Chapitre 36 – L’entrevue tant attendue
Ambre suivit docilement son hôte jusqu’à la porte du salon qu’il déverrouilla d’un tour de clé avant de l’inviter à pénétrer au sein de son sanctuaire privé. À l’instar du rez-de-chaussée, l’endroit était lumineux et s’ouvrait sur les jardins par le biais de hautes baies vitrées cintrées. Un immense piano à queue verni d’une peinture nacrée, poinçonné d’un U et d’unDen lettrines dorées, trônait devant l’une d’elles. L’instrument se révélait identique à celui représenté sur le tableau du sieur Ulrich Desnobles accroché dans le hall et dominait les lieux par son écrasante prestance. Juste à côté, un bureau en bois d’acajou impeccablement rangé se dressait, avec pour seuls ornements une carafe d’eau claire flanquée d’un service en cristal, un petit écrin laqué et une pile de feuilles vierges glissée sous du matériel d’écriture. Des journaux et un encrier reposaient sur le bord opposé.
Une tapisserie aux couleurs délicates ornait l’un des murs. L’œuvre textile représentait un cerf au pelage brun et aux yeux argentés bravant un serpent aux iris dorés dont le corps longiligne, cuirassé d’écailles opalines, sinuait dans une rivière. La scène prenait place dans un vaste paysage forestier surplombé d’un ciel nuageux dont les teintes légèrement délavées par les rouages du temps ternissaient l’effet de profondeur. Un cartouche à volutes, présent en bas de la bordure densément fleurie portait pour titre ; Halfadir et Harphang.
Le baron indiqua la méridienne nichée au fond de la pièce et proposa à son hôtesse de s’y asseoir tandis qu’il s’installait sur un fauteuil annexe. Une fois assis, il déroula ses bras sur les accoudoirs puis croisa les jambes. Derrière eux, plusieurs bibliothèques garnies d’ouvrages reliés et de préciosités se déployaient, reliant les lattes du plancher jusqu’au plafond mouluré.
Quelle sacrée collection ! songea Ambre qui admira avec émerveillement les galeries de livres maroquinés dont les couleurs vives rehaussées de liserés dorés chatoyaient à la lumière.
Séverine entra à son tour. Sur le plateau d’argent qu’elle transportait puis posait sur le guéridon, deux tasses de café ainsi qu’un sucrier de porcelaine se trouvaient mis. L’homme la remercia puis la congédia après qu’elle les eut rassurés quant à l’état du malade alité qu’elle venait de visiter.
— La tisane a été bue et il dort à poings fermés ! les avertit-elle, soulagée malgré la santé défaillante de son unique petit-fils. Je pense qu’il est inutile de quérir le docteur Hermann. Les fleurs de sureau, la camomille et l’écorce de saule blanc devraient suffire à endiguer la fièvre.
Elle tourna la tête et ses yeux sombres se posèrent sur Ambre.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit mademoiselle, n’hésitez pas à me solliciter, je serais dans les cuisines.
Quand elle fut partie, le baron saisit l’anse de sa tasse et commença à siroter son breuvage noir au-dessus duquel un filet de vapeur virevoltait. Ambre, qui ne put se résoudre à boire sa boisson aussi chaude, la garda en main et renifla avec plaisir son arôme puissant et boisé, les papilles excitées. Nonobstant l’affabilité et la prévoyance de son interlocuteur, son cœur tambourinait avec acharnement contre sa poitrine tant elle était nerveuse de se retrouver seule en sa présence.
L’espace d’un instant, le salon fut plongé dans un profond silence, rythmé par le tintement monotone d’une horloge et les gazouillements étouffés des passereaux alentour. Puis, débarrassé de toute oreille indiscrète et conscient de la gêne plus que palpable de son invitée, le baron déclara :
— Je ne sais pas quel portrait Anselme ou ceux de votre entourage vous on brossé de ma personne, mademoiselle, mais sachez que malgré l’allure de chien hargneux que l’on m’attribue régulièrement, je ne mords pas ni ne grogne sans raison. Plus encore envers les membres qui me sont proches comme vous l’êtes devenue depuis que mon fils vous fréquente à nouveau.
