Chapitre 40 – Emeute et rapports nébuleux
Il fallut à peine une dizaine de minutes pour que le trio improvisé gagne le lieu désiré. Durant ce laps de temps, l’obscurité nocturne s’était intensifiée et la brume densifiée. Les lumières vacillantes des lampadaires s’étaient éveillées afin d’éclairer la chaussée et de chasser le voile ténébreux accompagné de ses éternelles volutes éthérées. La population s’était également raréfiée jusqu’à ce qu’ils parvinssent à l’orée de la ville, aux abords des berges où, en contrebas, ronronnait le paisible Coursivet. Devant le pont, une foule de gens et de voitures attelées s’était amassée et manifestait son mécontentement.
Hommes, femmes, vieillards et enfants, noréens comme aranéens, tous gardaient leur attention rivée sur le cavalier armé trônant au centre de la passerelle et dont l’imposant destrier barrait la voie. L’équidé alezan renâclait et piaffait, les oreilles plaquées en arrière et fouettant l’air de sa queue. Des soldats imitaient leur meneur, l’embout de leur fusil braqué sur la population pour la dissuader de franchir le périmètre de sécurité tandis que d’autres miliciens surveillaient l’extrémité opposée. La mine rayonnante d’une macabre satisfaction, Muffart chuchota un ordre à son subordonné qui inclina la tête puis tous deux se déployèrent pour se diluer parmi la cohue afin de recueillir divers témoignages.
— Par les bois d’Halfadir, laissez-nous passer, je vous prie ! jura une dame d’une voix tremblante, presque suppliante, les mains jointes devant elle.
— Pour la énième fois ! gronda le cavalier en montrant les dents, crispant ses rênes avec nervosité. Il est formellement interdit de franchir ce pont pour se rendre par delà les rives. Il en va de votre sécurité citoyenne !
— Mais mes enfants m’attendent ! J’habite à une centaine de mètres seulement ! Ma maison est encore en pleine agglomération, on peut l’apercevoir d’ici ! Jamais le loup ne viendra rôder si près de la ville !
— Je me moque parfaitement d’où se situe votre domicile ! J’ai des ordres assénés par général de la garde lui-même et quiconque osera franchir ce pont se verra entravé ou en état d’arrestation ! Je n’octroie aucun traitement de faveur. Et si vous vous entêtez à défier mon autorité, sachez que j’ai tout pouvoir de vous amender.
Il cracha au sol et pointa du menton un groupe d’hommes à demi conscients et gémissants, le visage maculé d’écarlate et le corps avachi contre le pavé à une dizaine de mètres de là.
— À moins que comme vos camarades ici présents vous ne souhaitiez tenter une traversée au risque de vous retrouver molestée, voire trouée d’une balle ? Vos enfants ne seraient pas ravis de se retrouver orphelins à cause de votre aberrante effronterie.
Sa voix était sèche et ses yeux bruns rutilaient d’hostilité. Ses joues empourprées rivalisaient avec le velours de sa veste cardinale et de son tricorne plumé. Ambre reconnut son visage familier à l’expression sévère que rien ne saurait dérider, habituée à le voir patrouiller dans les rues et la campagne environnante depuis sa tendre jeunesse.
Le lieutenant Isidore Chastel ! Dit le Dogue.
Plus massif, athlétique et sensiblement du même âge que le baron vonTassle, l’homme éveillait davantage de crainte que le général Latour, chef suprême du maintien de l’ordre, n’osât en imposer. Une barbiche brune couplée d’une moustache épousait la forme de sa bouche tordue en un rictus patibulaire. Il était de ses molosses incorruptibles et intransigeants qui faisait régner la loi sans jamais accorder le moindre écart, imperméable à toute tentative de persuasion, et ce, en dépit du bon sens. Il n’était pas tyrannique, mais son manque absolu de compassion le rendait détestable. On le redoutait bien qu’il était certainement le plus zélé et pugnace limier lorsqu’une mission se présentait.
À mon avis, les cinq ponts qui bordent la ville doivent être tous soumis au même régime ! songea Ambre en balayant la scène, notant que les gens qui désiraient pénétrer dans l’enceinte citadine n’étaient nullement entravés mais vertement mis en garde sur l’impossibilité de retourner sur la rive droite jusqu’à ce que la barricade soit levée. Aucune indication horaire n’ayant été fournie à ce sujet.
