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NORDEN – Chapitre 52

Chapitre 52 – Convalescence

Il faisait déjà bien jour, le soleil était haut dans le ciel sans nuages et englobait l’île de sa chaleur. Le bruit des mouettes résonnait non loin, accompagné de plusieurs claquements de sabots et de hennissements de chevaux.

Ambre ouvrit les yeux et contempla avec lenteur l’espace dans lequel elle se trouvait.

C’était une petite chambre faite d’un parquet de bois et dont les murs étaient tapissés d’un papier peint blanc. Une jolie coiffeuse trônait dans un coin sur laquelle un miroir orientable était posé. Une grande fenêtre bordée de rideaux rose poudré s’ouvrait sur l’extérieur et dévoilait un magnifique panorama sur les jardins situés en contrebas ainsi que sur l’océan.

La jeune femme reconnut les lieux. Elle était au manoir, en la demeure du Baron von Tassle.

Elle s’étira de tout son long et sentit que tous ses muscles étaient engourdis.

Une douleur lancinante la brûlait au visage. Elle passa délicatement sa main sur celui-ci et remarqua un affreux sillon se dessiner sur sa joue droite, juste au-dessous de son œil. Elle se leva péniblement, chancelante et groggy, puis alla se contempler devant le miroir.

Elle était vêtue d’une ample chemise de nuit en lin qui s’arrêtait à mi-cuisse. Ses cheveux détachés, emmêlés et ternes avaient bien triste mine, tout comme le reste de son corps.

En effet, elle observa avec effroi qu’elle était bardée d’ecchymoses et d’entailles. Son visage était dans un bien piteux état ; de fines coupures en cours de cicatrisation étaient disséminées ici et là. Elle passa avec douceur son doigt sur sa joue et suivit le parcours de l’entaille qui lui tailladait le visage. Elle avait une longue et profonde cicatrice dont elle ne se débarrasserait jamais.

T’as l’air bien pitoyable ma fille ! Ironisa-t-elle.

Un bruit de pas résonna dans l’escalier et quelqu’un vint frapper à la porte, attiré par le bruit du parquet grinçant émanant de la chambre.

— Entrez, dit-elle.

Émilie entra dans la pièce, un plateau en main sur lequel était disposée une tasse de café encore fumant ainsi que deux tartines beurrées. Le visage de la jeune domestique s’illumina en la voyant debout. Elle déposa le plateau sur la coiffeuse et s’enquit de son état :

— Oh, mademoiselle ! Si vous saviez comme nous avons eu si peur pour vous ! Nous ne savions pas si vous arriveriez à guérir. Je suis plus que ravie de vous voir enfin réveillée et que vous parveniez à vous tenir debout !

Ambre l’écoutait d’une oreille. Elle tentait de se remémorer les évènements. Ceux-ci lui revinrent par flash et elle sentit son cœur se serrer au souvenir de son Anselme se projetant dans le vide, chutant de la falaise, l’abandonnant à jamais.

Elle soupira. Pendant que la jeune femme engloutissait le pain avec appétit, tant elle était affamée, la domestique s’installa derrière elle pour la brosser.

Aucune des deux ne parla, trop concentrées sur leurs tâches respectives. Ambre mâchait les aliments de manière frénétique, compulsive, avec une avidité presque bestiale ; déchiquetant avec plaisir et sans la moindre grâce les pauvres morceaux de pain qu’elle portait à sa bouche. Puis, elle but presque d’une traite le breuvage noir encore très chaud, qui lui lacéra l’intérieur de la gorge, provoquant une vive brûlure dont elle n’avait cure.

Une fois que le repas fut achevé et qu’Émilie eut terminé de la coiffer, la domestique lui fit couler un bain afin qu’elle se détende et lui prépara une pile d’affaires propres tandis qu’Ambre était affalée mollement sur la chaise, tentant de remettre de l’ordre dans ses idées.

— Combien de temps suis-je restée inconsciente ? Demanda-t-elle avec lenteur.

— Pas loin de trois semaines, mademoiselle. Vous êtes arrivée ici en bien piteux état. Heureusement que monsieur le Baron était là pour vous ramener en hâte votre sœur et vous. Nous avons donc pu rapidement vous prendre en charge toutes les deux et vous soigner.

L’image de sa petite sœur lui vint soudain en mémoire.

— Où est Adèle ? S’enquit-elle, angoissée. Elle va bien ?

La domestique eut un petit rire :

— Oui, mademoiselle ! Elle est en bas et s’amuse dans la cour. Son état était bien moins préoccupant que le vôtre, une fois sa fièvre atténuée. Il ne lui a pas fallu longtemps pour que son état s’améliore. Elle tousse encore un peu, mais rien de bien méchant. En revanche, votre état à vous nous a grandement inquiétés. Nous ne savions pas si vous alliez réussir à surmonter cela et à vous rétablir. Même monsieur le Baron était inquiet et est resté longtemps à votre chevet, passant vous voir régulièrement.