— Cela ne vous affecte pas ? se risqua-t-elle à demander. J’ai cru comprendre que Judith et vous-même aviez pourtant mis un point d’honneur à nous séparer autrefois afin de le forcer à mieux s’intégrer parmi ses paires.
Il esquissa un rictus et fit pianoter les doigts de sa main libre sur l’accoudoir. Ambre nota la présence des anneaux conjoints ornant son annulaire et l’auriculaire, le premier d’un or doré et l’autre cuivré. Si l’un pouvait symboliser son alliance avec la louve Judith, elle ignorait à quoi se référait le second.
Une chevalière peut-être ? Les nobles en sont friands.
— Comme vous venez de le souligner, les temps ont changé. Presque cinq années se sont écoulées depuis. Mais aussi invraisemblable que cela puisse paraître, ce désir de rupture revient davantage à Judith plutôt que de mon fait. Je n’ai fait qu’approuver ce choix qui lui était si cher. Avec le recul, c’était une belle erreur, je dois vous l’avouer. Puisque mon garçon n’a jamais réussi à se lier d’amitié envers ses nouveaux camarades. Pas un seul hormis peut-être le jeune Simon Huet et mademoiselle Louise von Dorff, les collègues de sa mère, n’ont su l’adopter ou, du moins, susciter en lui une volonté de dialogue. Pire ! nous l’avons injustement privé de sa seule présence familière.
Il but une gorgée et pourlécha ses lèvres.
— Je ne peux m’empêcher de m’en vouloir et vous adresse à tous les deux mes plus plates excuses. J’ose espérer que vous saurez rattraper ce temps perdu, gâché bêtement par une injonction aussi absurde qu’inutile qui n’a fait qu’aggraver le moral déjà bien sombre de mon fils.
Les larmes assaillirent les rétines de la noréenne à cet aveu inattendu. Elle étrangla un rire amer puis répondit :
— Je vous remercie pour votre franchise… J’en suis touchée et je suis soulagée que vous ne soyez pas fâché à l’idée que nous nous revoyons, lui et moi. Anselme a toujours été comme un frère à mes yeux. Un confident et une béquille que je connais depuis ma plus tendre jeunesse… L’effacer de ma vie a été un tel déchirement, j’ai eu l’impression de perdre une partie de ma personnalité et je sais que ça a été réciproque… À ses côtés, je me sens forte et entière.
Elle déglutit, les sourcils froncés. Ses doigts crispés manquaient de fissurer la faïence tandis que de discrets soubresauts agitaient ses membres inférieurs.
— J’ai parfaitement conscience que je ne pourrais jamais rivaliser avec le savoir et la finesse d’esprit de ses nouveaux pairs ni même le gâter aussi généreusement que je le voudrais. Mais, au moins, je serai cette oreille attentive et ce soutien qu’il chérit. Partager auprès de lui des plaisirs simples chargés d’anecdotes aussi futiles qu’idiotes mais ô combien précieuses…
L’homme hocha imperceptiblement la tête. Au vu de la brillance de ses yeux et de l’expression gravée sur son visage, Ambre sut qu’elle l’avait ému. Plus à son aise, elle continua à se confier sans toutefois parvenir à soutenir son regard :
— Par ailleurs, je tenais à m’excuser pour mon comportement… l’autre nuit, dans la lande… Je n’aurais jamais dû vous parler de la sorte… Si j’avais su qui vous étiez, je ne me serais jamais permis de faire preuve d’autant de familiarité et de vous avoir insulté.
Sa remarque arracha un sourire à son interlocuteur.