La jeune femme soupira, consciente qu’elle ne pourrait rejoindre son logis avant la matinée. À moins d’entreprendre un immense détour en passant par la sortie située à la pointe nord d’Iriden. Au risque, en prime, de croiser quelques complications durant sa traversée qui s’effectuerait dans le noir complet et où des soldats armés pourraient surgir sans prévenir et l’interroger sur sa présence suspecte en ces lieux.
Et arriver à la maison à vingt-trois heures passées. Heureusement qu’Adèle dort chez Ferdinand et ne m’attend pas au cottage… Je peux toujours aller dormir chez Beyrus, peut-être même au manoir du baron von Tassle. Je pense qu’il ne sera pas hermétique à ma demande bien que lui quémander un tel service me semble déplacé… J’espère également qu’Ernest ne sera pas trop affamé d’ici demain soir !
Alors qu’elle tentait de repérer les journalistes parmi l’assemblée, son regard fut attiré par la silhouette caractéristique d’Enguerrand de Villars et le rejoignit. Assis contre le muret qui délimitait la rue de la ravine, le scientifique paraissait sonné, son corps délicat ployé vers l’avant, échevelé et la tempe ensanglantée. Des traces de boues souillaient ses coudes et le bas de son pantalon.
— Mademoiselle Ambre ? sursauta-t-il, manquant de lâcher la paire de besicles qu’il tenait en main afin de les essuyer. Par Leijona que faites-vous là ?
— Que vous est-il arrivé ? s’inquiéta-t-elle en se baissant à sa hauteur pour sonder son état plus en détail.
Il se frotta les yeux puis glissa ses lunettes sur son nez.
— Pardonnez-moi, je tente de récupérer mes esprits, marmonna-t-il en étouffant un rire nerveux. Je rentre tout juste de la campagne et il a fallu que je tombe en pleine débandade ! Je venais à peine de m’engager sur le pont lorsque certaines personnes ici présentes — il adressa un œil noir aux autres hommes qui gisaient à terre — ont jugé le moment opportun pour braver l’autorité et franchir la barricade. Autant vous dire que le sieur Chastel n’a pas été clément envers les belligérants. Et j’ai malgré moi essuyé le revers de leur affront.
— Vous revenez de la campagne ?
— Tout à fait ! approuva-t-il d’un faible hochement de tête. Je me baladais dans les bois en quête d’échantillons lorsque des cavaliers de la garde et divers groupes de chasseurs m’ont interpellé pour m’ordonner de quitter les lieux car une battue allait être orchestrée. Apparemment, la louve aurait été aperçue en train de rôder aux abords de Meriden et la rumeur court déjà qu’un enfant aurait disparu un peu plus tôt dans la journée…
Il soupira, l’air las.
— Je n’ai jamais vu autant de traqueurs et de chiens déployés. Même les milices privées des régions voisines se sont donné le mot pour accourir. Le pavillon de chasse est devenu un bastion où l’anarchie règne entre ses divers occupants.
Il approcha un mouchoir de son entaille pour y éponger le sang puis tressaillit sous le coup de la douleur.
— Voulez-vous que je vous aide à rentrer chez vous ? proposa Ambre. Je peux également soigner votre plaie.
— La blessure n’est pas profonde mais je vous serais gré de bien vouloir m’escorter jusqu’à mon domicile. Je vois un peu flou et mes jambes flageolent. Étant donné les circonstances, je vous invite à passer la nuit en mon humble demeure. Avez-vous dîné ?
À cette suggestion le ventre de la jeune femme grogna. Elle accepta sa proposition, réjouie par cette alternative ; la perspective d’un repas et la chaleur d’un foyer qu’elle avait visité à plusieurs reprises en tant que cobaye et qu’elle savait douillet.
Le trajet se fit en silence. Enseignes et volets grinçaient sous les assauts de la brise dont la fraîcheur mordante annonçait les prémices de l’automne. Des chats et chiens errants se mouvaient dans la semi-obscurité des venelles, leurs silhouettes rachitiques fugacement illuminées par les flammes des lampadaires postés à intervalle régulier le long de la chaussée ou par les rayons diffus des lanternes filtrant entre les interstices des volets clos. On entendait leurs grondements sourds ainsi que leurs feulements, cohabitation orageuse entre ces espèces si promptes à se détester et à s’entre-dévorer. Vagabonds acharnés à la peau lardée de cicatrices et à la fourrure infestée de puces qui, chaque nuit, récuraient les déchets en quête de nourriture. Plus sournois et minuscules encore, des rats accompagnaient leurs déambulations.
