Quelque temps après avoir pris cette grave décision, je me retrouve convoquée par le pape dans son bureau. En plus d’Harvin et moi, dans la pièce se trouvent Tenna, Lily et Leonora.
Quant à Orleine, elle a repris sa tâche de charpentière, maintenant que les opérations pour contrer Aki sont terminées. Bien entendu, il va sans dire qu’elle n’a pas conservé l’arc sacré.
À l’origine, Leonora devait retourner dans son royaume, mais elle prévoit de prolonger son séjour jusqu’à ce que l’incident se soit complètement calmé ici.
« Avons-nous reçu des réponses des autres pays ? »
« Oui, bien qu’il y ait quelques délais dus à la distance, je peux dire que les réponses des royaumes susceptibles de répondre sont globalement arrivées. »
« Des royaumes susceptibles de répondre ? »
Certains ne répondront donc pas ?
« Le royaume de Lucilia, où se situe le siège principal de l’Église de la Sainte Lumière, ainsi que les pays qui en subissent fortement l’influence, nous ont tout bonnement fermé leurs portes. Nous ne devrions donc pas nous attendre à des réponses de leur part. Étant donné que ce message venait de la part d’Anelie-sama, leur refus d’y donner suite témoigne d’une audace irrévérencieuse… »
Je comprends : le siège principal de l’Église de la Sainte Lumière — depuis que le royaume de Forutera a fondé une branche nommée ‘L’Origine’, nous désignons Lucilia comme le siège ‘principal’ — ne reconnaît même pas l’existence de notre Théarchie. En d’autres termes, ils refusent même d’écouter.
« Laissons ça tel quel. »
« À vos ordres. »
Je doute qu’ils s’en soient sortis indemnes, mais de toute façon, coopérer harmonieusement avec ces nations semble improbable. D’un autre côté, leur absence de protestation sur cette affaire reste une chance favorable.
« Et alors, les autres pays ? »
Ayant fait part de notre volonté d’exprimer notre sincérité par des compensations financières, j’imagine que des réclamations de remboursement doivent déjà s’accumuler.
Alors, à combien s’élève la facture ?
Des sueurs froides me coulent dans le dos tandis que la tension augmente. Cependant, Harvin soulève un grand paquet posé à côté de lui et le place sur le bureau. Ce sac, manifestement lourd, laisse entendre le tintement métallique de pièces s’entrechoquant. Il semble rempli d’une grande quantité d’argent. En l’ouvrant, je découvre, comme prévu, un amoncellement de pièces d’or.
« …??? »
Quoi, cet argent ? Je me demande s’il s’agit d’une sorte de budget spécial ou quelque chose du genre. Cependant, je ne comprends pas vraiment pourquoi il me le montre comme ça. De la vantardise ?
« Voici ce qui a été envoyé avec les réponses de chaque pays. Certes, ceci n’en représente qu’une petite partie… »
‘ …??? ‘
Envoyer de l’argent en réponse au lieu d’une facture ? Quelle intention pourrait bien se cacher derrière cette initiative ? Peut-être un fonds de secours destiné à notre pays touché par la catastrophe. Alors que ces nations ont elles-mêmes subi des dégâts, préfèrent-elles renoncer à toute compensation, allant jusqu’à s’inquiéter de nos pertes ? Ce monde réserve parfois de belles surprises.
« Le contenu des réponses varie d’un pays à l’autre, mais la teneur demeure sensiblement la même. »
« Quel genre de contenu ? »
« Eh bien… pour résumer, ils disent quelque chose tel que… “Nous payons le montant demandé, alors s’il vous plaît, ne nous attaquez pas.” »
« Hein ? »
Ma bouche reste ouverte, incapable de se refermer. Je ne comprends pas. En d’autres termes, cela signifie que cet argent a été versé pour éviter qu’ils ne se fassent attaquer ? Qui a parlé d’aide humanitaire ? Et que veut dire ce "montant souhaité" ? Ça donne l’impression que nous réclamions cet argent.
« Ah, peut-être ont-ils mal interprété ton: “Nous sommes prêts à témoigner notre sincérité en argent” comme: “Témoignez de votre sincérité par des contributions financières”. Aussi, ils auront peut-être pensé que la parade d’Aki à travers les pays était également une tentative d’extorsion. »
Comment tout ça a-t-il pu tourner ainsi !?