— Ne le soyez nullement, répliqua-t-il avec une pointe d’amusement. J’ai conscience de vous avoir malmenée et dois moi-même m’excuser pour la frayeur et la douleur que je vous ai causées. J’aurais pu vous blesser gravement. Essuyer votre colère puis vous ramener à votre logis n’a été qu’un juste retour des choses.
À ces mots, Ambre replongea dans les souvenirs de cette nuit particulièrement agitée et ne put s’empêcher de rougir devant la promiscuité qui s’était instaurée entre eux.
— J’ai été tout autant stupéfié par cette rencontre inattendue, expliqua-t-il. N’en prenez pas ombrage, mais je n’ai guère l’habitude de croiser des personnes dont mon physique leur est étranger. Je n’avais pas reçu une telle marque de familiarité depuis des années. Si je n’avais pas deviné qui vous étiez et ce que vous représentiez pour mon garçon, j’aurais éprouvé un certain plaisir à venir vous retrouver les jours suivants afin d’entretenir une conversation auprès de vous et vous connaître davantage.
— En quel honneur ? renchérit-elle aussitôt, les joues enflammées et le cœur emballé par cette dernière mention.
— N’y voyez aucune malice de ma part mais j’aurais eu plaisir à converser auprès d’une de mes concitoyennes. Au vu de mon métier et de mes ambitions politiques, j’affectionne me renseigner sur les besoins et les envies des résidents de la région, plus encore lorsqu’il s’agit de membres dotés d’un âge, d’un sexe ainsi que d’un milieu social si différent du mien, pour ne pas dire opposé. L’occasion aurait été idéale.
La noréenne acquiesça, à la fois atterrée par sa propre ingénuité, rassurée par ses paroles mais aussi, dans une moindre mesure, déçue que son interlocuteur ne vienne la solliciter pour un motif moins formel – cela, bien sûr, jamais elle ne saurait l’avouer –. Elle termina sa boisson puis reposa sa tasse sur le guéridon avant de s’enfoncer dans la méridienne dont le dossier moelleux se révélait extrêmement confortable.
— Opposé, certes, mais je ne m’attendais pas à vous savoir si accessible… répliqua-t-elle, songeuse. Ce que je veux dire, c’est que j’ai appris que votre palefrenier était étroitement lié à un certain James de Rochester, un collègue et ami de mon père. Si l’on écarte Anselme de l’équation, je n’aurais jamais pu concevoir qu’un homme tel que vous, aussi riche et bien né, un noble aranéen qui plus est, puisse être aussi proche d’une femme de ma veine. Je trouve même très étrange que nous soyons si étroitement maillés par nos connaissances.
Le baron haussa les épaules.
— Hélas ! Permettez-moi de vous donner tort à ce sujet car il suffit de deux ou trois poignées de mains pour que l’ensemble des habitants de la côte occidentale soit connecté d’une manière ou d’une autre. À titre d’exemple, si vous êtes un marin, il y a de fortes chances pour que votre employeur soit monsieur Léopold de Lussac qui possède à lui seul presque l’ensemble des navires de fret vardéniens. Travailler ou fréquenter les Hospices de la Vénerie vous rapprochera de ces messieurs Aurel Hermann et Hippolyte von Dorff. Les deux hommes connaissent non seulement l’ensemble de la noblesse mais côtoient quotidiennement la roture de par leur profession ou ascendance. En tant que commerçant, restaurateur ou artisan vous accueillez probablement de nombreux domestiques exerçant au sein de maisons distinguées… Comprenez alors que, où que vous exerciez, qu’importe votre discipline, vous êtes appelés à nous coudoyer d’une manière ou d’une autre.
Comme Beyrus qui connaît Bernadette, elle-même liée au duc par son ancien emploi ! Ça se tient, en effet !
