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NORDEN – Chapitre 62

Chapitre 41 – L’événement surprise

Rien n’égalait une profonde nuit de sommeil après une semaine chargée et ce fut une Ambre parfaitement détendue qui se réveilla aux alentours de dix heures et demie ce samedi 16 octobre, jour de son anniversaire. La chatte viverrine célébrait enfin ses dix-neuf printemps et rattrapait le corbeau dans la course des années.

Cela fait surtout un an que je peux me transformer et je ne l’ai toujours pas fait ! À croire que j’apprécie un minimum mon existence sous forme humaine ! songea-t-elle avec amusement.

Tandis qu’elle émergeait, une suave odeur de gourmandise titilla ses narines, arrachant à son ventre un gargouillement sonore. Du bruit émergeait par delà la cloison murale et Ambre pria pour que la cuisine résiste à la fougue de sa cadette qui, au vu du chahut, avait dû se lancer dans quelque entreprise culinaire périlleuse. Elle repoussa sa couverture, s’étira nonchalamment et poussa un grognement de satisfaction avant de poser une main sur le crâne du chétif impertinent pelotonné sur le coussin annexe.

À cette caresse, Pantoufle commença à ronronner et enfouit son museau entre ses pattes. Ne pouvant demeurer indifférente face à la maigreur consternante de ce félin au corps aussi balafré que famélique, Ambre l’avait enfin autorisé à pénétrer dans son cottage aussi souvent qu’il le désirait. Depuis, il partageait régulièrement ses nuitées et lui rapportait des souris et des passereaux pour la remercier de son hospitalité.

Vêtue d’une chemise de lin clair froissée par la literie, la jeune femme sauta du lit puis ouvrit béante la fenêtre et les volets pour aérer. Une chatoyante clarté mordorée se faufila dans la chambre, accompagnée des parfums emblématiques de la campagne côtière. Quoique moutonné de nuages, le ciel se parait d’une teinte azurée. Une journée radieuse s’annonçait pour ce début de période automnale. Après s’être enivrée des senteurs familières, Ambre se rendit à la cuisine qu’une Adèle en liesse avait, sans surprise aucune, investie tel un quartier général.

— Bonjour et bon anniversaire, ma grande sœur chérie ! pépia-t-elle en délaissant l’évier pour se ruer vers elle et l’enlacer.

Avant qu’elle n’ait pu réagir à l’assaut, l’intéressée se trouva capturée entre des mains mouillées et se roidit en balayant du regard le carnage opéré dans la cuisine. Car la fillette désirait lui concocter un petit-déjeuner d’exception. Elle avait pour cela extirpé des placards la farine, les œufs, le sucre, le lait de brebis et le beurre. Par la suite, elle avait mixé les ingrédients dans son saladier pour obtenir une pâte liquide qu’elle versait à la louche dans une poêle à frire afin d’obtenir une montagne de crêpes. Les douceurs encore fumantes patientaient dans une assiette posée sur le rebord de la table en compagnie d’un échantillon de confitures et de pots de miel. Témoins passifs de la fougue de la cheffe mouette ; coquilles d’œuf écrasées, flaques de lait, postillons de farine et monticules de sucre barbouillaient la surface boisée. Et la motte de beurre manquait de fondre sous la température ambiante. Dans l’évier, le matériel ayant servi à l’exécution s’entassait de manière chaotique.

— Je t’ai aussi fait du thé ! ajouta-t-elle fièrement. Assieds-toi, je vais te l’apporter.

Ambre soupira intérieurement, mi-amusée mi-exaspérée, mais s’exécuta de bonne grâce, s’installant sur l’un des rares coins encore vierges. Adèle lui apporta l’offrande ainsi que l’assortiment de gelées fruitées puis conclut son service en lui donnant son éternel Charitéan Blum, d’une couleur très brune, au goût âcre plutôt que fleuri. Pour éviter l’écœurement tant le thé se révélait trop infusé, la chatte saisit une crêpe et y étala un peu de confiture de framboise.

Bon ! Voyons voir ce que ça vaut ! se moqua-t-elle gentiment en la portant à ses lèvres. Au moins, elle n’est ni grillée ni morcelée.

Tandis qu’elle mâchait sa première bouchée, Adèle gardait les yeux rivés sur elle, en attente de son verdict.

— Alors, elles sont bonnes ? T’as vu, j’arrive à bien me servir de la gazinière maintenant ! Tu crois que je pourrais faire des gâteaux quand tu ne seras plus à la maison pour me surveiller ?

Ambre avala puis opina en souriant.

— Par contre, contra-t-elle en indiquant la table et l’évier, tu me nettoieras tout ça ! Je ne veux pas rentrer avec la peur au ventre de découvrir un tel chantier chaque soir !