Lorsqu’ils arrivèrent à destination, Enguerrand saisit fébrilement son trousseau puis inséra les clés dans la serrure. Il écarta la porte et invita son hôtesse à fouler le couloir plongé dans la pénombre. Une fois dans la cuisine, le blondin fouilla les placards et en sortit un fromage à pâte dur ainsi qu’une petite terrine qu’il disposa sur la table où se trouvaient une miche de pain aux graines et une coupelle garnie de fruits et de légumes de saison.
— Tenez, installez-vous et mangez un morceau le temps que je me lave, dit-il en sélectionnant un couteau dentelé dans un tiroir. Je n’ai pas grand-chose à vous offrir, hélas ! J’ai du vin pour accompagner votre repas si vous désirez.
— Cela suffira, merci ! répondit Ambre en s’asseyant.
Dès lors qu’il se fut éclipsé, elle piocha une grappe de raisins ainsi que des radis et des noix puis entreprit de remplir son estomac qui ne cessait de crier famine. Se poser lui fit également le plus grand bien après tant d’heures de conversation.
J’ai l’impression qu’il s’est écoulé plus d’une journée depuis que j’ai quitté le travail en compagnie de Meredith… je me sens épuisée.
Tandis qu’elle terminait d’engloutir son fromage, Enguerrand revint dans la cuisine, lavé de pied en cap et vêtu d’une soyeuse robe de chambre fleurie, en laine bleutée. Il paraissait étrangement féminin dans cet accoutrement d’autant plus que ses longs cheveux blonds avaient été libérés de leur catogan et retombaient de chaque côté de sa nuque élancée. Il avait pris soin de désinfecter la plaie qu’il arborait à la tempe, laissant une simple incision. À l’image de la féline, ses yeux se voilaient de fatigue. Il paraissait harassé, largement moins loquace que d’ordinaire.
Cependant, il s’accorda un moment afin de partager une tisane à base de tilleul et de menthe en compagnie de son invitée, échangeant quelques banalités quant à ces dernières semaines. Aucun n’aborda les événements de la soirée ni le résultat des recherches qu’il opérait sur elle. Puis, une fois leurs tasses vidées, Ambre prit la direction de l’étage constitué d’une unique chambre. Elle déposa son manteau ainsi que sa besace sur le fauteuil siégeant devant un bureau démesurément encombré de fournitures, de paperasse et de dossiers puis entreprit de se déshabiller.
Dans la minuscule salle d’eau attenante, elle soulagea sa vessie sur la chaise percée, fit une rapide toilette et but à grandes lampées le liquide aux accents métalliques filtré du robinet. Puis elle retourna dans la chambre et s’engouffra sous les couvertures. Le matelas était moelleux et tellement confortable. La literie fleurait bon la lessive mêlée aux accents lavandins du parfum de son hôte. Alors qu’elle s’endormait, la pluie commença clapoter contre les carreaux de la fenêtre et les tuiles de la toiture, une charmante berceuse qui l’accompagna tout le reste de la nuit.
***
Le lendemain, elle fut réveillée aux aurores par le bruit des charrettes et des chevaux qui passaient bruyamment dans l’avenue adjacente, claquant avec force leurs sabots contre le pavé trempé. Iriden se réveillait. Ambre ouvrit un œil et nota que la nuit était encore présente. La jeune femme s’étira, s’habilla et aéra la pièce. Dehors, l’air était glacial, vivifiant. De la fumée s’échappait des cheminées et se confondait avec les vapeurs brumeuses, créant des halos rougeâtres à proximité des becs de gaz et des rares habitations éclairées. Au milieu de la chaussée, au pied de leur tombereau chargé de victuailles, des travailleurs étaient d’ores et déjà à l’ouvrage. Camouflés sous leur vareuse corneille, les premiers livreurs achalandaient restaurants et boutiques.
Dès qu’elle fut suffisamment éveillée, Ambre referma la fenêtre. Comme elle avait une avance notable sur ses horaires, elle profita de ce moment pour étudier la pièce dans laquelle elle se retrouvait seule pour la première fois. Plongée dans la pénombre, ses yeux de chatte parvenaient à deviner et déchiffrer les objets éparpillés pêle-mêle autour d’elle.
