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NORDEN – Chapitre 51

Chapitre 51 – La folie des Grands Ducs

Devant eux se tenait Ambre, trempée et grelottante, une arme à la main qu’elle venait de ramasser. Elle avait le regard froid et défiait les deux hommes avec sévérité. Elle était calme et sa respiration était normale.

— Mademoiselle Ambre ! S’exclama Friedrich avec stupeur, la mine réjouie et les yeux brillants. Vous êtes vivante ! Quand on parle du loup, on en voit la queue.

— Lâchez votre arme, monsieur, et jetez-la loin de vous ! Lança-t-elle froidement.

L’homme la regarda et, se sentant en danger, s’exécuta et envoya valser son arme au loin. Puis il tenta un pas amical en sa direction.

— Je ne pense pas m’être présenté à vous. Je suis le Duc Friedrich von Hauzen, maire des villes d’Iriden et de Varden.

L’homme s’inclina, Ambre demeura muette et totalement impassible ; bien qu’une étrange sensation, dont elle ne connaissait pas l’origine, la troublait. Il continua d’avancer vers elle, le regard empli d’une lueur étrangement malsaine, marchant à présent d’un pas décidé, tel un prédateur envers une proie récalcitrante.

— Mais je suppose que vous le saviez déjà, mademoiselle. Renchérit-il avec un sourire, Meredith m’a énormément parlé de vous. Vous êtes très amies si j’ai bien compris…

— N’approchez pas ! Coupa-t-elle, cinglante.

Le Duc se trouva hébété, la jeune femme n’était visiblement pas encline à bavarder avec lui. Ambre maintenait le Baron en joue, toujours furieuse contre lui. Le Baron soutenait son regard. La tension entre eux était palpable et, pour une fois, elle avait l’avantage.

— Je vois que vous n’êtes pas morte, railla-t-il, Avez-vous d’ailleurs retrouvé votre sœur ?

— Adèle va bien. Je l’ai mise à l’abri avant de retourner sur les lieux et de voir les deux personnes que j’avais le moins envie de retrouver ! Articula-t-elle sèchement.

— Et Anselme ? Ne me dites pas qu’il a pris peur en chemin et qu’il vous a faussé compagnie alors que vous tentiez de la retrouver ?

— Anselme est mort ! Lança Ambre, impassible.

Ces paroles eurent sur le Baron, l’effet d’un coup de poignard en plein cœur.

— Que… que dites-vous ? Bredouilla celui-ci, le souffle court et les yeux grands ouverts.

— Anselme est mort ! Répéta-t-elle plus fortement. Il s’est jeté sur un des hommes afin de protéger sa mère. Tous les deux sont tombés du haut de la falaise.

— Vous… Vous mentez… balbutia-t-il.

Le Baron commençait à trembler et un affreux rictus se dessina sur son visage.

— J’aimerais tellement que ce soit le cas !

Le Duc, ravi de cette présence et alliée inattendue s’avança.

— Oh ! Quel miracle qu’est votre venue ma chère enfant ! Je vous pensais mortes, tuées par cet effroyable loup ou enlevées, vous et votre petite sœur. Me voilà rassuré de vous revoir bien vivante.

Il se frotta les mains avec vigueur, son visage trahissant un grand ravissement soudain, une énorme jouissance. Une lueur de folie semblait s’être emparée de lui à présent.

— Mon cher Baron, dit-il en se penchant vers lui, je vais pouvoir me passer de vous finalement…

Il regarda son rival de ses grands yeux noirs écarquillés dont juste une infime bordure de son iris marron était visible, et lui adressa un sourire carnassier. Puis il porta son regard, aux yeux brillants, sur la nouvelle venue.

— Ma chère, fit-il avec un grand sourire. Nous savons tous les deux que l’homme qui se trouve devant nous est mauvais. Il est votre principale source de conflits et c’est à lui que vous devez tous vos malheurs.

Le Baron grogna. Le Duc poursuivit :

— Après tout, il a voulu tuer votre mère de sang-froid alors qu’elle était enceinte de votre petite sœur et il vous a par la suite interdit de côtoyer votre amant. Cet homme est un tyran et il ne cessera de vous hanter toute votre vie si vous décidez de l’épargner…

Ambre leva la main pour le couper. Elle était lasse de l’entendre parler. Pour elle, l’heure n’était plus à la discussion.