Adèle la remercia puis déposa sur sa joue un baiser sucré.

— Tu ne manges pas d’ailleurs, petite coquine ? s’enquit l’aînée en se préparant une deuxième crêpe.

La fillette gloussa et massa son ventre.

— C’est que j’ai mangé toutes celles qui étaient biscornues ou trop cramées, mais j’ai réussi en avoir huit très jolies sur les douze. Comme ça on pourra en donner une à Anselme quand il viendra ici tout à l’heure.

L’aînée cessa de mâcher et écarquilla les yeux.

— Anselme vient ici ? demanda-t-elle, la bouche pleine.

Les joues rougies, l’enfant pinça les lèvres et tritura sa natte.

— Oups… ça devait être une surprise…

Ambre patienta en quête de ses aveux. Sachant qu’elle avait trahi le secret, la mouette se livra intégralement, soulagée de pouvoir enfin avouer ce qu’elle s’échinait à museler depuis longtemps :

— Il vient nous récupérer ici pour qu’on aille tous les trois déjeuner au Nid du Macareux. Il est venu me voir à la sortie de l’école l’autre jour et m’a demandé ce que tu préférais entre un repas à la maison et un déjeuner au restaurant et je lui ai dit qu’on aimait bien aller là-bas lors de ton anniversaire et celui de papa. Alors il a approuvé et m’a dit qu’il viendrait à la maison pour onze heures.

À cette dernière mention, Ambre jeta une œillade en direction de l’horloge et vit qu’il était onze heures moins le quart. Sans attendre d’avoir terminé son thé — qu’elle s’empresserait de diluer ou de jeter dans l’évier tant elle parvenait difficilement à le boire — elle se leva puis alla se préparer, ordonnant à sa sœur de remettre la cuisine en l’état afin qu’Anselme soit reçu sous les meilleures conditions. Une fois dans sa chambre, elle nota que le félin s’était sauvé, gravant sur le lit l’empreinte de sa silhouette pigmentée d’une touffe de poils.

N’ayant guère le temps d’hésiter sur sa tenue, la noréenne sélectionna dans son armoire la première chemise venue couplée de son pantalon de la veille qu’elle rentra sous une paire de bottes cavalières, soit des vêtements plus adéquats qu’une robe ou une jupe pour arpenter la lande boueuse en vue de la balade qui s’annonçait jusqu’à l’auberge. Elle achevait de coiffer sa chevelure en une queue de cheval puis de se brosser les dents lorsque des claquements de sabot retentirent à l’extérieur.

— Quel plaisir de vous voir monsieur le baronnet ! l’accueillit-elle alors qu’Anselme pénétrait dans la demeure.

Ils s’enlacèrent, heureux de se retrouver après cette longue séparation. Car, les deux jeunes gens ne s’étaient pas revus depuis le déjeuner au manoir von Tassle, soit près d’un mois jour pour jour. Durant cette période, Anselme avait accumulé nombre d’obligations qui avaient dilapidé son temps libre et l’avaient contraint à demeurer en haute-ville, sous bonne garde. De ce fait, la chatte et le corbeau n’avaient pu converser que par échange épistolaire.

— Je note que l’héroïne du jour ne paraît pas surprise de me recevoir ! dit-il d’un air goguenard en haussant un sourcil.

— Rassure-toi, corbeau, je suis restée dans l’ignorance jusqu’à ce qu’une bévue de dernière minute ne franchisse les lèvres d’une petite bavarde ! pouffa Ambre en scrutant Adèle qui se dressait à ses côtés, échevelée et haletante d’avoir astiqué la vaisselle et les meubles souillés.

La fillette, confuse, faisait la moue et regardait ses pieds.

— D’un côté tant mieux sinon je t’aurais réceptionnée en robe de chambre et totalement débraillée ! précisa l’aînée en tapotant le crâne de la cadette comme elle l’eut fait tantôt auprès du félin tigré. Tu veux boire quelque chose avant de poursuivre ta route ?

— Une halte sera la bienvenue ! répondit-il en posant sur une chaise sa canne et la besace qu’il transportait.

Sur invitation de son hôtesse, il s’attabla et se vit offrir une bolée de cidre, meilleur compagnon pour déguster une crêpe sucrée servie de la main même de sa cuisinière. Souhaitant inclure sa sœur pour trinquer en son honneur, Ambre lui versa également un fond d’alcool pétillant. Les jattes s’entrechoquèrent puis, trépignant d’impatience, Adèle sortit l’ocarina de la poche de son pantalon puis commença à entonner la célèbre mélodie d’anniversaire. Son aînée fut étonnée de constater à quel point l’aria se révélait agréable à l’écoute, fluide et sans fausse note. Elle et Anselme l’applaudirent et la complimentèrent une fois son chant achevé.

