Chapitre 14 – Le chant du rossignol
Les années ont passé, se succédant les unes les autres dans des atmosphères toujours plus sombres, plongeant la capitale dans une ambiance morbide permanente. Rien n’égayait les rues noires submergées par la brume étouffante et dont les pavés ternis laissaient apparaître par moments des taches pourprées d’origine inconnue. Habillés de vêtements grisâtres, les citoyens avaient pris l’habitude de marcher d’un pas alerte. Ils gardaient la tête emmitouflée sous un amas de châles ou des chapeaux sombres afin de dissimuler leur visage éburné. Carencés, maigres comme des rosses, leur peau épousait le contour de leurs muscles atrophiés et de leurs os saillants. Le physique meurtri et le moral impacté, tous paraissaient morts ; de simples silhouettes en mouvance, dépourvues de raison et de réflexion après ces moult lavages de cerveau qu’on leur avait infligés. Ils étaient devenus des bêtes dociles et il ne restait dans leurs yeux plus une once d’éclat, pas le moindre signe de vie.
Dans ce monde devenu hostile, que je haïssais du plus profond de mon être, je parvins malgré moi à accéder à une place de choix dans les plus hautes sphères de l’empire. Car, après ce jour de fin février, qui sonna le glas de mon existence, je fus propulsée au-devant de la scène. L’étranger valézien parti, les hommes du parti, me jugeant enfin libérée de l’emprise de l’ennemi, me prirent sous leur aile et me nommèrent ce qu’ils appelèrent la Voix de la Nation.
N’ayant pu clore notre pièce commune, je n’avais pu faire le deuil d’Eugenia dont j’épousais encore la personnalité au moment du drame. Ainsi, je demeurais cette femme, impératrice et courtisane, abandonnant à jamais la Hannah insouciante que j’étais. Elle était morte ce soir-là, dévorée par les flammes de l’incendie puis transpercée en plein cœur une fois retournée dans son nid endeuillé. De frêle rossignol je devenais aigle, entonnant sur les plus importantes places publiques des chants de propagande en faveur de l’empire. Je crachai donc ma colère et ma peine, m’égosillant telle une bête que l’on égorge pour faire entendre au monde entier le cri de ma douleur, de ce déchirement. J’avais dans l’espoir que, par delà les montagnes, ma voix parvienne à atteindre les oreilles de mon amant. Je ne pouvais garder cette violente agitation qui me remuait sans cesse. J’aurais tout donné pour en finir, pour me libérer de cette souffrance.
Mettre fin à mes jours, perdue seule dans ce vaste empire, sans aucune nouvelle de Luciano depuis des années. Mon amour demeurait intact et je savais au fond de moi-même que, quelque part, loin de ce tumulte, il m’écoutait d’une oreille attentive et entendait le chant de ma complainte. Je vivais mon existence sur le fil. Telle une funambule, je marchais droit devant, ballottée par la brise sans jamais prendre d’initiative autre que celle d’avancer continuellement et inlassablement. On voulait que je fasse ceci, je m’effectuais. On voulait que je dise cela, je m’exécutais.
J’en vins même à me marier avec un éminent de l’empire, cet homme au visage de tigre qui m’avait abordé le soir de la grande première. Compréhensif bien que possessif, il me laissait un semblant de liberté. Il me permit de conserver la demeure de monsieur Davore que j’avais rachetée une fortune, m’endettant pendant de très nombreuses années. Le nom de cet homme fut évaporé de mon esprit sitôt après sa mort, une dizaine d’années après notre union, ne restant qu’une suite de lettres accrochée à mon nom de jeune fille. Et je ne revoyais de son physique qu’une simple forme floue aux traits brouillés et indistincts, là où le portrait de Luciano demeurait net, incroyablement détaillé.
Septembre 1924. Walf est mort ! Mon cher petit bichon, chien fidèle et dévoué, fut emporté par la vieillesse du haut de ses quinze ans. Sa mort me chagrina beaucoup plus que je ne l’aurais cru. À vrai dire, j’en fus si chamboulée que pour rendre hommage à mon ami à quatre pattes, je louais une sépulture dans le cimetière annexe afin de m’y recueillir chaque semaine et de fleurir sa tombe.
