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NORDEN – Chapitre 54

Chapitre 54 – Le dialogue des rivaux

Cinq semaines passèrent. Ne voulant pas ébranler davantage les deux sœurs et ayant suffisamment de témoignages et de documents compromettants à l’encontre du Duc et de ses partisans, les juges et les magistrats avaient décidé de se passer de leur témoignage pendant un premier temps ; jugeant la jeune femme encore trop instable pour avoir un discours cohérent.

Cependant, le grand Rafael Muffart, reporteur pour le journal le Légitimiste, fidèle aux membres du parti opposé au Baron, le parti Élitiste, ne manquait pas de venir l’interroger sur l’affaire afin de s’enquérir des moindres détails alléchants qu’elle pourrait lui transmettre et, éventuellement, trouver une faille dans son récit afin d’innocenter le Duc von Hauzen et de faire condamner le Baron von Tassle.

La jeune femme fit mine de n’avoir que de rares souvenirs flous, dans l’espoir de le voir s’éloigner d’elle et qu’il ne revienne pas sans arrêt à la charge, car elle était lasse de répondre à ses questions perfides et indiscrètes, très orientées politiquement.

Ambre avait donc repris le travail à la taverne sous l’œil attentif d’un Beyrus qui avait peur pour la santé autant mentale que physique de sa petite protégée. Son état s’améliorait quotidiennement et elle commençait à récupérer de sa forme.

Alors que la jeune femme était en train de servir les clients pour le service du midi, deux imposants destriers, l’un à la robe noire et l’autre à la robe baie, s’arrêtèrent devant la taverne.

Ambre, trop occupée par le service ne remarqua pas l’homme qui venait de faire irruption dans les lieux. Pourtant, elle fut de suite interpellée par le silence qui venait de s’installer, car plus personne ne parlait ni ne bougeait. Tous les clients regardaient l’homme qui se tenait devant l’entrée. Interloquée, elle se retourna et aperçut le Baron von Tassle.

L’homme avait toujours sa prestance et son port noble habituel. Beyrus revint des cuisines, les bras chargés de plateaux et faillit les renverser en voyant l’éminent personnage.

Tous s’inclinèrent devant lui en guise de respect. À l’exception d’Ambre qui, ne voulant pas faire l’effort de s’abaisser à cela devant lui, demeurait les bras croisés.

Le Baron eut un rire nerveux en voyant l’affront dont elle faisait preuve envers lui. Puis, l’homme vit le patron et vint à sa rencontre :

— Bien le bonjour monsieur Beyrus ! Fit-il d’une voix grave et doucereuse.

— Bon… Bonjour monsieur le Baron ! Bredouilla le colosse, parfaitement désarmé par cet homme aussi grand que lui, mais largement plus intimidant. Que puis-je pour vous ?

Le Baron tourna dignement la tête et porta son regard en direction de la jeune femme :

— Je souhaiterais vous emprunter la demoiselle Ambre un moment, s’il vous plaît. L’après-midi entière même, si vous me le permettez.

— Tout… Tout de suite monsieur, bafouilla le patron, je ne vois aucun problème à cela.

Il fit signe à Ambre. Elle s’exécuta, alla récupérer son manteau et partit à la suite du Baron.

Dehors, l’homme lui tendit les rênes de Balthazar et voulut l’aider à monter sur le dos de l’imposant animal, mais celle-ci repoussa sa main afin de se hisser par elle-même. Il monta sur le sien et lui fit signe de le suivre. Tous deux partirent au petit trot jusqu’à la sortie de la ville.

Une fois passés le pont de pierre et enjambés le Coursivet, ils s’engagèrent au grand galop en direction du vieux phare. Les chevaux galopaient à vive allure dans la campagne baignée dans la vapeur grise d’un ciel voilé et brumeux. Un vent fort soufflait sur l’île, digne d’une journée de plein hiver.

Ils arrêtèrent leur cavalcade une fois parvenus devant le petit édifice en ruine. L’homme descendit en hâte de son destrier et s’avança vers la jeune femme afin de l’aider à mettre pied à terre. Elle déclina une nouvelle fois d’un geste de la main et descendit sans aide.

N’osant pas lui proposer son bras de peur d’essuyer un énième refus de sa part, il marcha sans un mot vers le muret de pierres où il s’accouda et contempla l’horizon. Ambre, intriguée par son silence le suivit et se mit à côté de lui, à quatre bons mètres de distance, afin d’être parée à tout assaut brutal ou inattendu de sa part.