— Je me suis entraînée toute la semaine quand j’étais chez Ferdinand ! précisa-t-elle, fière comme un coq.

Pauvres Jeanne et Léon, les plaignit Ambre, leurs oreilles ont dû sacrément souffrir ! J’espère qu’à cause de ce désagrément, ils ne vont pas me facturer davantage le prix de sa pension hebdomadaire. Déjà qu’elle dévore comme un glouton ! Remarque, elle a pas mal grandi et s’est un peu étoffée, c’est bon signe pour l’hiver à venir.

— Et je t’ai également fait un dessin ! renchérit-elle en lui tendant un morceau de papier sur lequel le chat pêcheur de son médaillon était croqué aux crayons de couleur.

La petite s’était soigneusement appliquée. On reconnaissait aisément les détails du félin au corps robuste représenté de profil, une patte avant dressée et la gueule béante, la queue large et annelée. Son pelage gris se marbrait de points noirs et des rayures striaient son crâne allongé, terminé par deux courtes oreilles arrondies.

Poursuivant sur la lancée de la puînée, le baronnet défit les sangles de sa besace et en extirpa un paquetage plutôt volumineux, ourlé de motifs d’entrelacs et joliment enrubanné. Une étiquette indiquait que l’achat provenait de Chez Honorine, la plus luxueuse boutique de prêt-à-porter féminin de la côte occidentale. Il le lui tendit puis, avant qu’elle ne l’ouvre pour en dévoiler son contenu, s’empressa de stipuler :

— J’espère que cela te plaira car j’ai engraissé les caisses de von Eyre père pour me procurer cette merveille ! Si ce n’est pas le cas n’hésite pas à me le dire franchement et je trouverais le moyen d’en changer rapidement.

Le souffle court à l’idée d’avoir reçu pareil cadeau, Ambre ne sut comment le remercier. Elle ôta le ruban puis ouvrit fébrilement l’écrin dans lequel dormait une robe de velours, d’un éclatant vert forestier. Elle déplia le vêtement et l’admira d’un œil ivre d’émerveillement. Elle s’arrêtait à l’orée des genoux et présentait des broderies de fils noirs chinés d’or au niveau des bretelles ainsi que du plastron. Un nœud de soie obsidienne la cintrait sous les seins. La noréenne la plaqua contre elle pour en jauger les dimensions

— Elle est vraiment magnifique ! Comment as-tu deviné ma taille ? fit-elle, stupéfaite.

Anselme esquissa un sourire puis coula un regard en biais vers Adèle qu’il gratifia d’un clin d’œil.

— Une petite espionne m’a aidé dans cette sournoise entreprise. Je lui ai donné un des mètres à couture de ma grand-mère ainsi qu’une esquisse schématisée d’une robe et des mensurations que je désirais connaître.

— Du coup, j’ai attendu que tu ailles t’occuper du poulailler pour te chiper ta robe préférée et la mesurer sous tous les angles ! révéla l’enfant avec un sourire espiègle. Et je lui ai remis le dessin et le mètre lundi dernier avant de te rejoindre pour rentrer au cottage avec toi.

— Quel duo émérite ! De vrais conjurateurs ! se gaussa Ambre en rangeant la robe dans son écrin avant de soutenir les yeux sombres de son vis-à-vis. En quel honneur m’offres-tu un tel présent ? Qui, à mon avis, doit être absolument hors de prix et donc trop onéreux pour un simple anniversaire. Je doute que cela soit pour rattraper nos cinq années de séparation !

Le sourire du garçon s’étira, soulignant sa fossette.

— Si vous voulez tout savoir, j’ai dépensé un salaire pour vous complaire, ma chère ! Car je souhaiterais que vous soyez ma cavalière à l’occasion de la fête de l’Alliance mardi prochain.

Ambre marqua un instant d’immobilité, incrédule face à une telle suggestion.

— Tu voudrais que je t’accompagne au manoir von Hauzen ?

— En effet ! Tous les mondains seront réunis pour la célébrer. On comptera pas moins de trois cents invités. Comme tu t’en doutes, les conversations politiques iront bon train. Ce sera même très certainement la dernière grande assemblée avant les élections de mai prochain.

Son interlocutrice grimaça.

— Dans ce cas, pourquoi veux-tu que je t’accompagne ? Je ne connais rien à la politique et les mœurs de l’Élite me sont pratiquement étrangères. À part me ridiculiser et commettre des impairs, je ne vois vraiment pas pourquoi j’irais me perdre dans un tel lieu au risque de finir dévorée par tes pairs !