Délestée de la présence d’un de mes compagnons, je me tournais avec toute ma passion vers celui qui me restait et dont je vouais une admiration digne du culte ; Marcelo Uccello. Le perroquet, dans la fleur de l’âge, se portait comme un charme et poursuivait sa paisible existence dans son immense cage au décor inchangé. Lorsque je ne travaillais pas, je passais les journées dans le salon, écoutant l’oiseau emporté dans ses monologues, captivée par la voix grave de mon amant qu’il aimait imiter. Car ce coquin-là savait que je l’écoutais avec beaucoup plus d’attention quand la voix du maestro claironnait dans l’espace. Pour me charmer davantage, il se balançait avec panache sur son perchoir, nullement inquiet de la situation extérieure qui semblait s’améliorer quelque peu. Les jours radieux s’annonçaient, les sinistres nuages s’évaporaient, se diluant progressivement pour y dévoiler les rayons d’un timide soleil.
Avril 1927. Voilà un peu plus de quinze ans que Luciano ne donna plus signe de vie. Les beaux jours arrivaient, les habitants reprenaient un peu de leur entrain. Les orages de la guerre s’étaient dissipés. Chaque matin, je me rendais à la gare. Je scrutais les horaires de train et les journaux annonçant les départs et arrivées des navettes desservant les pays frontaliers, y compris la Valézie, depuis que les frontières avaient été rouvertes après la signature de l’armistice, deux mois plus tôt. Je nourrissais l’espoir qu’il revienne au plus vite, qu’il soit comme je l’avais quitté ; ce bel homme imperturbable de trente-neuf ans, aux yeux magnétiques et à la silhouette si soignée.
Après des mois à espérer son retour, agitée de tourments internes, je commençais à me laisser aller, sombrant dans une violente psychose qui m’obligea à rester alitée pendant un temps indécis. J’étais prise en charge à domicile par des armées de médecins qui examinaient mon cas avec la plus grande curiosité. Là où la fraîcheur de ma jeunesse me donnait un organisme résistant ; une peau fraîche à la teinte laiteuse, des muscles solides finement dessinés, un cœur puissant et des poumons vigoureux, mon cerveau, lui, semblait avoir vécu des siècles. Épuisée par cette double existence, Hannah Wagner-Hauzer dit Eugenia Danza, se laissait dépérir, déclinant au fil des jours pour ne devenir qu’un être à demi-conscient.
Sous le chant de Marcelo, je passais des journées entières alitée, écoutant le discours passionné de l’oiseau enchanteur. Parfois, madame Hofmann me rendait visite, s’asseyant auprès de moi des heures durant, me parlant des nouvelles de l’extérieur. Pour me forcer à retrouver un soupçon d’entrain, elle lisait à haute voix les textes de mon amant.
J’étais impatiente que la mort vienne me chercher, trop fébrile et peureuse pour me la donner par moi-même. Mais, après des mois, que dis-je, des années sans sa venue, je fus rendue à l’évidence que celle-ci ne viendrait pas me cueillir de si tôt. Alors, reprise d’un élan de courage, je parvins à me soigner et à aller de l’avant. Après tout, jamais Eugenia ne se serait résolue à sacrifier sa vie si facilement. Jamais Luciano ne m’aurait permis de me laisser sombrer de la sorte et de gâcher ma vie au profit d’une existence morose.
Ainsi emparée d’une énergie nouvelle, je remis le pied à l’étrier et m’octroyai tous les moyens pour regagner mon poste si longuement abandonné pour parvenir à conquérir mon public ; la nation entière. Il ne fut pas si difficile d’y parvenir. En effet, étant jadis si renommée et étant la veuve d’un des plus hauts dignitaires, les amis de mon ex-mari défunt me propulsèrent jusque dans les étoiles. Je repris d’abord des petits rôles pour me faire la main et récupérer de la vigueur. Ma soif de motivation et le souffle de l’espoir me permirent de me dépasser.
Le rossignol chantait et dansait à nouveau sous le feu des projecteurs. Il entamait sa valse effrénée, avide d’impressionner son auditoire et de le conquérir, sans jamais se fatiguer et sans jamais ployer face à l’adversité.
Décembre 1939. Marcelo Uccello est mort ! Foudroyé par la vieillesse après avoir atteint l’âge vénérable de soixante ans. Je fus ébranlée de voir son corps raidi gisant au sol, d’abord comme endormi, les ailes repliées autour de son poitrail. Avec un instinct semblable à celui d’une mère vis-à-vis de son enfant, je dormis avec lui la nuit durant, étreignant de mon corps bouillonnant ce petit organisme froid et rigide. Puis le matin, après avoir ôté les deux plumes de sa queue, je le confiais à la morgue afin de l’enterrer aux côtés de Walf dont il ne devait rester de son cadavre que les os blanchis.