— Notre caste est loin d’être aussi cloisonnée que vous le pensez. Certes, les grandes familles aristocratiques se targuent de leur pedigree mais je peux vous assurer que du sang noréen coule dans les veines de certains d’entre nous. J’exclus, bien évidemment, la famille ducale qui le proclame sans honte. Il fut même un temps, avant le début des relations commerciales entre Norden et Pandreden, où les nobles s’acoquinaient naturellement auprès de leurs concitoyens noréens. Prenez les von Eyre par exemple. Même s’ils s’obstinent à le nier, un document vieux de deux siècles atteste pourtant que le marquis Ludwig von Eyre, alors maire à l’époque, entretenait une relation extraconjugale avec une noréenne, et ce, avec le consentement de son épouse qui, malheureusement stérile, ne pouvait lui donner d’héritier. L’amante a fini par tomber enceinte et son enfant a été élevé conjointement par l’épouse et la mère biologique, officiellement honoré de son titre de noblesse.
— Vraiment ! s’exclama Ambre, abasourdie par cette révélation.
— Aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Bien que ce métissage soit dorénavant dilué par des générations purement aranéenne. Je ne sais si ces messieurs Wolfgang et Théodore sont tachetés et encore moins s’ils ont connaissance de leur animal totem. En revanche, la couleur vert de jade de leurs iris est un héritage noréen incontestable.
— Je connais pourtant un homme avec une telle tonalité alors qu’il ne possède aucune goutte de sang noréen, contra la jeune femme avec perplexité. Je ne sais pas si vous le connaissez, mais il s’agit d’un certain Enguerrand de Villars.
— Le scientifique de Pandreden ? s’étonna-t-il en arquant un sourcil. Il m’a été donné une fois de le rencontrer, en effet. Mais ses iris sont davantage d’un vert pâle tirant sur le gris — un vert céladon plus spécifiquement — que d’une réelle teinte verdoyante si caractéristique de votre tribu ainsi que celle des Svingars. D’où connaissez-vous cet homme si cela n’est pas trop indiscret ?
— Il a vécu à Varden quelques mois après son arrivée sur l’île et venait régulièrement à la taverne à l’heure du déjeuner. Je le côtoie encore de temps à autre et m’enquiers de l’avancée de ses travaux.
Le baron eut une expression qu’Ambre ne sut interpréter. Il se leva lentement et commença à faire les cent pas.
— Si j’étais vous, dit-il après un temps, je me méfierais de cet étranger et de ses recherches.
— Pourquoi cela ? se renfrogna Ambre, tant suspicieuse que taraudée par cette mise en garde.
— Peut-être me trouverez-vous trop méfiant mais qui sait quels sombres desseins poussent un homme à quitter son foyer et sa patrie pour venir s’isoler sur une si petite île, abandonnant à jamais sa famille, ses amis et ses coutumes.
— La guerre à tout hasard ? railla-t-elle en se redressant à son tour, croisant les bras contre sa poitrine.
L’homme eut un rire franc devant son aplomb.
— Il est vrai, je vous le concède ! Cependant, Charité et Providence ne sont plus en conflit depuis des lustres. La sécurité de la Fédération, pour ce que l’on en sait, n’est absolument plus menacée. Si je ne m’abuse, les recherches scientifiques font consensus ce qui accorde à tous travaux de franchir l’Andrazure dans un sens comme de l’autre ; mécanique, ingénierie, sciences naturelles, médecine, physique et chimie… On peut ajouter à cette liste le domaine des arts tels que la littérature, la musique ou l’artisanat. Il est donc inutile pour ces gens-là, chercheurs, artistes ou érudits, de quitter leur nation pour ne jamais revenir et terminer leurs vieux jours sur notre bien aimée île… Par ailleurs, je n’aurais jamais imaginé tantôt que le Serpent autorise de nouvelles personnes à effectuer la traversée. Je ne sais s’il faut nous en alarmer ou au contraire nous réjouir de cette perspective. Car si cette information se répand, l’avenir de Norden pourrait en être grandement bouleversé.
