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NORDEN - Chapitre 51 - KissWood

NORDEN – Chapitre 51

Chapitre 51 – Le Maître et la Jouvencelle

L’œil vague et l’esprit vagabond, Ambre rêvassait devant l’entrée du manoir, posée sur les marches de l’escalier s’ouvrant sur les jardins. Ses longs cheveux roux ondulaient à la brise, absorbant les rayons pourprés du soleil couchant, en écho aux pétales sanguins des roses trémières qui ornaient chaque côté de la façade, tranchés par la pureté liliale des fleurs de jasmin largement déployées en cette saison estivale. Une cigarette entre les doigts, elle décompressait après sa journée de travail à la Taverne de l’Ours, balayant du regard les vastes espaces verdoyants du domaine.

Au loin, Pieter rentrait les chevaux en compagnie d’Adèle. Reconnue officiellement comme mademoiselle von Tassle, la pupille du Baron s’amusait sur le dos d’Ernest, riant aux éclats devant le comportement fanfaron du vieux poney qui caracolait entre les buissons. Proche d’eux, Maxime quittait le potager, poussant péniblement une brouette chargée de plantes et de légumes terreux tout juste récoltés.

La jeune femme sentit une légère pression sur son épaule qui la sortit de sa rêverie. Elle tourna la tête et remarqua le corbeau à ses côtés. Amusée, elle sourit et caressa son cou duveteux. L’animal ébouriffa son plumage puis sauta entre ses cuisses et se mit à son aise. Anselme était devenu un corbeau de belle taille, au plumage lustré et à la patte gauche tordue. Ses iris noirs luisaient d’un intense éclat, témoignant de son intelligence et de sa personnalité d’autrefois.

Ambre était heureuse de revoir son fiancé. Même sous cette apparence, l’idée de l’avoir auprès d’elle la remplissait d’une joie douce-amère, car elle appréhendait de se retrouver dans cette grande demeure dans laquelle elle se savait étrangère. D’une certaine façon, elle se sentait captive de cet hôte intimidant et colérique dont elle supportait encore mal la présence quotidienne.

Sa cigarette terminée, elle l’écrasa à côté du cendrier mis à disposition sur le rebord des marches puis prit une seconde inspiration, laissant pénétrer dans ses poumons un air frais chargé d’embruns et d’essence florale.

À présent détendue, elle gloussa en voyant Adèle accourir vers elle, la mine rayonnante, un lys et ses souliers à la main. La petite sautillait, faisant tournoyer sa robe en mousseline bleue dont le bas était humide et taché de terre. Pieds nus, elle ne semblait nullement gênée par les graviers effilés de l’allée. Désirée, la chienne du Baron, jappait à ses côtés. La levrette au pelage sable fouettait sa queue avec vigueur et gambadait autour de sa camarade de jeu, manquant de la faire trébucher par ses mouvements aussi brusques que maladroits.

— Regarde Ambre ! s’exclama la fillette quand elle eut gravi les marches.

La cadette lui fit sentir la fleur puis, tout en s’asseyant à ses côtés, grattouilla le crâne plumeux du corbeau qui roucoula de plaisir. Contrairement à son aînée, Adèle appréciait sa nouvelle vie. Elle gardait ses habitudes, se rendant régulièrement à la plage aux phoques dans le vain espoir d’apercevoir ses parents et continuait d’aller à son école à Varden où elle avait ses amis.

Les deux sœurs restèrent silencieuses, leurs têtes posées l’une contre l’autre, écoutant le jacassement incessant des mouettes, bercées par le bruissement du vent contre les feuilles. À mesure que les minutes défilaient, le soleil déclinait et le ciel s’assombrissait, prenant une teinte violacée mêlée d’orange où quelques étoiles commençaient à émerger. L’aînée frissonna au contact de la morsure du froid et décida qu’il était temps pour elles de rentrer. Elle se leva et accompagna la fillette jusque dans sa chambre afin de la coucher.

Située à l’étage et s’ouvrant sur le jardin, la pièce était spacieuse et possédait une salle de bain privative. Il y avait un grand lit en bois enseveli sous une armada de peluches. Les draps soyeux sentaient une suave odeur de lessive et les oreillers en plumes d’oie se révélaient fermes et moelleux, si différents de leurs vieux coussins et de la couverture rêche dont elles se servaient autrefois. Elle disposait également d’une bibliothèque garnie de livres ainsi que d’une armoire dans laquelle de nombreuses tenues neuves étaient rangées.