Ambre rit nerveusement. Elle ne pouvait imaginer cet homme aussi impitoyable porter ne serait-ce qu’une once de bienveillance à son égard. La nouvelle avait de quoi surprendre et elle se demanda si Émilie ne lui racontait pas cela pour la rassurer.

— Et le Baron, où est-il ?

— Monsieur est au tribunal. Tous les hauts magistrats de la cour sont convoqués. Ils se réunissent afin de destituer le Duc de son statut de maire. La nouvelle de ses actes a vite fait le tour de l’île. D’autant que celui-ci n’a nullement nié ses actions et les a même très clairement défendues. Pour appuyer cela, un des hommes qui vous avaient enlevé a lui aussi avoué. Il ne reste plus qu’à savoir ce qu’ils vont devenir et qui sera le nouveau maire d’Iriden en attendant de nouvelles élections.

Ambre l’écoutait avec attention pendant qu’elle s’habillait en hâte afin de rejoindre sa petite sœur.

Elle descendit les escaliers à la suite d’Émilie. Arrivée en bas, elle traversa le hall et prit une grande bouffée d’air frais. Puis, elle s’installa sur le rebord et regardait avec un large sourire sa petite sœur jouer au loin. Adèle avait l’air heureuse. Elle courait en compagnie de la chienne Désirée, s’amusant à se poursuivre tour à tour.

La petite, dans son action, détourna le regard et contempla l’entrée du manoir. Ses yeux s’emplirent d’une joie infinie lorsqu’elle aperçut son aînée présente sur l’estrade.

Elle quitta son jeu et courut de toutes ses forces dans sa direction. Ambre dévala deux à deux les marches de l’escalier et les deux sœurs se jetèrent l’une dans les bras de l’autre et se serrèrent comme jamais. Elles étaient réunies et rien n’importait plus que cela.

Elles restèrent un long moment ainsi, lovées l’une contre l’autre, sous l’œil attendri des domestiques qui observaient la scène avec joie et bienveillance. Puis Ambre colla son front contre celui d’Adèle et la regarda droit dans les yeux.

— Allez viens, rentrons chez nous ! Dit-elle calmement.

Elles se relevèrent, se donnèrent la main puis se dirigèrent vers l’arche afin de quitter la ville et de regagner leur cottage. Avant de partir, elle adressa un amical signe de la main à l’assemblée pour les remercier de leur traitement et de leur soin.

Pieter vint à leur rencontre, accompagné d’un petit poney qu’elles connaissaient bien. Ernest, tout content de revoir ses maîtresses trottina vers elles, fou de joie.

Les deux sœurs le gratifièrent de nombreuses caresses. L’animal leur avait été d’un grand secours à Eden et Ambre se promit de lui rendre la pareille. Adèle monta sur lui et elles continuèrent leur chemin.

Elles quittèrent Iriden pour se diriger progressivement vers Varden via la longue allée pavée. Elles s’avancèrent vers la grande place de la ville-basse et Ambre décida d’aller voir son patron à la Taverne de l’Ours, laissant le petit Shetland dehors, et entrèrent.

Il faisait bon et chaud, un délicat fumet de viande bouillie s’échappait de la marmite et venait se mélanger à celle des bières fraîchement servies. Les clients se turent et observèrent les deux sœurs, choqués, la plupart d’entre eux étaient des habitués. Ils les connaissaient bien et avaient eu vent de la nouvelle les concernant.

Elles furent alors submergées de messages de soutien et de sympathie. Beyrus, attiré par le bruit soudain émanant de la salle, sortit en hâte des cuisines.

À peine eut-il mis un pied dans la salle que la petite Adèle accourut vers lui et se jeta dans ses jambes. Le visage de l’homme s’illumina en les voyant. Ambre put presque deviner une larme lui couler le long de la joue.

Il ébouriffa le crâne de la fillette et posa une tape amicale sur les épaules de l’aînée.

— Je suis heureux de te revoir ma grande ! Je me suis fait énormément de soucis pour toi, sache-le !

Ambre le regarda et d’humeur mesquine lui répondit :

— Tu n’espérais quand même pas te débarrasser de moi aussi facilement, j’espère ! Je ne comptais pas quitter ce monde avant que tu n’aies payé mon salaire !

Le patron eut un rire franc et plaqua d’une seule main la jeune femme contre lui.

— Il s’est dit tellement de choses à votre sujet, des choses horribles, effroyables ! J’ai malheureusement appris pour Anselme. La nouvelle de sa mort m’a attristé.

Ambre regarda timidement Adèle, Beyrus avait annoncé sa mort de manière implacable sans prendre de pincettes et elle se demanda si la petite était au courant. Mais de toute évidence, elle savait et jeta à sa grande sœur un regard peiné.

