KissWood

NORDEN – Chapitre 53

Chapitre 53 – Reconstruction

Ambre décida de prendre quelques jours de congé afin de rester entre sœurs et de profiter pleinement l’une de l’autre. Cela faisait des semaines qu’elles n’avaient pas passé de temps ensemble et elles se faisaient une joie de partager ce moment de complicité.

C’était sans compter l’arrivée de Meredith, un beau matin, qui, malgré tout les affreux évènements qui s’abattaient sur sa famille en pleine disgrâce, était heureuse de revoir son amie vivante et sur pied.

— Oh ! mon p’tit chat ! Fit-elle en voyant son amie debout, devant elle, et en contemplant, peinée, sa large cicatrice qui lui parcourait la joue. Si tu savais comme j’ai eu si peur ! Excuse-moi de ne pas être venue te rendre visite plus tôt, lorsque tu étais blessée. Mais je ne voulais pas faire irruption chez monsieur le Baron.

— Ne t’en fais pas pour ça ! J’ai conscience que ces dernières semaines ont dû être extrêmement difficiles pour toi aussi.

Elles défirent leur étreinte et Ambre lui proposa de s’asseoir et leur servit un thé. Adèle, qui venait tout juste de se réveiller, regarda avec intérêt la belle femme à la peau brune la gratifier d’un splendide sourire.

— Oh bonjour, toi ! Fit la jeune duchesse pleine de douceur, on ne s’est pas encore vu. Je m’appelle Meredith, je suis une amie de ta grande sœur.

Adèle, qui semblait savoir parfaitement qui elle était, la contemplait sans mot dire et s’installa à table avec elle, regardant avec intérêt et étonnement cette dernière. Ambre posa les trois tasses remplies d’eau chaude sur la table et en tendit une à chacune.

— Merci mon p’tit chat !

— Comment vas-tu ? Demanda Ambre timidement, je suppose que ce doit être particulièrement tendu de ton côté. J’ai appris que ton père avait été enfermé en attendant son procès.

— Hélas ! Oui, mais je dois t’avouer que je me doutais quelque peu de certaines mauvaises actions de père. Ce n’est pas un homme de cœur. Bien sûr, je ne m’attendais absolument pas à ce qu’il soit mêlé à cette affaire d’enlèvement, mais je savais qu’un jour ou l’autre il paierait pour ses exactions. C’est plus envers Charles et moi-même que je suis en colère. J’ai été le voir dans sa cellule l’autre jour. J’ai appris que vous aviez discuté tous les deux et il a été parfaitement honnête envers moi et des sentiments qu’il éprouvait à mon égard. J’ai été terriblement choquée de ces paroles. Je me suis sentie humiliée et souillée. Il m’a manipulée depuis le début en se servant de mes faiblesses et bien qu’il m’aime à présent je ne peux me résoudre à rester auprès d’un homme comme lui. Sans compter qu’au vu de l’atrocité de l’affaire, jamais il ne sortira de prison et je doute fort que les magistrats optent pour un exil le concernant.

— Que sont devenus les enfants ? Ont-ils été retrouvés ?

— Hélas, non ! Les treize petits noréens sont partis au compte-goutte en direction de la Grande-terre, via l’Alouette. Le bateau est d’ailleurs parti le lendemain de votre enlèvement, au petit matin. Il avait à son bord trois des quatre militaires, dont un grièvement blessé, à ce que je sais, ainsi qu’un petit garçon noréen. Apparemment Charles avait ordonné au militaire qui l’accompagnait d’avertir ses complices et de mettre les voiles sans lui. Il a tenu à rester sur Norden et à assumer ses actes, de même qu’il a sciemment incendié sa maison ainsi que celle d’Enguerrand afin d’éviter que les autorités ne tombent sur des documents confidentiels.

— Quel salopard ! Pesta Ambre.