Alexander les lui avait offertes afin que sa pupille ne paraisse pas négligée. D’humeur mesquine, Ambre avait orienté sa cadette vers les boutiques les plus onéreuses, désirant défier sournoisement son hôte que la générosité naissante à leur égard irritait.

Adèle se déshabilla et enfila une chemise de nuit en lin tout aussi blanche que sa peau d’albâtre. Elle posa son médaillon sur la table de chevet puis s’installa dans son lit. Une fois enfouie sous les couvertures, Anselme se posa sur ses genoux. L’oiseau avait pris l’habitude de dormir auprès d’elle et de la veiller comme un frère attentionné. Ambre la borda et resta auprès d’elle pour la lecture d’une histoire. Ce fut le Coq, le Chat et le Souriceau qui fut choisi et lu à haute voix par la fillette, à la lueur d’une chandelle.

Dès qu’elle fut endormie, l’aînée déposa un baiser sur son front. La voyant ainsi apaisée, les yeux clos, elle esquissa un sourire qui se dissipa aussitôt qu’elle jeta une œillade en direction de l’horloge posée sur sa table de chevet. Elle se leva, accorda une caresse sur le bec du corbeau et descendit les escaliers d’un pas traînant. Elle traversa ensuite le hall sous l’œil, tantôt aimable tantôt malveillant, des éminentes personnalités représentées sur les tableaux, et rejoignit la salle à manger afin de dîner en compagnie du Baron.

Il était vingt et une heures et son hôte tenait à ce que le repas soit servi pour cette heure précise. Depuis son élection cinq mois auparavant, où il fut élu maire à la majorité de quelques voix seulement contre son opposant le marquis von Dorff, Alexander rentrait tard tant il était submergé par le travail, devant réparer les torts de son prédécesseur, le Duc von Hauzen.

Lorsqu’Ambre arriva dans la salle à manger, l’homme buvait silencieusement un verre de vin rouge qu’il portait avec lenteur à ses lèvres afin de le déguster. Il revêtait encore son élégant costume d’apparat, d’un bleu outremer à boutons et galons dorés. Une broche en or cuivré, représentant l’emblème du peuple aranoréen, une licorne et un cerf enlacés, était épinglée au niveau de la poitrine, rutilant sous la nitescence rousse des flammes.

Comme à son habitude, un catogan de soie bleu scellait ses cheveux ébène. Le ruban serpentait le long de sa nuque, mettant en valeur son visage harmonieux, aux yeux sombres. En dépit de cette apparence soignée, von Tassle affichait une certaine fatigue, en témoignaient ses yeux cernés et les fines rides qui creusaient son visage au teint blême.

La jeune femme le salua courtoisement, s’attabla et patienta sans mot dire qu’Émilie leur apporte le plat. Chose faite, elle approcha la tête de son assiette et renifla ce morceau de volaille rôtie dans son jus, agrémentée d’un écrasé de carottes. Enivrée par les senteurs alléchantes, elle saisit ses couverts et dévora chaque fourchetée qu’elle portait avidement à sa bouche, sous l’œil médusé de son hôte. En effet, le Baron était un homme maniéré et de principes, très à cheval sur les règles de bienséances issues de la noblesse aranéenne.

De nature revêche, Ambre ne prenait guère soin de sa gestuelle lorsqu’elle se retrouvait seule en sa compagnie, souhaitant secrètement se confronter à lui de manière non verbale à dessein de tester ses limites.

— Vos cours se sont-ils bien passés ? demanda-t-il posément après avoir bu une gorgée de vin.

L’homme engageait la conversation sur un sujet des plus banals, évitant ainsi le risque de la courroucer. Car Ambre ne cessait d’être rancunière envers sa personne, cherchant la moindre opportunité pour lui lancer un chapelet de répliques cinglantes qu’elle pouvait débiter avec une spontanéité fort dérangeante.

— Plutôt bien, monsieur, répondit-elle après s’être délectée de sa bouchée. Même si je me passerais volontiers de certaines matières. Inutile de vous rappeler lesquelles !

Alexander leva les yeux, exaspéré.

— Elles vous sont pourtant indispensables, sinon je ne m’entêterais pas à vous les faire enseigner et à gaspiller mon argent pour vos sessions privées auprès de madame Gènevoise !

— Rien ne vous y oblige et je ne vois pas en quoi étudier le droit m’aiderait dans mes fonctions puisque votre institution sera bientôt réduite à néant !

Elle posa sa main sur le cœur et lui adressa un sourire d’une douce désobligeance, attendant que celui-ci s’offusque et rétorque.