— Ne sois pas si pessimiste ! la rassura-t-il en s’enfonçant dans son assise, les jambes croisées et la bolée presque vide capturée entre ses doigts. Je reconnais que les puissants seront au rendez-vous et hormis ceux que la politique intéresse, je peux t’assurer que la majorité des invités sera davantage attirée par le buffet, les danses et les cancans que par les interminables harangues soporifiques qui rythmeront la soirée. Ça te donnera l’occasion de découvrir comment se déroule une véritable soirée mondaine plutôt que de la vivre à travers mes récits. Et je suis sûr que Meredith sera ravie de te voir. Je te présenterai des personnes auxquelles je tiens, notamment Louise et son cousin Edmund. Tu devrais bien t’entendre avec Diane également.

— Soit ! marmonna Ambre, toujours sur la réserve. Mais si j’accepte le rendez-vous, il faudrait que je trouve un moyen de faire garder Adèle. Je ne peux pas encore demander à Jeanne et Léon de la prendre en charge alors qu’elle dort déjà chez eux deux soirs par semaine !

— Oh, pas la peine ! répliqua la fillette, les pupilles brillantes. Anselme m’a que j’allais passer la soirée au manoir von Tassle et même y dormir !

La jeune femme renâcla puis haussa un sourcil.

— Le baron est d’accord au moins ?

— C’est lui-même qui me l’a proposé, se justifia le brunet. Tout comme tu es également conviée à y dormir toi aussi une fois la soirée terminée. Émilie va vous préparer une chambre. Vous êtes attendues au domaine dès le début de l’après-midi afin que tu aies le temps de t’apprêter en toute tranquillité. J’ai pris la permission de demander à Beyrus de t’emprunter une fois ton service du midi achevé. Il n’y a pas vu d’objection à condition que tu lui dresses un compte rendu détaillé de la fête lorsque tu retourneras à l’office mercredi. Pieter t’attendra devant la taverne à 15 h et cela vous ferait arriver au manoir vers 15 h 30, une fois Adèle récupérée.

Ambre acquiesça en silence, tentant de digérer ces informations. Elle était attendrie devant la complicité qui avait liée Anselme et sa cadette, flattée de cet événement organisé à son insu quoique redoutant d’emblée les enjeux que cela allait impliquer.

Lorsque leur boisson fut achevée, le trio décida d’entamer leur périple jusqu’au Nid du Macareux. Ils se rendirent aux abords des falaises puis prirent la direction du sud-est, laissant Varden s’éloigner derrière eux. Anselme chevauchait Balthazar, Adèle montait Ernest à cru et Ambre avait opté pour la marche. Le vent venu de l’océan soufflait en rafale. La végétation ployait sous ses assauts au même rythme que la houle dont les vagues déchaînées s’écrasaient contre la roche à la vitesse d’un cheval au galop.

Après plusieurs kilomètres sur ce sentier côtier désert, un phare apparut à l’horizon. Il s’érigeait, solitaire, sur un îlot pierreux étranger à Norden, donc inaccessible au Cerf. Baptisé le phare de l’espoir ou plus communément le phare de Hrafn, on disait de cette construction séculaire qu’elle avait été bâtie suite au départ du corbeau pour Pandreden. La falaise sur laquelle les jeunes gens se trouvaient était celle mentionnée dans La complainte du Aràn Halfadir. Elle était l’une des plus monumentales de l’île du haut de ses presque trois cents mètres du sommet jusqu’à la surface ardoisée de l’Andrazure. Un escalier creusé à même la pierre sillonnait sa paroi burinée pour accéder à la petite crique nichée en contrebas, ornée d’un simple ponton visant à accueillir des embarcations sommaires.

— Vu son état de délabrement, le phare ne devrait pas tarder à s’écrouler ! nota Anselme tandis qu’Adèle fredonnait la comptine.

« Sur ma belle Norden, le grand Cerfa pleuré. Les yeux mouillés et les ramures brisées, au bord de la falaise, le Aràn crachait sa peine… »

Contrairement à celui de la plage sinistrée et sa peinture blanche écaillée, le phare était entièrement cuirassé de pierres cendrées qui, vues d’ici, manquaient de se déchausser. Sa toiture, d’ailleurs, paraissait rognée de plusieurs poutres et tuiles.

Par delà l’édifice cabossé et les essaims de cormorans et laridés, toutes voiles dehors, l’on pouvait distinguer la silhouette caractéristique de l’Allouette. La frégate s’enfonçait au large en quête du port d’Espérance quittant Norden pour les trois mois à venir.

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