Le Baron eut un rire en la regardant du coin de l’œil et en comprenant sa méfiance qu’elle éprouvait à son égard.

— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, dit-il de sa voix grave. Vous savez bien que je ne mords pas !

Ambre reconnut ces mots, il les avait prononcés lors de leur danse au manoir du Duc. Ne voulant pas envenimer leur relation et dans l’espoir d’avoir enfin un dialogue avec cet homme méprisable et hautain, elle fit quelques pas dans sa direction jusqu’à se trouver juste à côté de lui, à moins de deux mètres.

— Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux, affirma-t-il.

— Oui, je vous suis reconnaissante pour vous être occupé d’Adèle pendant ma convalescence ainsi que de nous avoir soignées, annonça-t-elle calmement. Et je tiens à vous dire que je suis désolée pour votre femme ainsi que pour Anselme ; je n’imaginais pas qu’ils puissent compter autant pour vous.

— Je vous remercie de votre sollicitude, se contenta-t-il de répondre d’un ton posé.

Ils restèrent ainsi pendant de longues minutes sans qu’aucun d’eux n’osât parler.

Les lieux étaient relativement calmes malgré le bruit sifflant du vent s’engouffrant entre les rocs et les vagues se fracassant contre les falaises avec vigueur. Les cheveux de la jeune femme flottaient au vent. De fines gouttelettes d’eau salée venaient se déposer sur son visage, ce qui lui fit décrocher un rictus lorsqu’elles vinrent se plaquer contre sa joue dont la cicatrice était encore bien visible.

— Mademoiselle, dit-il, posément. Je sais que nos relations n’ont jusque-là jamais été des plus amicales et je pense, sans trop me tromper, que vous comme moi éprouvons à ce jour, un ressentiment mutuel l’un envers l’autre.

Ambre regarda fixement l’horizon.

— À qui le dites-vous ! Soupira-t-elle.

— Cependant, je tiens à ce que vous sachiez que, malgré tous les ressentiments que j’ai pu éprouver à votre égard vous avez su ébranler mes convictions et mes certitudes. Je dois avouer, à contrecœur, que je ne m’attendais absolument pas au comportement dont vous avez fait preuve il y a deux mois à Eden. J’ai été plus que stupéfait de voir le sang-froid que vous avez eu là-bas alors que vous nous aviez tous les deux à votre merci, Friedrich et moi. Vous aviez enfin l’avantage sur nous et vous nous dominiez. Pourtant, alors que nous étions pour la première fois vulnérables et que vous éprouviez une haine profonde envers nous, vous aviez pris l’improbable décision de ne pas vous laisser submerger par vos pulsions et vos instincts ravageurs.

Ambre tourna légèrement la tête en sa direction, les sourcils froncés : Je rêve ou il me fait un compliment,  ?

— Peu de gens auraient réussi à faire preuve d’une telle maîtrise et d’un tel sang-froid, poursuivit-il, d’autant que j’ai tout fait pour vous pousser à bout afin que vous nous dévoiliez votre nature monstrueuse et sanguinaire.

Il eut un rire nerveux et remit en arrière une des mèches de cheveux qui s’échappaient de son catogan.

— Pourtant, force est de constater que vous n’avez pas succombé et que vous avez maintenu votre cap, quitte à subir le violent assaut de ce foutu Friedrich. Lui n’a visiblement pas été aussi magnanime que vous et ne s’est pas contenté uniquement de vous désarmer. Il s’apprêtait à vous tuer sans pitié et moi par la suite. Je me suis donc vu dans l’obligation d’intervenir et de le neutraliser en l’assommant d’un coup de cross alors qu’il vous lynchait. C’était lui ou nous !

— Et donc, rétorqua-t-elle, dois-je vous remercier également pour la magnanimité dont vous avez fait preuve en nous sauvant Adèle et moi ? C’est cela que vous attendez, des excuses ? Que je me prosterne devant vous en vous remerciant pour l’incroyable bienveillance que vous avez eue à notre égard ? Si c’est le cas, je peux vous assurer qu’il n’en sera rien et je préférerais mourir plutôt que d’avoir à m’infliger cela !

Elle croisa les bras et le défia, l’œil mauvais. Pourtant, l’habituel regard impassible et dédaigneux de l’homme était actuellement beaucoup moins froid qu’il ne l’était d’ordinaire et un léger sourire semblait s’esquisser sur ses lèvres.