Elle prit une grande inspiration et remarqua une odeur inhabituelle ; à la fois désagréable et terriblement attirante.

C’est étrange… j’ai l’impression de connaitre cette odeur ! Pourtant, je ne pense pas l’avoir sentie auparavant !

Ne voulant pas se laisser déconcentrer, elle s’avança lentement en direction de son bourreau avec l’envie irrésistible d’appuyer sur la gâchette.

Le Baron, toujours assis avec la dépouille de Judith sur les genoux, eut un rire nerveux.

— Ainsi donc, ce sera vous mon exécuteur ! En même temps, à qui d’autre pouvais-je m’attendre ! Je savais que vous seriez une cause de tourment pour nous. Si Anselme n’avait pas succombé à vos charmes et ne serait pas venu vous aider alors il serait encore vivant à l’heure qu’il est ! Vous avez donc sa mort sur la conscience, mais cela ne doit pas être trop compliqué à encaisser pour vous, j’imagine !

Un intense frisson parcourut le corps de la jeune femme. Elle déglutit péniblement et sentit ses mains commencer à trembler légèrement.

— Comment osez-vous ! Feula-t-elle en montrant les dents.

— Comment est-ce que j’ose ? Ricana le Baron, vous venez de détruire une vie et qui plus est celle de votre meilleur ami et amant. Comment voulez-vous que je ne sois pas furieux contre vous. Vous êtes folle à lier, un monstre impitoyable sous votre joli minois.

Ambre grognait, mais, sans savoir pourquoi, n’osait toujours pas appuyer sur la détente. Pourtant, le Baron était là, droit devant elle, vulnérable…

Le Duc, prit de légers tremblements à cause de la substance psychotrope qu’il venait d’ingérer, et trouvant la jeune femme trop lente, tenta de lui raviver sa colère.

— Ma chère, regardez donc cet homme et n’ayez donc aucune pitié pour lui ! Voyez comme il vous a anéanti. Comme il vous a molesté. Sans lui, votre mère Hélène serait encore vivante, auprès de vous. C’est à cause de sa colère et de son arrogance qu’il l’a fait tuer. Vous vous êtes retrouvée seule avec votre petite sœur sur les bras, sans famille. Il a gâché votre vie, votre avenir. Ce monstre sanguinaire doit recevoir ce qu’il mérite ! Alors, laissez-vous aller à votre colère et libérez-vous de son emprise machiavélique.

Ambre ne bougea pas. Elle et le Baron se toisèrent. Puis, un éclair de lucidité traversa la jeune femme qui dévia l’arme de sa trajectoire pour la pointer sur le Duc.

Les deux hommes, choqués de ce revirement soudain, la regardèrent avec stupeur et incompréhension. Ambre, les lèvres pincées, resta silencieuse un moment, tentant de remettre de l’ordre dans ses idées.

— Non, c’est faux, fit-elle. Cet homme, bien qu’abominable et parfaitement abject, n’est pas à l’origine du mal qui me ronge.

— De quoi parlez-vous ? Demanda le Duc, interloqué.

Ambre regarda les deux hommes. Les tremblements la gagnaient et elle sentit la fureur la pénétrer.

— Le vrai bourreau dans cette affaire est ma mère ! Cracha-t-elle. C’est à cause d’elle que nos vies ont basculé.

La rage montait en elle. Une sensation enivrante de violence et de haine entrait en elle, accentuée par ce parfum âcre qui persistait dans l’air et l’aguichait.

— Si ma mère n’avait pas agi ainsi, Ambroise serait encore vivant, Anselme également. Et cet homme…

Elle pointa le Baron du doigt.

— Cet homme ne serait pas aussi malsain qu’il ne l’est aujourd’hui. Alors oui je suis furieuse contre lui. Mais je suis surtout furieuse contre ma mère ! Je hais profondément cette femme qui ne m’a jamais élevé ou aimé. C’est de sa faute si j’ai perdu mon seul et unique ami. Il m’a été arraché pour être élevé par ce tyran implacable et dangereux. Pourtant lui et moi avons vu nos vies brisées en un claquement de doigts tout ça parce que cette femme a commis l’irréparable.