Une coupure de journal datant du 27 septembre, soit trois jours auparavant, attira son attention :
« La rumeur circule que des enlèvements sont également à déplorer sur la côte orientale, deux enfants seraient portés disparus selon les autorités locales : Gédéon, un garçon de six ans au totem de renard gris et Sarah, une fillette de huit ans au totem de lynx. La théorie selon laquelle seuls des mineurs dotés de totem de prédateur seraient enlevés se confirme… »
C’est ce que m’a confié Meredith la veille. Je me demande si la rumeur actuelle est vraie et qu’un autre enfant a disparu pas plus tard qu’hier.
Elle étouffa un juron, reposa la gazette puis s’empara d’une autre coupure, au papier jauni et moucheté, datée du mois de mai 307, soit l’année précédente. Il s’agissait d’une simple chronique issue d’une rubrique de faits divers mentionnant la disparition inquiétante d’un jeune homme de vingt trois ans nommé Hector Loup, domicilié dans un hameau qu’Ambre ne connaissait guère, certainement situé en dehors de l’agglomération. Aucune autre indication n’était fournie.
Alors ça c’est vraiment très étrange ! s’inquiéta Ambre. Est-il mort comme les autorités l’ont supposé pour Judith ou bien s’est-il transformé également ? J’espère qu’il ne fait pas partie de ces gens enlevés sinon cela voudrait dire que même les adultes sont concernés ! Mais, si tel est le cas, ça veut dire que les enlèvement dateraient de plusieurs mois avant la transformation de Judith ! Si elle n’était pas si honnie et crainte, ces preuves pourraient l’innocenter. À condition de lever le voile sur son identité. Le baron est-il au courant de cette chronique ?
Le cœur cognant avec acharnement contre sa poitrine, elle reposa l’article puis porta son intérêt sur l’une des fiches manuscrites présentes sur le bureau. Elle fut happée par l’une d’elles, intitulée de son nom, et la lut :
Sujet : Ambre Chat viverrin,
Origine : Noréenne
Date de naissance : 16 octobre 289
Taille/poids : 1m62, 55 kg approximatifs
Carences multiples ; fer, vitamine B et B9, sommeil
Œil vif signe Féros accru, forme Dominale suggérée
Transformations probables (Normale, Volontaire ou Ardente ?)
Comportement stable malgré troubles psychiques :
– agressivité accrue, spé F.
– amnésie
Cause probable amnésie :
– névrose post-traumatique, choc affectif ou agression
Notes, spécificités :
– peur phobique de l’eau
– très bonne vision nocturne
– très bons réflexes
– excellent odorat
– croissance spectaculaire des ongles et des cheveux
Absence d’observations détaillées :
– pulsions et excitation sexuelle
La lecture de cette fiche accrut sa nervosité.
Je ne comprends pas la moitié des informations annotées ! Féros… ce ne sont pas les soi-disant noréens que l’on rapproche à des bêtes sauvages qui ne savent ni parler et se battent sans arrêt ? En quoi ça me concernerait ? À cause de mes yeux ? Faudrait que je demande des précisions à Enguerrand la prochaine fois. Je ne vais pas l’ennuyer de si bon matin alors qu’il dort encore très certainement.
Elle balaya le bureau et scruta les multiples carnets d’études. Elle n’osa pas y toucher, trouvant cela trop privé et indiscret. Cependant, elle ne put résister à examiner la photographie colorée qui dépassait de l’un d’eux. Il s’agissait d’un garçon d’environ sept ans, vêtu d’un simple pull rouille où son médaillon en forme de bouc était épinglé. Il paraissait moins puéril ou ingénu qu’un mouflet ordinaire, une certaine insolence mêlée de sévérité s’exprimait sur son visage pourvu des rondeurs de la jeunesse. Mais, le plus impressionnant était l’éclat ambré de ses iris.
Qu’est-ce qu’il fiche avec la photo d’un noréen ? Serait-ce un des enfants disparus ? Probablement pas au vu de son totem. À moins qu’il ne soit un de ses cobayes, ce ne serait pas illogique au vu de son regard pas si différent du mien. Et puis, je doute être la seule hrafn à éveiller sa curiosité et faire partie de son champ d’études.
Elle reposa le cliché puis décida de quitter les lieux. Elle enfila son manteau et descendit à pas de velours afin d’éviter de réveiller son hôte. Ses chaussures au pied, elle ouvrit la porte avec la plus grande discrétion puis sortit rejoindre la taverne.
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