— Vous allez trop loin dans vos tergiversions, mademoiselle ! Ricana-t-il, je crois que dans cette histoire, ni vous ni moi n’avons à remercier l’autre dans ses actions. Nous nous sommes retrouvés pour la première fois en tant qu’alliés inattendus devant un ennemi commun.

Ils redevinrent muets et se regardaient l’un l’autre.

— Et donc, vous êtes venus jusqu’ici pour me dire cela ?

— Non, fit-il sèchement, si tel avait été le cas je me serais contenté de vous envoyer une lettre et n’aurais, pour ainsi dire, pas pris la peine de me déplacer et de m’infliger la présence de votre effroyable personne !

— Très aimable à vous !

Un certain amusement semblait s’installer sur leur visage, leur arrogance mutuelle en était devenue ridicule ; ils n’étaient pas si différents l’un de l’autre finalement.

— Certes, reprit-il, je suis venu ici pour vous faire une proposition. Mais je tiens à ce que vous sachiez qu’elle ne m’enchante guère. Je fais plus ça par principe que par empathie.

— De quoi s’agit-il ? S’enquit-elle, piquée au vif.

L’homme s’éclaircit la voix et se laissa un bref moment afin de peser ses mots :

— Vous savez comme moi que la jeune Adèle est également la demi-sœur de mon défunt Anselme. Bien qu’il ne soit pas mon fils et qu’il m’ait été imposé alors que je ne le souhaite pas, j’ai avec le temps su éprouver un profond attachement à sa personne. Son comportement avait le don de m’exaspérer. Son immense lâcheté et ses manières insolites m’ont fait sortir de mes gonds plus d’une fois ! Malgré tout, ce jeune homme a su m’émouvoir de par sa gentillesse et sa bienveillance. C’était un être que la vie avait ruiné, exactement comme moi. Nous nous sommes retrouvés enchaînés l’un à l’autre contre notre volonté. Par chance, j’ai vite su prendre le dessus et le dresser afin de faire de lui un homme. Je voulais qu’il soit à mon image. Je voulais qu’il connaisse la dureté du monde qui l’entoure et qu’il sache qu’il ne pouvait compter sur personne d’autre à part lui-même. Ainsi j’ai tout misé sur son éducation afin qu’il devienne fort et autonome et puisse s’imposer en tant que dominant dans un monde impitoyable. Je savais qu’il aurait du mal à trouver sa place parmi l’Élite ; à la fois convoité par le statut de fils de Baron et raillé pour ses origines noréennes ainsi que pour son infirmité.

Il s’arrêta un instant et commença à faire les cent pas.

— Mais par malheur, je me suis rendu compte avec le temps que j’en avais trop attendu de sa part. Je l’ai poussé à aller contre sa nature et il s’est renfermé sur lui-même. Jusqu’à il y a encore peu de temps…

Il plongea à nouveau son regard dans celui de la jeune femme et la contempla longuement.

— Jusqu’à ce qu’il vous retrouve, mademoiselle. Vous avez réussi par vos charmes à lui redonner un soupçon d’étincelle à son existence. Le pauvre garçon avait dû subir quelques mois plus tôt, la perte tragique de sa mère. Cela l’avait davantage ébranlé. Il était comme une coquille vide, se laissant porter par une existence monotone. Vous aviez été l’étincelle qui a su ranimer la flamme de mon garçon. J’ai voulu croire que cela marcherait entre vous ainsi je n’ai porté aucune objection lorsqu’il m’a fait part de son intention de vous épouser. J’étais plutôt enjoué, je l’avoue, que ce garçon reprenne sa vie en main. Mais ça, s’était sans compter vos origines. Je n’ai pu accepter vous laisser ensemble alors que vous étiez la fille de celle qui avait bouleversé et brisé nos vies ! Cette idée m’était insupportable et je trouvais ce coup du destin fort cruel.

La jeune femme fit la moue et fronça les sourcils.

— Et donc, plutôt que de tourner la page, vous vous êtes entêté dans votre orgueil, désirant à tout prix déverser votre fureur sur moi tout en nous faisant souffrir Anselme et moi ! Vous saviez pourtant que j’étais innocente, que j’ai tant bien que mal essayé d’encaisser ce choc autant que vous. Et je ne vous parle pas de mon profond désarroi lorsque vous m’avez annoncé, sans le moindre scrupule, que mon Adèle n’était pas ma sœur ! À cet instant, j’aurais tout donné pour mourir tant vous avez été impitoyable !