Un long silence s’ensuivit. Alexander l’observa. Ambre lui jeta un bref regard du coin de l’œil et continuait de viser le Duc de son arme.

— Ne faites pas un geste que vous risqueriez de regretter, mon enfant ! Somma le Duc, vous ne comptez pas tirer sur moi je l’espère ?

— Ce n’est pas l’envie qui m’en manque, monsieur ! Feula-t-elle, il m’a semblé comprendre qu’Enguerrand et Charles travaillaient pour vous. Je n’ai pas eu le fin mot de cette histoire d’enlèvement, mais je crois, sans trop vouloir m’avancer, que vous aussi y êtes mêlé. Je ne sais pas ce que vous recherchez chez moi, mais apparemment cela fait longtemps que vous nous visiez ma sœur et moi ! J’aimerais bien savoir d’ailleurs ce que votre cher Enguerrand a pu découvrir à mon propos et pourquoi est-ce que vous étiez au courant que nous étions, nous et certains autres noréens, des « spécimens à part » comme il me l’a avoué !

— Les spécimens H, marmonna Alexander, en se souvenant des paroles rapportées de Judith.

Le Duc eut un mouvement de recul, son regard trahissant l’effroi. Ce geste n’échappa pas au Baron qui, bien qu’en mauvaise posture, affichait un léger sourire en coin en observant la scène. Ses yeux mi-clos tournés vers Ambre dont il étudiait à présent les moindres mouvements.

— Cela ne vous regarde pas ! Trancha le Duc gagné par la fureur. J’en sais déjà beaucoup sur votre cas et celui de votre sœur et je ne partagerais pas ces informations avec un monstre de votre genre ! Votre mère, Lui et vous cher Baron avez ruiné ma vie ! Et Irène ! Oh Irène, la plus impitoyable créature de ce monde ! Vous m’avez tous rendu fou ! J’ai perdu ce que je possédais de plus cher à cause de vous ! Oh comme je m’en veux de ne pas avoir eu la décence de vous faire tous arrêter ou supprimer. Vous êtes de la vermine grouillante et vous allez ronger Norden jusqu’à la moelle.

Ambre fronça les sourcils et montra les dents.

— Ne me défiez pas, monsieur ! Je ne vois pas ce que je vous ai fait ! Si vous en voulez à ma mère, sachez que je ne suis nullement comme elle ! Même si je n’ai aucune envie d’être indulgente envers vous ! Vous mériteriez même que je vous tue sur place sans aucune pitié.

Le Baron eut un rire nerveux devant son culot :

— Eh bien, monsieur le Duc, vous êtes en train de récolter les graines néfastes que vous avez semées. Cela doit être atrocement douloureux pour vous de vous voir diminué de la sorte. De voir son orgueil ainsi rabaissé par une jeune femme sans rang ni titre.

— Fermez-la, vous ! Cracha-t-elle en sa direction.

Celui-ci s’en retrouva stupéfait. Jamais personne n’avait osé lui parler ainsi et ce n’était pas la première fois que cette fieffe sauvageonne le défiait.

— N’envenimez pas votre cas ! Ajouta-t-elle, le ton menaçant. Ou je pourrais tout à fait me raviser, car je n’oublie pas ce que vous m’avez fait subir, sachez-le. Un jour ou l’autre je vous ferai payer pour cela !

Elle porta à nouveau son regard en direction du Duc ; un regard qui brillait d’une étrange intensité, projetant un fin halo lumineux de couleur flamboyante qui se discernait subtilement dans la pénombre.

— Qu’attendez-vous pour tirer, mademoiselle ? ragea le Duc, horrifié en la voyant ainsi, lui faisant perdre le peu de sang froid qu’il avait encore en lui. Ça ne doit pas être bien compliqué pour la fille d’une meurtrière d’oser tuer de sang-froid.

— Je ne suis pas une meurtrière ! Trancha-t-elle avec dédain. Je ne souhaite pas vous tuer. Je ne m’abaisserais pas à ce niveau. J’ai peut-être hérité de la folie de ma mère, mais je sais me canaliser. Jamais je ne me transformerai en bête sauvage et sanguinaire à la merci de mes pulsions ! Je ne succomberais pas à la tentation de vous étriper… bien que j’en aie vraiment très envie !