Il s’immobilisa devant la tapisserie, plongea ses iris sépia dans celles du Aràn des flots puis demanda après un temps :
— Savez-vous par hasard sur quel sujet d’étude se portent les recherches de monsieur de Villars ?
Ambre réprima une moue contrariée, ne sachant si elle souhaitait lui confier la vérité. Après tout, elle s’était rendue deux fois chez lui afin d’exercer en tant que cobaye dans l’espoir d’assouvir sa soif de connaissances à propos de ses particularités physiques. S’il n’avait jamais eu le moindre geste déplacé à son encontre, son insistance à prendre ses mensurations, effectuer des prélèvements sanguins ainsi que des tests d’aptitudes la laissaient parfois pantoise et l’alarmaient en son for intérieur… y compris en ce qui concernait sa petite sœur au leucisme inédit.
— Que savez-vous des enfants disparus ? s’enquit-elle dès lors qu’elle lui avait répondu laconiquement, éludant son implication dans l’affaire afin de préserver au mieux son intégrité, un peu honteuse de s’adonner au rôle de cobaye humain. Anselme m’a dit que vous enquêtiez sur leur enlèvement ainsi que sur la transformation de votre femme. Vous soupçonnez Judith de s’être métamorphosée par dépit, c’est bien cela ?
Elle le rejoignit devant le tissage. Aussi roide et immobile qu’un molosse, l’homme s’accorda un instant de réflexion puis soupira :
— Hélas mademoiselle, pardonnez-moi de ne pas assouvir votre soif de curiosité sur le sujet que je souhaite garder secret. J’ai par principe de ne pas étayer mes conjectures tant qu’aucun élément concret ne se glisse à ma portée. Je n’ai rien de tangible à offrir. Les pistes que j’explore sont fébriles et mieux vaut, quoiqu’il en soit, que je vous préserve de mes résultats car il en va de votre sécurité. De surcroît, ne gaspillez pas votre vie à tenter de résoudre des crimes qui ne vous concernent nullement.
— Si je peux me permettre, monsieur, des enfants disparaissent ! rétorqua-t-elle avec un soupçon d’agressivité. Des noréens de l’âge de ma petite sœur. Comment voulez-vous que je ne me sente pas concernée alors qu’Adèle pourrait être enlevée un jour ou l’autre ?
Il poussa un soupir et répondit d’une voix blanche, les yeux luisants d’un éclat chagriné :
— Je sais ce qu’il en coûte de voir la vie de ses proches menacée. La soif de vérité et de justice, la crainte de savoir les coupables courir librement dans nos contrées sans en connaître l’identité. Cependant, les miliciens déployés mettent tout en œuvre pour retrouver les infortunés et arrêter les coupables.
— Permettez-moi d’en douter ! Les premiers enlèvements ont commencé il y a presque un an et aucun indice n’a été révélé ! À croire que les forces de l’ordre sont complices de tels forfaits ou cherchent à protéger l’identité de ceux qui s’y abaissent comme ce fut le cas à de nombreuses reprises par le passé ! Après tout, des gens de votre espèce doivent se réjouir de voir la vermine tachetée menacée !
L’homme fut heurté par ces propos fielleux et pâlit subitement.
— Je puis vous assurer, mademoiselle, que rares sont mes semblables à se réjouir de tels drames ! Y compris parmi les familles les plus conservatrices. Les vipères existent, je ne peux le nier, mais elles ne sont qu’une poignée et si elles osaient ne serait-ce qu’insinuer que ces enlèvements soient une bonne chose, je peux vous assurer qu’elles seraient sévèrement réprimandées voire amendées.
— Je présume que ces personnes exercent dans des domaines d’autorité comme les marquis de Malherbes et von Dorff par exemple ? ajouta-t-elle d’un ton caustique, ses lèvres étirées révélant l’ombre d’une canine.