Si l’hypothèse de Leonora s’avère exacte — ce qui semble correct au vu de tout cet argent ici — alors les nations me considèrent comme une sombre figure menaçante, manipulant des statues géantes pour attaquer les pays et leur extorquer de l’argent pour éviter de subir mes assauts.
Moi qui pensais simplement m’excuser sincèrement et payer une compensation, voilà un retournement bien injuste.
« Alors, que devrions-nous faire ? »
Je reste pensive pendant un moment face à la question du Pape.
Deux options se présentent : soit restituer cet argent à chaque pays et s’excuser à nouveau, soit laisser le malentendu perdurer. Je suppose que dans le but d’assumer mes responsabilités, il vaudrait mieux choisir la première option, mais, à en juger par l’image qu’ils se font de moi, ça pourrait créer encore plus de malentendus. Si je ne fais pas attention, ils pourraient penser que je ne suis pas assez sincère et se retourner contre moi par désespoir. [1]
Dans ces conditions, ne vaudrait-il pas mieux choisir la seconde option ?
Tant qu’Aki ne quitte pas la Théarchie, tout devrait rester sous contrôle. Nous devrons supporter une mauvaise réputation, mais ça paraît inévitable. De toute façon, il semble trop tard pour changer ça.
« Répondons en disant que nous acceptons leurs contributions. »
Après tout, il s’agit sans doute de la manière la plus pacifique d’éviter de causer d’autres problèmes. Je n’ai jamais été aveuglée par l’argent. Quant aux fonds reçus des autres pays, ils iront enrichir les caisses de la trésorerie, une partie servant de frais de défense, incluant les services d’Aki.
◆ ◆ ◆
Avant de m’en rendre compte, je me retrouve à nouveau dans la salle de jugement des trois divinités. Tout comme la dernière fois, je me tiens debout sur un piédestal au centre de la pièce, tandis qu’en face, Sophia, Anbaal et ‘ma moitié divine’ se tiennent assis derrière leurs bureaux.
« Alors, commençons la séance de débriefing. »
La déclaration vient de ‘ma moitié divine’. Cependant, même si elle appelle ça une séance de débriefing…
« Enfin bon, vous devez déjà disposer d’une idée assez claire de la situation. »
« Effectivement, nous avons suivi les événements jusqu’à leur dénouement. »
Bien sûr. Étant donné que ces divinités possèdent le pouvoir de ‘Connaissance des événements’, leur permettant de voir tout ce qui se déroule dans ce monde, il reste peu de choses à rapporter.
Malgré ça, pourquoi je me retrouve convoquée pour la deuxième fois ? Veulent-ils me sermonner pour avoir placé Aki dans un rôle de gardienne protectrice, sans pour autant la vaincre ni la confiner ? Cependant, en observant leur attitude, l’ambiance ne semble pas véritablement sévère.
« T’inquiète pas, on t’a pas fait venir pour t’engueuler. »
« Nous vous avions demandé à ce que la statue géante, menaçant les territoires des humains et des démons, soit gérée. Mais nous n’avions pas précisé qu’il fallait la détruire ou la sceller. Tant qu’elle cesse d’errer inconsidérément à proximité des terres avoisinantes, je considère que vous avez convenablement résolu cette situation. »
« Bon boulot. »
En recevant leur approbation, je ressens un grand soulagement. Je craignais un moment que l’on m’ordonne de la détruire ou de l’emprisonner. Malgré tout, la discussion ne se termine pas là.
« Par contre, cette statue… Anelie Keeper, c’est ça ? Le principe s’est qu’elle n’cause plus d’désordres à l’avenir. »
« La raison pour laquelle nous vous avons convoquée aujourd’hui, est de confirmer ce point. »
Ça paraît logique. Puisqu’ils acceptent la résolution de l’affaire sans destruction ni scellement, ils souhaitent naturellement s’assurer qu’un incident similaire ne se reproduise pas. Moi aussi, je compte bien gérer Aki de façon à éviter tout désagrément pour les autres pays. Mais comment pourrais-je leur prouver mon engagement ?
« Que devrais-je faire pour en apporter la preuve ? »
En fin de compte, tout ce que je peux offrir se limite à ma simple promesse de la gérer correctement. Ça suppose également qu’Aki écoutera mes instructions, mais il n’y a aucune garantie à ce sujet.
