenance : vos mouvements sont plutôt fougueux, incontrôlables et totalement imprévisibles. Vous dansez comme si vous vous battez, vous ripostez et vous déplacez comme si vous parez les coups de vos adversaires. Vous êtes telles des anguilles filant entre les doigts de vos cavaliers.

— Suis-je en train de rêver ou vous venez réellement de me faire un compliment ? Ricana-t-elle nerveusement.

— D’une certaine façon ! Avoua-t-il, c’est un réel plaisir de danser auprès de partenaires qui savent se libérer. Cela permet d’enclencher un jeu de séduction qui a le don d’émerveiller l’assemblée et qui n’est pas sans me plaire, je l’avoue.

Sale pervers… songea-t-elle avec dédain.

Voyant qu’il se laissait emporter par sa fougue, il se ressaisit et son visage redevint grave :

— En revanche, vos mouvements sont pour aléatoires, voire maladroits. Vous manquez cruellement de maîtrise et surtout de grâce et de légèreté. Vos pas sont atrocement lourds et saccadés : vous avez une posture davantage masculine que féminine.

— Trop aimable ! Grogna-t-elle, juste après avoir émis un petit rire incontrôlable.

— Ainsi donc, mademoiselle, étant moi-même, sans fausse modestie, le danseur le plus doué de l’île, il est bien évident que je serais votre professeur. Et je tiens à vous préciser que vous allez souffrir tant que votre allure ne sera pas impeccable ! Soyez-en assurée !

Putain, rien que d’imaginer le contact de ses mains contre mon corps me donne envie de gerber… après si ce ne sont là que ses seules exigences, je peux essayer de prendre sur moi. Au vu de ce qui s’est passé avec Enguerrand ou l’autre abruti de Malherbes, je ne suis plus à une palpation près. Remarque ils ont tous les deux crevé après m’avoir touché, tout comme mon tendre Anselme, peut-être en sera-t-il de même pour lui !

Sous la pression de l’instant, Ambre, toujours assise contre le mur, sortit une cigarette, l’alluma et la porta à sa bouche. Elle était agitée et tentait de se calmer. Le Baron ne dit rien, attendant qu’elle ne parle.

Elle prit une grande bouffée de fumée qu’elle laissa pénétrer dans ses poumons puis expira le tout avec force.

— Pourquoi vous obstinez-vous autant à devenir maire ? Demanda-t-elle calmement au bout d’un moment.

L’homme leva un sourcil, surpris par la question.

— J’ai toujours aspiré à rentrer en politique. J’aime profondément cette île et son peuple. J’y suis fortement attaché et je souhaiterais apporter plusieurs améliorations en son sein. La caste élitiste aranéenne mérite d’être remaniée, démantelée même. Ils sont le poison, le fléau de cette île bien que j’en fasse partie. Je souhaiterais que Norden regagne sa coopération d’antan. Lorsque, il y a trois cents ans de cela, votre peuple et le mien étaient égaux. Je ne supporte pas l’injustice faite envers votre peuple et envers la basse classe aranéenne. De plus, au vu des atrocités que Friedrich a commises, je pense être l’un des seuls de l’île à vouloir assumer la lourde responsabilité d’aller récupérer ces enfants noréens martyrs. Sans compter que je chéris depuis de nombreuses années l’idée de rentrer en contact avec les noréens des tribus, mais également avec le territoire de Hani, afin d’envisager une alliance pleine et entière. Dans l’espoir de ne former qu’un seul peuple puissant, le peuple Nordien. Bien que je sache pertinemment qu’ils conserveront leur mode de vie. J’attends simplement d’eux une alliance durable afin qu’eux comme nous puissions compter mutuellement l’un sur l’autre afin de nous liguer contre un ennemi commun éventuel qui ne tardera pas à déferler sur notre île.

Hum… finalement je pourrais même y gagner dans cette affaire. Sa volonté n’est pas si différente de la mienne…

Ambre l’écoutait, songeuse. Pour une fois, elle trouvait son discours percutant, car elle aussi avait les mêmes idéaux que lui sur le sujet. Même si elle avait un goût amer à l’idée de voir cet homme prendre le pouvoir. Elle reprit une profonde inspiration et sentit à nouveau la fumée pénétrer ses poumons.

— Et donc. Si jamais je décline la responsabilité de vous laisser Adèle et que je m’enfuie avec elle. Qu’est-ce qui vous empêcherait de devenir maire ? Je ne vois pas très bien en quoi la présence de ma petite sœur chez vous serait un frein à votre ascension. D’autant qu’au vu de ce que nous avons entendu, vous et moi, il vaudrait mieux, pour vous, ne pas côtoyer des « monstres » comme nous !