— Dans ce cas, vociféra le Duc, comment comptez-vous maîtriser deux hommes à vous seule ? Je ne suis pas sûr que vous y parveniez sans nous tuer. D’autant qu’au vu de l’abomination que vous êtes, l’idée de nous ôter la vie doit vous être fortement alléchante !

— Ne jouez pas avec mes nerfs, monsieur ! Le défia-t-elle. Vous allez me suivre gentiment tous les deux.

Il fut soudainement pris d’un rire effroyable.

— Vous comptez vraiment nous menacer alors que vous êtes seule contre deux. Nous sommes au beau milieu de la nuit et Iriden se trouve à plus de vingt kilomètres ! Vous êtes épuisée et trempée de la tête aux pieds. Vous tremblez comme une feuille ! Vous ne parviendrez pas à nous maintenir sous votre arme jusque là-bas. Laissez donc aller votre fureur, montrez-nous qui vous êtes !

Il arriva juste à côté d’elle et planta son ventre contre l’embout de l’arme en signe de défiance. Sa grande masse vêtue de noire et sa silhouette imposante la dominaient en tout point. Il la regardait de haut, les yeux écarquillés et brillants, les pupilles dilatées à l’extrême, ôté de toute raison.

Ambre, pétrifiée, n’osa bouger. L’homme, vu d’aussi près, ressemblait étrangement au monstre qui lui était apparu juste après son agression par le Baron ; il possédait les mêmes yeux, noirs remplis de haine et d’une aura malsaine de folie.

— Alors, qu’attendez-vous pour tirer ?

Elle tremblait de tous ses membres, tiraillée par le désir et la raison, ne sachant où porter son choix. D’autant que cette fois-ci, elle était sûre, le parfum émanait de lui et provoquait en elle l’envie irrésistible de fondre sur lui et de le réduire en charpie ; de planter ses ongles et ses dents dans sa chair, de le faire saigner jusqu’à la dernière goutte.

Voyant son hésitation, le Duc, d’un geste vif et maîtrisé, fit valser l’arme qu’elle tenait entre les mains. Puis, enivré par la rage, la folie et par les affronts qu’elle avait commis à son égard, il se jeta sur elle, submergé par les effets néfastes de la D.H.P.A. Il la fit tomber au sol, la plaqua avec force et la frappa énergiquement au niveau du visage, lui lacérant au passage sa joue, avec le H tranchant de sa chevalière.

L’homme était puissant, nettement plus imposant qu’elle, la drogue et la haine décuplant sa force. Ambre criait et se débattait, tentant de parer puis d’encaisser les coups de son assaillant. Ses oreilles sifflaient, mais elle parvenait à entendre ces mots entre deux coups «  Je suis désolé (…) Je n’en peux plus ».

La jeune femme se sentait défaillir, son corps convulsait, ne pouvant rivaliser avec son adversaire. Elle sentait le goût du sang lui traverser sa bouche, mêlée à cette odeur délicieusement nauséabonde qui s’engouffrait dans ses narines, se nichant au plus profond de son être. Elle ferma les yeux et protégea son visage du mieux qu’elle put, fébrile.

Soudain, les coups s’arrêtèrent net et elle sentit le poids de l’homme se dégager de sa taille. Au bout d’un certain temps, elle ouvrit un œil et remarqua, à demi consciente, la silhouette du Duc, gisant inconscient à ses côtés.

Elle tenta péniblement de voir ce qu’il s’était produit et vit le Baron s’accroupir juste devant elle.

L’homme se baissa au plus proche d’elle et lui murmura à l’oreille :

— Où est votre sœur ? Où l’avez-vous donc caché.

Ambre toussa et le regarda avec mépris.

— Comme si j’allais vous le dire ! grogna-t-elle.

Voyant son entêtement, il réitéra :

— J’essaie de vous aider là ! Ne me faites pas perdre mon temps. Dites-moi où se trouve votre sœur !

Dans un dernier élan, elle lui indiqua où se trouvait Adèle. Celui-ci posa la main sur son épaule et s’en alla. Ambre, épuisée sombra à nouveau dans les ténèbres pour la deuxième fois de la soirée.

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