— En effet, plussoya Meredith, et je ne sais pas si tu sais, mais le marquis de Malherbes, le capitaine Orland, ainsi que deux de ses hommes, sont également impliqués dans cette affaire. C’est grâce à leur discrétion qu’ils acheminaient les enfants. Et pire encore, le capitaine Orland ainsi que les deux hommes en question : monsieur Armand Maspero-Gavard et monsieur Eugène de la Bruyère avaient déjà été tous trois arrêtés il y a sept ans de cela pour une affaire de meurtre commis à l’encontre d’un noréen, monsieur Ambroise Renard, qui se trouvait être un domestique travaillant au service de monsieur le Baron von Tassle. Ce sont donc eux qui ont également tabassé ce cher Anselme. Pour l’instant, le navire n’est toujours pas revenu au port, mais ça ne m’étonnerait pas que le capitaine Orland abandonne les commandes une fois là-bas et demande un asile politique. De même que le marquis et les deux autres hommes qui ont probablement dû embarquer eux aussi, car ils restent introuvables sur l’île pour le moment.

Ambre se mordit les lèvres et grogna.

Ainsi les trois assassins engagés par ma mère se sont enfuis ! Je connais enfin leur identité, même si je doute qu’ils ne reviennent sur Norden, mais si jamais je parviens à les croiser un jour, je les réduirais en charpie ! Je les ferai payer pour leurs actes ! Et ce putain de marquis de Malherbes… ils sont tous aussi pourris dans cette Élite, rongés jusqu’à la moelle. J’ai encore plus de plaisir à savoir son fils crevé.

— Non, je l’ignorais. Dit-elle froidement. C’est à croire que le père est tout aussi malsain que ne l’était le fils. D’ailleurs, comment vont ta mère et ta sœur ? Je suppose qu’elles doivent être profondément abattues.

— Oh non ! Soupira Meredith. Elles sont, au contraire, encore plus froides et austères qu’avant. Elles font preuve d’une impressionnante dignité. Leur seule crainte est la perte financière et de leur privilège, mais sinon, elles ne montrent pas le moindre signe d’émotion, pas la moindre larme ou même un frémissement des lèvres ! C’est inhumain ! À voir si le Baron et les juges les laisseront tranquilles. Après tout, elles sont innocentes et je pense qu’elles paieront assez lourdement les conséquences des actes de mon père. Il serait alors inutile de les enfoncer encore plus.

— Et toi ? Demanda Ambre, que vas-tu devenir ?

Meredith eut un rire nerveux.

— Tu veux vraiment le savoir ? Dès que j’ai appris pour père et pour Charles, j’étais si profondément en colère contre moi-même que je suis allée me réfugier vers les remparts d’Iriden et réfléchir à ce que j’allais pouvoir faire de ma vie. Je m’inquiétais également beaucoup pour toi et j’avais besoin d’être seule. Antonin m’a vue partir en courant et s’est donc empressé de me suivre. Nous avions bien sympathisé tous les deux depuis quelques semaines. On avait commencé à parler ensemble lors de l’Alliance. Par la suite, comme il venait souvent s’enquérir de mes nouvelles, je lui avais appris pour Charles et moi et des soucis que notre couple traversait. Il m’avait toujours écouté, sans jugement. Je crois qu’il espérait tenter sa chance auprès de moi, mais je n’étais pas encline à abandonner mon couple en renonçant aussi facilement. Quoi qu’il en soit, il est venu à ma rencontre et on a parlé tranquillement. Je n’avais jamais vraiment envisagé l’idée d’être avec lui. Son physique ingrat de boutonneux m’indisposait et je le trouvais tellement imbu de sa personne et malsain. Enfin bref, à ce moment-là, j’avais besoin de cracher tout ce que j’avais sur le cœur. Tout le profond dégoût que je m’inspirais et la rage de m’être infligée cela sans m’être rendu compte de rien !