Le Baron esquissa un sourire.

— Vous ne voyez vraiment pas ?

Ambre le regarda avec dépit.

— Non, sinon je ne vous poserais pas la question !

L’homme plissa les yeux et la dévisagea avec la même intensité dont il avait fait preuve à Eden.

— Il y a deux facteurs qui se jouent quant à mon intention de vous héberger votre sœur et vous en ma demeure. La première est, bien sûr, le fait que j’honore mon serment en prenant en charge la petite Adèle, reconnut légitimement comme mon enfant désormais. Il serait inconcevable de ne pas respecter cela. Je serais décrédibilisé. D’autant que les gens se méfieront du fait que je ne tiens pas en compte les lois. Ma fierté et mon influence en seront entachées…

— Et le deuxième point ? Demanda Ambre qui trouvait le suspens un peu trop long à son goût.

Le Baron eut un petit rire :

— Le deuxième point vous concerne davantage, mademoiselle. Ne vous méprenez surtout pas sur mes intentions, mais j’aurais un certain avantage à vous avoir à mes côtés pour les années à venir.

Elle faillit s’étouffer et le regarda, choquée :

— Qu’allez-vous oser m’annoncer encore !

— Détendez-vous, mademoiselle. Je ne parle en aucun cas de mariage ou d’une quelconque motivation de ce genre.

Elle souffla, rassurée, et tenta de reprendre une respiration normale.

— D’autant que je ne tiens absolument pas à m’engager avec une femme aussi sauvage et méprisante telle que vous ! Ajouta-t-il, cynique. J’ai du respect pour ma personne. Et il est vrai que je me passerais bien d’héberger un « monstre » dans votre genre comme vous le dites.

— Je vous retourne le compliment ! Maugréa-t-elle.

Sombre enfoiré ! Je ne sais pas si je vais réussir à le supporter plus d’une semaine quotidiennement… ma parole je vais finir par craquer avant d’obtenir ce que je souhaite !

— Non, ce que je souhaiterais, c’est de vous avoir à mes côtés en tant que personnalité influente. Voyez-vous, vous êtes une noréenne, vous ne manquez pas d’audace et savez faire face à vos adversaires. Vous connaissez le peuple de Varden, aussi il ne sera pas aussi compliqué pour vous que pour moi de rentrer en contact direct avec les tribus. Vous appuieriez ma cause et mon parti, me donnant un poids et un crédit supplémentaire aux yeux du peuple. Vous seriez en quelque sorte…

— Un pion ? Le coupa-t-elle avec sévérité.

— Une partenaire, j’allais vous dire… Et le fait que je prenne en ma demeure deux noréennes devrait pouvoir faire pencher la balance en ma faveur plutôt qu’en celle de mon opposant, le marquis Dieter von Dorff. J’ai également hérité de deux alliés de choix en épargnant un procès aux fils des marquis von Eyre et de Lussac. Je devrais alors pouvoir l’emporter quelque peu sur mon adversaire et, une fois élu, pouvoir mettre à profit tout ce que je viens de vous énoncer.

Hum… c’est quand même une sacrée opportunité, il serait dommage de ne pas tenter le coup. Je m’en vais droit dans la gueule du loup et je serais aux côtés de l’un des hommes les plus puissants de l’île. Ça peut être tout autant bénéfique que dangereux. Le pari est risqué, mais d’un autre côté, ai-je vraiment le choix ?

Ambre se mordit à nouveau les lèvres. Sous le coup de l’émotion, elle agitait ses jambes nerveusement.

— Si j’accepte votre proposition, parvint-elle à dire calmement, me promettez-vous de prendre soin d’Adèle du mieux que vous pouvez ? Me laisserez-vous vivre pleinement ma vie sans que vous ne me harceliez ou me rabaissiez sans arrêt ?

Le Baron eut un petit rire.

— Cela va de soi ! Vous travaillerez avec moi, pour moi, et je respecte toujours mes subordonnés, comme vous avez pu le remarquer.

Soit ! Qu’ai-je à perdre finalement ?

Alors la jeune femme ferma les yeux, prit une profonde inspiration et déclara solennellement.

— C’est d’accord ! J’accepte votre proposition !

À cette annonce, le visage d’Alexander s’illumina. Il s’avança vers elle d’un pas décidé. Une fois à sa hauteur, il lui tendit la main pour l’aider à se relever. Ambre la contempla longuement puis, d’un mouvement aussi décidé, donna la sienne en retour.

Un accord venait d’être scellé.

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