Il soupira, las d’avoir à se justifier :

— Tâchez d’être un minimum conciliante et d’avoir foi en mon jugement. Je ne vous demande pas d’aimer le droit ou tout ce que vous pouvez juger d’inutile. Et je vous demande encore moins d’y adhérer mais seulement d’en prendre connaissance ! Cela vous servira un jour ou l’autre, que vous le vouliez ou non !

— Monsieur le maire devrait apprendre à lâcher la bride à ses modestes citoyens partisans !

Alexander ne riposta pas, épuisé par la situation actuelle et par le poids de ses responsabilités. D’autant qu’Ambre était l’une des seules créatures à s’octroyer la permission de le défier de front. Cela avait le don de lui décrocher par moments un sourire nerveux ; lui qui pouvait la faire taire d’un simple revers de la main ou l’assommer avec une facilité consternante. Malgré cela, il ne pouvait se résoudre à infliger ne serait-ce qu’une éraflure sur ce minois juvénile déjà fort abîmé. Il ne connaissait pas tant la raison de cette retenue, surtout lorsque la peste mettait du cœur à l’ouvrage.

La situation en devenait parfois absurde, frôlant le ridicule. Les deux partenaires dans leur fierté se comportaient comme des enfants de nature querelleuse, se houspillant pour n’importe quel motif. Ils s’entendaient comme chien et chat, faisant sourire les domestiques qui les épiaient furtivement, attendant sagement le soir venu pour observer leur romance favorite qu’ils avaient baptisé entre eux : le Maître et la Jouvencelle.

Le reste du repas se fit en silence. Ambre termina son assiette, passa la langue sur ses dents et bâilla à s’en décrocher la mâchoire avant de s’étirer nonchalamment et de prendre congé afin de regagner ses appartements. Elle était logée dans une chambre avec vue sur la mer, tout aussi confortable que celle de sa sœur.

Arrivée dans la pièce, elle ouvrit sa penderie où de nouveaux vêtements, qu’elle s’était offerts grâce à la vente de son cottage, étaient mis à disposition. Elle avait ainsi hérité d’une coquette somme d’argent qu’elle avait mise de côté pour l’avenir. En parallèle, elle réfléchissait à trouver un travail mieux rémunéré afin d’acheter son propre logement, voulant permettre à Adèle de ne pas rester en garde exclusive chez celui que la petite considérait d’ores et déjà comme son père.

L’aînée était d’ailleurs très énervée par cette dénomination prononcée avec une franche sincérité de la part de sa cadette. Une certaine complicité avait commencé à naître entre le père et sa chère fille et Ambre manquait de s’étouffer chaque fois qu’elle les entendait user de ces termes pour se désigner l’un l’autre. Elle sentait son hôte jubiler à ce titre et savait qu’il tirait une exquise satisfaction à l’idée de se servir de la cadette pour faire plier l’aînée à sa volonté. Elle acceptait très mal cette manipulation sournoise et trouvait le stratagème perfide, accentuant davantage le mépris qu’elle éprouvait envers lui.

Tout en ruminant son infortune, elle sortit une chemise de nuit et se changea. Avant de refermer l’armoire, ses yeux louchèrent sur une étoffe en particulier. En plus des vêtements qu’elle s’était achetés, une somptueuse robe de bal de style aranéen patientait dans sa garde-robe. Elle avait été gracieusement offerte par son hôte et choisie par ses soins afin que sa tendre acolyte l’accompagne lors des soirées mondaines, en tant que cavalière.

L’événement n’était pas encore arrivé au vu du climat actuel. Néanmoins, elle redoutait ce moment, ne sachant si elle pourrait le supporter pendant une soirée entière, dansant auprès de lui au risque de succomber une nouvelle fois à ses charmes. Elle songeait souvent à cette soirée de l’Alliance où elle avait été envoûtée par ses gestes habiles ; devenue l’espace d’un instant sa marionnette docile, se frottant à lui telle une chatte avide de caresses.

Ce souvenir lui restait en travers de la gorge et elle s’était promis de ne plus succomber à cette séduction perverse. D’autant que pour les futures soirées, elle serait directement confrontée aux riches familles aranéennes qui, telle de la vermine maquillée sous de beaux apparats, rongeait Norden jusqu’à la moelle. Seuls le Baron et quelques-uns de ses partisans savaient se montrer honnêtes de leur condition de privilégiés.

C’était une qualité qu’elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître à cet homme ; sa force de caractère, son sens du devoir et son obstination devant l’adversité le rendaient magnifiquement redoutable.

Arrête de lui trouver des qualités ! Ne te laisse jamais endormir ou charmer par ce spécimen. Il est le plus dangereux d’entre tous ! Il te bouffera si tu baisses ta garde et tu le sais très bien !