Elles restèrent une bonne partie de l’après-midi à la taverne. Beyrus leur servit un bon plat chaud et conversa avec elles, essayant de soutirer le plus d’informations que possible au sujet des évènements que les deux sœurs avaient vécus.

Ambre, encore amnésique sur de nombreux points, parla et relata les faits, sous l’œil attentif de tous les clients présents dans la salle. Tous voulaient savoir ce qu’il s’était produit et Ambre se demanda s’il était judicieux de tout leur dévoiler.

Elle garda une certaine part de mystère, surtout concernant la dernière discussion qu’elle avait entretenue avec le Duc et le Baron, qu’elle jugeait beaucoup trop personnelle et dérangeante à son goût.

La journée passa rapidement et les deux sœurs, accompagnées d’Ernest, rejoignirent leur cottage à la nuit tombée.

Beyrus lui avait gardé et donné les journaux de ces derniers jours, où son nom, celui d’Adèle et d’Anselme étaient mentionnés, dans l’espoir de lui raviver certains souvenirs, car elle ne manquerait pas de se faire interroger sur l’affaire, par les magistrats ou la presse, un jour ou l’autre.

Elles passèrent la soirée ensemble, ne parlant que très peu et rangeant le désordre provoqué par la bataille qui avait eu lieu ici ; jetant les débris, réparant ce qui pouvait être réparable, nettoyant les multiples taches de sang et traces de boue.

Elles avaient pris soin d’enterrer Pantoufle dans le jardin, déjà rongé par les vers et dont il ne restait plus que les os et quelques lambeaux de peau. Elles lui avaient préparé une petite cérémonie en guise d’adieu qui se déroula sous le gazouillement mélancolique d’un rouge-gorge, perché sur la tête d’Ernest.

Avant de se coucher, elle lut calmement les gazettes, feuilletant les articles et scrutant les unes avec intention. L’une d’elles, celle du Pacifiste, attira son attention :

« Le Duc von Hauzen fut pris sur le fait d’avoir consommé de la drogue à haut potentiel agressif, connue autrement sous le nom de la D.H.P.A. ; pourtant interdite depuis de nombreuses années sur l’île () Ayant pour effets la dilatation extrême de l’œil, l’accès de rage et altération de la pensée : rendant la personne totalement incontrôlable et la faisant basculer dans un état de fureur animale () démantèlement d’un trafic possible ? () les deux voiliers et personnels mis en cause. Demande de perquisition et ouverture d’enquête sur Goélette et Alouette ainsi que sur les personnes des marquis de Malsherbes et Desrosiers, leurs propriétaires () le premier étant déjà soupçonné de complicité avec le Duc von Hauzen dans l’affaire nouvellement ouverte des enfants enlevés. »

Elle parcourut ensuite les nombreux articles relatant les faits, esquissant la première liste des enfants enlevés et recueillant les témoignages des parents et proches des victimes.

L’identité d’Enguerrand de Villars et de Charles d’Antins, charitéins, fut dévoilée et provoqua un mouvement de protestations parmi les habitants, se demandant comment des étrangers avaient-ils pu parvenir sans encombre sur Norden et y enlever des enfants.

Puis elle en arriva aux récits mentionnant Anselme, dont le corps n’avait pas été retrouvé, et la louve Judith ; son histoire, ses conditions de transformations, son innocence dans l’affaire des enfants enlevés, mais également son inculpation dans la mort du jeune marquis Isaac de Malherbes. Cela relaté de par les études des scientifiques de l’observatoire ainsi que sur les témoignages de monsieur le Baron Alexander von Tassle.

Ambre tomba alors sur une lettre publique qu’il avait rédigée et fait publier dans le Pacifiste. À sa lecture, elle sentit son cœur se serrer, lui provoquant une douleur atroce à la poitrine, et pleura à chaudes larmes.

« À ma chère femme Judith et à mon cher fils Anselme.

Je vous écris ces mots, pour vous dire adieu et vous rendre un dernier hommage après ces sept années passées à vos côtés.

Je dois avouer que, malgré ces débuts forts tumultueux, j’ai été, malgré tout, heureux de partager une partie de ma vie à vos côtés. Vous, qui étiez des êtres simples, bienveillants, détachés de tout opportunisme, ne désirant rien d’autre que de vivre votre vie le plus dignement possible et de profiter de ce qu’elle pouvait vous offrir, en dehors des atrocités que vous aviez subies.

Vous avez su éveiller en moi une étincelle de joie et la perspective d’une vie douce et paisible et je ne saurais jamais assez vous remercier pour cela.

Je vous adresse ce dernier hommage, en témoignage de ma profonde et sincère amitié pour vous.

M. le Baron A. von Tassle »

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