— Vous avez une piètre opinion de ceux qui vous gouvernent ! Je pourrais à l’évidence ajouter quelques noms à votre liste de nantis indésirés si vous le souhaitez. Mais veuillez ne pas tous nous considérer ainsi, je vous prie. Pour cette affaire, la justice triomphera, je vous en fais la promesse solennelle.
Il soutint son regard. Une ride du lion incisa son front entre ses sourcils froncés.
— En attendant, mademoiselle, prenez soin de vous et de votre cadette, poursuivez votre existence sans être terrifiées par les mille dangers qui planent au-dessus de vos têtes. Vous êtes encore si jeunes et ignorantes du monde et de ses coulisses. Profitez de la vie et de ce qu’elle peut vous offrir. Explorez, flânez, dansez… amusez-vous auprès de mon garçon, soyez complices et honnêtes l’un envers l’autre. Voilà le meilleur conseil que je puis vous offrir et laissez aux adultes les devoirs et les charges qui leur incombent.
— Quelle sagesse ! ricana-t-elle, ses yeux ambrés rutilants d’une espièglerie acide. Seriez-vous shaman par hasard ?
— Navré de vous décevoir, mademoiselle, mais je ne suis qu’un homme ayant par trop souffert de ce que la vie lui a accordé. Si reluisant soit-il, mon titre ne m’a jamais épargné les tourments de l’existence. Loin s’en faut.
Que veut-il dire par là, exactement ? se demanda-t-elle sans oser l’interroger sur une telle indiscrétion.
— Et je crains d’être moi-même par trop rancunier pour porter sur le monde un regard sans haine. Être aussi bienveillant et généreux qu’aurait pu l’être, à ce que l’on dit, la vénérable Medreva.
— Vous l’avez connue ? s’enquit la féline qui était incapable de se la remémorer, ne conservant en son esprit que l’image de la vieille Ortenga.
— Je n’ai pas eu ce plaisir. Je l’ai croisée une fois dans ma tendre jeunesse car tout homme qui se respecte se rend un jour ou l’autre à Meriden pour explorer l’antique cité sylvestre. Comme beaucoup, j’ai été attristé d’apprendre sa mort. Elle était fort âgée, plus de quatre-vingt-dix ans parait-il, un exploit pour une dame vivant recluse et sans le confort moderne pour subvenir à ses besoins. Toutefois, certains écrits relatent la longévité exceptionnelle de telles éminences, largement supérieure à celle du commun des mortels. Le plus vieux shaman jamais recensé aurait, dit-on, vécu jusqu’à plus de cent-cinquante ans. Un record pour une vie humaine mais une pichenette comparé aux Aràn et Pandaràn.
De ses doigts manucurés, il effleura la figure du cerf.
— Je trouve cela regrettable que Medreva n’ait jamais pu former un apprenti pour lui succéder à ce rôle, ajouta-t-il à mi-voix. Et je suis intimement convaincu que son aide aurait été plus que précieuse en ces temps troublés. Ne serait-ce que pour dissiper les méfiances et les tensions croissantes entre nos peuples alliés.
— En parlant de trouble, avez-vous eu des nouvelles du marquis de Malherbes ? hasarda Ambre en admirant les crocs acérés du Serpent Harphang qui, la gueule béante et la langue fourchue, s’apprêtait à mordre son frère.
Il acquiesça gravement avant de reprendre sa ronde. Sa grande silhouette vêtue de noir projetait une ombre étirée sur le parquet ciré dont les lattes grinçaient à chacun de ses pas mesurés.
— Les funérailles d’Isaac ont eu lieu jeudi dernier. Comme mon statut et mon honneur l’exigent, je m’y suis rendu afin de déclamer mes condoléances à mon ennemi endeuillé. Mon absence aurait été suspecte et vertement critiquée, quand bien même nul n’ignore nos griefs mutuels. Des sentiments proches de la haine en ce qui nous concerne. Pour clore dignement la cérémonie, Laurent a déclaré vouloir décupler les battues. Selon ses mots, il désire annihiler la louve et accrocher sa tête empaillée dans son salon en guise de trophée afin que tous le craignent et voient ce qu’il leur en coûte de s’opposer à ses volontés.