Depuis qu’elle séjournait chez son hôte, Ambre était forcée d’avouer que le Baron se montrait moins malaisant envers elle. Or, elle ne parvenait toujours pas à supporter sa présence rapprochée, encore marquée par son agression et les trois mois de tourments qu’il lui avait infligés.

Ce traumatisme la hantait mais elle tentait de garder la tête haute ; après tout, ils étaient partenaires dorénavant et leur alliance se révélait efficace lorsqu’ils y mettaient du leur. Elle avait besoin de son influence, de son savoir et de ses fréquentations afin d’espérer en apprendre davantage sur son ascendance. Elle appréciait également sa volonté de renouer des liens diplomatiques avec les noréens des tribus. Et lui, de nature inquisitrice, était avide de déceler ses origines. Il se servait d’elle comme d’un pion, désireux d’étendre son influence et d’amadouer le peuple en prenant sous son aile deux noréennes sans le sou, dévoilant ainsi sa magnanimité aux yeux du peuple.

Avant d’aller dormir, la jeune femme ouvrit sa fenêtre et s’accouda à la rambarde sur laquelle un rouge-gorge gazouillait paisiblement. Cet oiseau venait régulièrement lui rendre visite une fois la nuit tombée et posait sur elle ses globes brillants, semblant la sonder avec intérêt. Il déploya ses ailes et s’envola dans ce ciel noir d’encre, éclairé faiblement par le halo d’un croissant de lune. Le calme régnait dans la cour du domaine où seuls le roulement des vagues s’écrasant contre les falaises et le friselis des feuilles se faisaient entendre.

Ambre s’alluma une cigarette ; l’une des dernières qu’elle s’apprêtait à fumer car le maire projetait d’interdire les relations commerciales entre Norden et Pandreden, mettant un terme aux importations de produits étrangers dont le tabac faisait partie. Une fois son plaisir assouvi, elle prit une profonde inspiration. Une forte senteur d’humus flottait dans l’air frais. Cet effluve lui rappela les sensations qu’elle éprouvait autrefois lorsqu’elle habitait dans son cottage. Elle fut aussitôt transportée dans un état de torpeur et des images floues de son passé à demi oublié lui revinrent en mémoire.

Elle se revoyait enfant, cheminant seule dans cette campagne endormie, au milieu des champs obscurs noyés par les vapeurs brumeuses, sous le chant des grillons et le cri rauque des corbeaux. Ses narines flairaient d’innombrables odeurs. Parmi elles, un arôme ferreux l’enivrait, semblable au parfum que le Duc exhalait ce soir-là.

Brusquement, tout s’assombrit. Ambre se revit courir à vive allure entre les champs de maïs jonchés de boue et de cailloux, poursuivie par un monstre ; cette horrible créature sanguinaire au visage de lion et aux yeux noirs chargés d’un éclat de folie. Extirpée de sa rêverie par ces réminiscences dérangeantes, elle ferma la fenêtre puis alla se lover dans ses draps.

Alexander, quant à lui, était posé dans son salon, lisant tranquillement le journal. Il balayait la gazette de ce vendredi 3 septembre 308, cherchant un article intéressant qui pourrait piquer sa curiosité. Une note du Légitimiste, le journal satirique du camp adverse, attira son attention.

La petite protégée de monsieur le maire A. von Tassle, mademoiselle Ambre Chat, dix-sept ans, noréenne, fait ses débuts en politique. Entonnant des discours moralisateurs publics sur la grande place de Varden, déclamant avec un langage grossier et des manières aussi brusques que ridicules, des idées affligeantes sans le moindre fondement.

Cette petite chienne défigurée et pouilleuse sera-t-elle celle qui fera couler notre bon vieux chien de chasse ?

Levez les mains au ciel, chers amis élitistes, devant ce coup favorable du destin. Célébrons ensemble et dès à présent notre victoire prochaine.

Gloire à l’Élite !

R. Muffart

À cette lecture, le maire ne put s’empêcher de sourire, amusé de voir l’Élite se moquer ouvertement de sa propre stratégie finement rodée. Puisqu’il le savait, sous ces écrits délicieusement méprisants, les membres du parti adverse tremblaient, appréhendant l’impact d’une alliance noréenne dans la politique de leur opposant.

Le jeu commençait à se mettre en place et Alexander, bien qu’ayant déjà eu quelques désappointements, des imprévus fichtrement néfastes en début de mandat, se réjouissait de pouvoir disposer ses pions afin d’engager la partie à venir. Et celle-ci promettait d’être longue et périlleuse.

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