« Eh ben, on n’a pas d’aut’choix que d’croire que la statue t’écoutera. Tant qu’elle aura le sceau d’familier, tout se passera probablement bien, tant qu’elle n’va pas trop loin. »
« Si vous jurez de veiller sérieusement sur elle, cela nous suffit pour vous faire confiance. Cette Anelie se porte garante en tant que tutrice. »
« Hum. »
Sophia prononce ces mots en désignant d’un geste du menton ‘ma moitié divine’ au centre de leur formation, qui hoche la tête en signe d’approbation. Apparemment, elle m’a couverte, et je lui en suis sincèrement reconnaissante.
« Très bien. Je m’engage à gérer la situation au mieux, afin de ne pas causer de désagrément aux autres pays. Ça vous convient ? »
« Ouais, ça passe. »
« Oui, cela fera l’affaire. »
« Voilà qui clôture cet incident. »
Ma première réaction fut prématurée, mais je me sens de nouveau soulagée en sachant que tout ira bien.
◆ ◆ ◆
Quelques jours ont passé, et je me promène près du temple, curieuse de voir Aki en plein travail. Devant la clôture récemment reconstruite après la série d’incidents, une grande foule de fidèles s’y trouve rassemblée. Adultes, anciens, enfants, hommes et femmes, tous prient avec une telle ferveur que je ne peux m’empêcher de me sentir à l’écart au milieu de cette intense dévotion.
En me faufilant discrètement dans la foule, je lève les yeux, et à travers mon masque, j’aperçois une statue assise en onnanoko-zuwari, [2] les fesses au sol. Apparemment, ce résultat provient de ma demande de dissimuler ce qui pourrait se révéler embarrassant sous sa tenue.
D’ailleurs, on raconte qu’elle se lève parfois durant la journée et que, la nuit, elle se couche pour dormir, mais je n’ai jamais eu l’occasion de le voir en personne.
Je lui fais un discret signe de la main, et, remarquant ma présence, Aki me fait signe en retour. Les fidèles en prière, loin de s’effrayer en voyant la statue bouger, affichent plutôt une excitation palpable. Il semble que le fait même qu’une statue sacrée puisse bouger soit parfaitement accepté ici. Les gens de ce pays font preuve d’une étonnante impassibilité.
Satisfaite de constater qu’Aki se porte bien, je décide de repartir en empruntant le même chemin, sous un ciel dégagé.
Je décide d’ignorer la boîte à offrandes installée près de la barrière.
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( Relecture et correction: Hastin )
Note de l’AUTEUR :
Et voilà, une tranche de vie quotidienne normale (?) bouclée.
Pour info : le tome 3, qui inclura ce passage, sortira le 25 mai. Dans certaines boutiques, il se pourrait qu’il arrive dès demain.
Par rapport aux tomes 1 et 2, ce volume offrira davantage de contenu inédit : environ 30 % d’épisodes complètement nouveaux, et près de 50 % si l’on compte aussi les chapitres réécrits.
Même les lecteurs de la version web devraient y trouver de quoi se régaler — alors, n’hésitez pas à le découvrir.
Note de la traduction :
[1] Par désespoir ?
Il y a méprise : les pays pensent qu’il s’agissait d’une attaque volontaire. S’ils paient, mais que la narratrice leur renvoie l’argent, étant donné que l’histoire est pleine de malentendus, ils risquent de croire que la somme n’était pas suffisante pour la satisfaire.
Encore une fois, si la somme réunie n’était pas suffisante, malgré le fait qu’ils ne puissent pas payer plus (ayant vidé leurs coffres et contracté des emprunts), ils pourraient craindre que leur pays soit détruit lors de la prochaine attaque. Cela représente, à mon sens, l’idée générale qui traverse l’esprit d’Anelie : pas une réalité, mais une théorie qui pousserait les pays à agir par désespoir.
[1] onnanoko-zuwari, ou "position assise de fille", est une manière de s’asseoir courante au Japon, où une personne s’assoit sur les fesses avec les jambes repliées, les pieds sur le sol. Cette posture est souvent perçue comme féminine et mignonne, surtout chez les enfants. Elle est courante lors de moments décontractés ou informels.
(Conseil : aller voir sur google ou l’illustration.)
[*] L’histoire principal s’est terminé au chapitre 52, mais l’auteur a poursuivi un peu plus loin. Il ne reste donc que 4 slide-story avant la fin du dernier tome de cette série.
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