— Charmant ! marmonna Ambre, angoissée à l’idée que Judith sombre sous les balles de ce tyran et soit injustement catégorisée comme le mal incarné. Anselme a-t-il été inquiété également ?
— Les magnats de la presse rôdent mais aucun ne s’est risqué à l’interroger. Les discours corroborés des jeunes marquis von Eyre et de Lussac ont suffi à assouvir leur appétence, pour le moment du moins. Quant aux autorités, les lieutenants de la garde ont recueilli leur témoignage, y compris celui de mon garçon. Tous ont été formels sur le déroulé des faits, bien que cela les entache dans leur notoriété au vu de l’illégalité de leur duel. Bien évidemment, nous avons gardé sous silence les ambitions meurtrières d’Isaac à l’égard de mon fils.
Des rires fusèrent par delà la baie vitrée. Le baron se rapprocha et observa les jardins où Adèle et Émilie déambulaient entre les statues chimériques et les rosiers sublimes. Les chiens en liesse trottaient autour d’elles et se coursaient tour à tour dans ce dédale d’arbustes épineux et de racines noueuses. Le visage du baron s’éclaira d’attendrissement face au spectacle qui s’offrait à lui. Un mince sourire se dessinait à la commissure de ses lèvres.
— Je vois qu’Adèle n’est pas encore venue à bout de la patience de votre domestique, nota Ambre qui étudiait les faits et gestes de la jeune blonde dont la félicité semblait non feinte. J’aurais dû lui préciser qu’elle n’hésite pas à dire à ma sœur de modérer ses ardeurs. Elle est certes adorable mais elle peut être épuisante dans sa démonstration de joie.
Le baron réprima un rire.
— Une telle mise en garde aurait été inutile, la douce lapine est muette et je pense sans trop m’avancer qu’elle supporte davantage les babillages d’une enfant un peu trop enjouée à la compagnie des adultes dont bon nombre l’intimident.
— Oh ! je vois, grimaça Ambre, incommodée par sa bévue.
Un autre silence étendit son emprise dans le salon, brisé par l’horloge qui carillonna à cinq reprises. Ne sachant que rajouter, conscient que leur échange avait été d’ores et déjà prolifique au vu de ces quatre heures passées en promiscuité, le baron décida de congédier ses invitées. Quand il escorta l’aînée jusqu’à la terrasse, il lui accorda un baise-main qu’il coupla d’une agréable sentence, l’invitant à revenir en sa demeure rejoindre son fils si l’envie lui en prenait afin de profiter de l’ambiance chaleureuse des lieux.
— Séverine et Émilie se feront un plaisir de vous accueillir comme il se doit, précisa-t-il en regardant les deux femmes qui acquiescèrent de concert.
Il reporta son attention sur son hôte puis ajouta :
— Je vous tiendrais au courant de la santé de mon garçon. M’est avis qu’il sera remis sur pied d’ici une poignée de jours. En attendant, veuillez ne pas vous tourmenter outre mesure.
Ambre inclina la tête puis descendit les marches pour rejoindre le fiacre, Adèle dans son sillage, un gâteau aux pommes infusées à la cannelle emballé entre les mains. Le moelleux avait été fraîchement cuisiné par la grand-mère d’Anselme à son intention et embaumait l’espace de son parfum. Elles montèrent dans le véhicule puis Pieter fit claquer son fouet, engageant sa monture au trot.
Tandis qu’elles arpentaient la campagne en direction de leur logis et qu’Adèle relatait sa visite, Ambre gardait les yeux rivés sur la lande. Un pli soucieux barra son front lorsqu’elle entrevit au loin, plusieurs cavaliers armés. Chasseurs et soldats patrouillaient la lande, des chiens jappant à leur côté.
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