Meredith contempla son amie avec un sourire béat se dessina sur son visage aux yeux rieurs.

Elle but une autre gorgée puis gloussa :

— Et Antonin m’a écoutée des heures durant…

Ambre s’arrêta net, le cœur serré.

— Ne me dit pas que tu es avec lui ? La coupa-t-elle, outrée.

— Si mon petit chat. Avoua-t-elle, gênée. Je sais qu’il est loin d’être parfait et j’avais en mémoire ce que tu m’avais dit à propos de leur tentative de viol à ton égard et du lynchage qu’il avait infligé à Anselme.

— Mais… objecta-t-elle, en crispant ses doigts sur sa tasse, manquant de la fissurer.

— Je sais que ça ne te fera pas plaisir à entendre mon petit chat, mais je n’y peux rien… renchérit la duchesse, j’ai vraiment besoin de lui en ce moment. Que ce soit pour son soutien psychologique ou pour sa fortune.

Ambre, fulminante et muette, se mordilla les lèvres.

— Si cela peut te rassurer, sache que cet évènement semble l’avoir chamboulé et il avait la volonté de devenir quelqu’un de meilleur suite à cela. Et sans trop savoir comment ni pourquoi, nous nous sommes jetés l’un sur l’autre et nous sommes embrassés. J’ai ressenti alors tout mon être renaître en une fraction de seconde et j’ai su que c’était réciproque. Nous sommes alors restés un long moment l’un à côté de l’autre, à demi nus, sans gêne ni pudeur, baignés par la douce clarté d’un croissant de lune et des étoiles. Il m’a promis alors de prendre soin de moi et de veiller à ce que je ne manque de rien. Je ne sais pas si je me fais des illusions concernant mon avenir auprès de lui, mais j’ai bon espoir qu’il sera porteur de joie et de bonheur.

— Eh bien… soupira Ambre, abattue et résignée, après un long moment de silence, je ne m’attendais pas du tout à ça…

Meredith rit nerveusement :

— Moi non plus, si ça peut te rassurer. Pourtant j’ai envie de me laisser porter par cette nouvelle aventure. Et j’espère sincèrement que tu parviendras à tourner la page sur cette histoire, à me pardonner et accepter mon choix. J’espère que cette relation, bien que très particulière, pourra m’aider à oublier la précédente et me permettre de regagner mon estime. Car, je l’avoue sans peine, mais je ne pensais pas être aussi sotte et aveugle.

— Tu ne vas pas être la seule à devoir te reconstruire, murmura Ambre, gagnée par l’amertume.

La jeune femme songea à Anselme et sa disparition aussi soudaine que brutale lui fit l’effet d’un coup de poignard en plein cœur. Elle allait devoir faire son deuil, car son amant n’était plus.

— Je le sais, fit Meredith en posant délicatement sa main sur celle de son amie. J’aimais aussi beaucoup ce garçon. Il était gentil et mesuré. Sous ses airs froids, il dégageait beaucoup de chaleur. Après, si ça peut te rassurer, sache que ni son corps ni celui du militaire n’ont été retrouvés. Peut-être existe-t-il un infime espoir qu’il se soit transformé ?

— Je le souhaiterais de tout mon être ! Murmura Ambre, gagnée par la tristesse.

Les larmes lui vinrent aux yeux. Adèle qui, jusque-là les observait toutes deux sans réagir, alla se presser contre sa sœur pour la réconforter. Ambre la prit alors sur ses genoux et l’enlaça chaleureusement contre elle. Elle était sa seule famille, sa petite Mouette qui lui apportait réjouissance et réconfort, et désormais son unique raison de vivre.

Les trois femmes restèrent silencieuses pendant un long moment, envahies d’un intense sentiment mélancolique et d’une douce amertume. Elles allaient devoir reprendre le contrôle de leur vie et s’adapter à ce nouvel environnement qui s’ouvrait devant elles. Tout serait différent à présent.

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