Je devins seule au monde, écroulée par le chagrin et le remords de cette vie. Une idée germa en mon esprit, brillante comme la lueur réconfortante d’une chandelle dans les ténèbres de la nuit ; il fallait que je quitte cette vie pour de bon. Mais pas de n’importe quelle manière, cela aurait été gâcher mon talent ainsi que celui de mon bien-aimé que de me donner la mort autrement. Il faut que ma mort soit grandiose ! Qu’elle fasse couler de l’encre et qu’elle montre au monde entier ô combien mon amour pour ce génie valézien est véritable. Ô combien j’ai souffert pendant ces presque trente années de torture et d’errance ! Je veux agoniser sur scène. Pas en tant que la défunte Hannah Wagner qui depuis trente ans n’existe plus, ni en tant que Hannah Hauzer qui l’avait remplacée un court laps de temps, non ! Mais en tant qu’Eugenia Danza, celle que j’étais devenue et dont je connaissais parfaitement le rôle qui me flanquait la peau.
Sans réels soucis, je persuadai le directeur de mettre à nouveau la pièce du Chant du Rossignol à l’honneur. L’homme, sceptique quant à cette opérette démodée, émit de sérieux doutes que je dissipai aussitôt en lui déclarant que s’il approuvait cette simple demande, alors je serais encline à travailler gratuitement jusqu’à la dernière tombée de rideaux. J’ajoutai même pourvoir à la moitié du montant global de l’œuvre et accorderais à l’opéra l’ensemble de la somme récoltée. Étant donné mon salaire bien chiffré et ma fortune honorable, l’homme accepta et nous scellâmes l’accord d’une poignée de main vigoureuse.
***
22 Février 1942. Trente ans jour pour jour que mon bien-aimé s’en fut allé. Trente ans de solitude accablante, faite de déception et d’oppression permanente. Nous étions le jour de la dernière représentation, celle qui scellerait à jamais mon destin.Je mourrai sur scène ce soir, et ce quoiqu’il advienne ! Dans la petite poche cousue discrètement sur ma poitrine, je portais auprès de mon cœur un flacon de véronal, le poison qui emporterait mon souffle une fois le rideau abattu. En attendant, après avoir relu ma gazette de jeunesse et épinglée dans mes cheveux les deux plumes de Marcelo, l’une aussi dorée que le soleil et l’autre aussi intense que le bleu de l’océan, je mis sur mes lèvres un rouge pourpré semblable au sang que mes lèvres allaient verser. Puis, ôtée de toute peur et de peine, l’esprit serein et l’âme décidée, je regagnai la scène pour entamer ce prodigieux spectacle.
Transcendée dans mon rôle, mon corps entra en résonance. Je tournoyai sur moi-même, faisant virevolter ma robe de velours aux reflets émeraude. Assaillie d’un flot de pensées nostalgiques, les larmes franchirent le seuil de mes yeux. Elles dévalèrent mes joues pour venir s’échouer à l’orée de mon décolleté, tout en ayant déposé sur mes lèvres frémissantes un dépôt d’eau salée. Une vague d’une chaleur intense parcourut mes veines, mon cœur pulsa avec violence. Dans cet état ultime, qui manqua de me faire vaciller, je revis nettement son visage ; sa bouche aux lèvres fines cerclée par sa barbiche soigneusement travaillée, ses hypnotiques yeux aux reflets smaragdins.
Cette vision me grisa davantage. Mon corps fut inondé de spasmes aussi douloureux que merveilleux. Je goûtais l’orgasme le plus pur et sincère qui m’eut été donné de vivre. En cet instant, mon Luciano était là, près de moi, en moi, et je chantais pour nous deux, pour clore à jamais cette pièce si longtemps abandonnée. Quel bonheur d’être enivrée d’une telle frénésie, de se sentir défaillir jusqu’à l’évanouissement !
Je fus ovationnée par cette foule fiévreuse qui scandait inlassablement mon nom. Sous les éloges étouffés de cette assemblée conquise, m’acclamant sous un tonnerre d’applaudissements, je sortis de ma pochette le flacon tant convoité, mon cher véronal.
Alors que le rideau tombait, je bus d’une traite le liquide empoisonné puis, avant que les franges de l’étoffe ne vinrent frôler le sol, je m’effondrai à terre, sur le devant de la scène. De mes yeux vitreux, je sentis l’effleurement d’une caresse sur ma joue et vis un éclat particulier se poser devant mes rétines, une forme floue d’un vert céladon. Tandis qu’un fin liseré pourpré épousait le contour de mes lèvres pour s’échouer sur mon apparat, je sombrai dans un sommeil profond et éternel ; le rossignol venait de terminer son chant d’adieu…
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