Elle serra les poings, les yeux embrasés.

— D’ailleurs, ajouta-t-elle. Avant que vous ne vous laissiez aller dans vos pensées vagabondes, que comptiez-vous m’annoncer à propos d’Adèle ? J’espère sincèrement que ce n’est pas ce que je redoute !

L’homme, parfaitement impassible, croisa les bras.

— Je disais qu’au vu de son lien de sang avec mon Anselme, je me dois de prendre soin de la petite Adèle. Je souhaite rendre cet hommage à mon garçon pour qui, je le sais, la fillette comptait beaucoup. Je ne fais évidemment pas cela par sympathie, mais en tant que devoir moral. Je n’aime guère les enfants, mais je sais pertinemment que je m’en voudrais si je n’intervenais pas dans l’éducation de la petite en la laissant mener une vie misérable. Ainsi je vais la prendre sous mon aile et lui donner l’éducation et les soins nécessaires afin de lui donner un avenir des plus favorables. Qu’elle ne vive pas au jour le jour dans la famine, le froid et l’incertitude quotidienne.

— Comment… commença Ambre les dents serrées et que la fureur envahissait, comment osez-vous !

Elle tremblait et le toisait avec défi, prête à lui fondre dessus et à planter ses dents dans son cou.

— Si jamais vous osez nous séparer, je peux vous garantir que Baron ou pas, cette fois-ci, je vous tue ! Cracha-t-elle. Et cette fois, je n’aurais pas le moindre scrupule à le faire, sachez-le ! Vous ne nous séparerez pas, ça je peux vous le garantir !

— Vous ne m’avez pas compris, je crois, mademoiselle ! Rétorqua-t-il, toujours impassible. Il est bien évident, au vu de l’amour inconditionnel que la petite vous porte, que vous aussi, vous venez habiter en ma demeure avec elle. Il serait plus que cruel d’en exiger autrement.

Ai-je bien entendu ? Cet affreux pervers me demande de vivre dans sa demeure, àses côtés ? Non, mais je rêve ! Croit-il que j’ai oublié tout ce qu’il m’a fait subir ?

— C’est absolument hors de question Baron ! Fulmina-t-elle. Jamais, jamais vous ne nous aurez sous votre toit Adèle et moi, vous m’entendez ! Croyez-vous que j’ai oublié que vous avez tenté de me violer ? Que vous m’avez frappée, rabaissée comme une pauvre chienne afin de vouloir imposer votre autorité sur moi ? Et là, vous osez me demander de vous côtoyer quotidiennement sous votre toit ? De m’infliger votre personne tous les jours ? Mais vous êtes un grand malade ! Vous êtes abject et profondément pervers !

Le Baron fut parcouru, l’espace d’un bref instant, d’un effroyable rictus ; profondément choqué de voir sa personne ainsi défiée et rabaissée.

— Je vous hais monsieur et ne désire qu’une chose, vous voir dégager de ma vie à jamais !

La jeune femme était menaçante, prête à se jeter sur lui à tout moment. L’homme l’observait de haut sans mot dire.

— Très bien. Fit-il au bout d’un moment.

Il parcourut sa veste et sortit une lettre de sa poche.

— Je voulais vous épargner cela, mais je crois que je n’ai pas le choix.

Il lui tendit la missive. Ambre la lui arracha des mains.

— Qu’est-ce que c’est ? Demanda-t-elle avec dédain.

— Lisez et vous verrez.

Ambre ouvrit l’enveloppe et commença la lecture ; la lettre était signée de la main de sa mère.

Monsieur :

Moi Mme Hélène Hermine,

Reconnais avoir payé trois aranéens : ces messieurs Daniel Orland, Armand Maspero-Gavard et Eugène de la Bryuère, pour faire assassiner Mr Ambroise Renard.

Reconnais que Mr Ambroise Renard est le père légitime de l’enfant à naître.

Reconnais décliner toute responsabilité au vu de l’enfant à naître, ne pouvant être moralement responsable de lui et de le laisser aux autorités compétentes afin qu’ils jugent de son cas.

Enfin reconnais me transformer dans les deux semaines qui suivent mon accouchement afin d’honorer mon serment auprès de monsieur le Duc von Hauzen.

Madame Hélène Hermine

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