« Misérables, ils se permettent de nous provoquer ouvertement ! »
Le poing du général Godwin s’abat sur la table ronde installée au centre de la salle de réunion.
« Je partage vos ressentiments, mais calmez-vous, général. Nous sommes en présence de Sa Majesté. »
« M-mes excuses ! »
Sous la réprimande du chancelier et marquis Forgen, le général Godwin, dont la colère lui montait à la tête, reprit ses esprits et s’excusa précipitamment auprès de mon père.
« Peu importe, vos sentiments sont partagés. »
Outre mon père, personne dans cette assemblée n’aurait osé blâmer les paroles du général, car tous partagent la même opinion. La question soulevée lors de cette réunion, qui rassemble les membres du ‘parti royaliste’, a pour objet de discuter de la proclamation de formation des Chevaliers de la Lumière divine, émise par l’Église de la Sainte Lumière.
Cette proclamation ordonne d’anéantir les disciples du Dieu Maléfique qui se sont rassemblés dans un donjon situé aux frontières de notre royaume de Forutera. Cependant, aux yeux de tous, la formation des Chevaliers de la Lumière divine pour combattre moins d’un millier de fidèles du Dieu Maléfique semble à tout le moins être une réaction exagérée.
À ce sujet, l’Église de la Lumière sacrée estime qu’il est nécessaire de former l’Ordre de chevalerie afin d’enquêter et, si possible, de sceller et d’éliminer les traces de la présence d’une entité qui semble être le Dieu Maléfique et qui ont été observées dans le donjon en question, ainsi que dans les villes voisines.
Pures balivernes.
L’existence d’un dieu maléfique est une menace fictive inventée par l’Église de la Sainte Lumière, un fait connu des classes dirigeantes de chaque royaume. Il est évident que l’Église de la Sainte Lumière ne croit pas non plus sérieusement à l’anéantissement d’un Dieu Maléfique, mais ils ont délibérément pris cette décision en sachant que chaque pays réaliserait la fausseté de leurs propos.
« Cela découle sans aucun doute de notre récente requête. »
« Je suppose que c’est le cas. Je ne vois pas d’autres raisons plausibles. »
L’Église de la Sainte Lumière est la plus grande organisation religieuse du territoire humain et constitue la religion d’État dans tous les pays. À ce titre, chaque pays verse une contribution financière non négligeable à son siège, la cité-état de Luxilia. Bien entendu, notre royaume de Forutera n’y fait pas exception.
Cependant, notre royaume connaît une année de mauvaises récoltes et les rentrées fiscales s’annoncent inférieures aux années précédentes. C’est pourquoi il a fallu solliciter Lucilia afin de réduire le montant de notre contribution pour l’année suivante.
La proclamation récente de la création des Chevaliers de la Lumière divine est sans aucun doute une mesure de représailles à cet égard.
Bien que désignés Chevaliers de la Lumière divine, il s’agit en réalité d’une coalition de cavaliers et de soldats de différents pays. La proclamation de Lucilia oblige les royaumes à y participer. Cependant, en tant qu’adeptes de l’Église de la Sainte Lumière, ils le font par devoir et aucune récompense n’est à attendre.
Si cela implique une incursion dans les territoires démoniaques, la conquête de nouveaux territoires pourrait servir de contrepartie. Mais dans le cas présent, où il s’agit de résoudre un problème interne, cela n’est pas envisageable.
Bien entendu, notre royaume n’a pas l’obligation de verser une récompense, mais si nous faisons appel à l’armée d’un autre pays pour résoudre un problème au sein de nos propres frontières, cela équivaudrait à contracter une dette envers ce pays et nous devrons en tenir compte dans nos relations diplomatiques.
« Il s’agit d’une revanche et d’un exemple pour les autres ? »
« En effet, cela peut être interprété comme une démonstration de puissance qui n’implique pas l’usage de la force à l’encontre d’un autre pays. »
Les intentions de l’Église de la Sainte Lumière dans cette déclaration sont probablement comprises par toutes les nations. C’est un avertissement : ‘Si vous réduisez vos contributions, vous risquez de faire face à de telles pressions.’
« Je suppose que nous ne pouvons pas simplement dire que nous allons remettre le montant du don à la place. »
« Avec la déclaration de la formation des Chevaliers de la Lumière Divine, ce serait vain. De plus, c’est justement parce que nous ne pouvons pas payer que nous avions demandé cette réduction. On ne peut pas tirer de sang d’une pierre. »
« ………… »
« ………… »
Un silence s’installe dans la salle de réunion.
« Alors, quelle est votre décision ? Nous avons reçu l’ordre d’effectuer des missions de reconnaissance et de déployer nos troupes en tant que nation concernée. »
« Ils nous harcèlent et nous font faire des tâches subalternes. Jusqu’où iront-ils pour se jouer de notre patrie ? »
Les missions de reconnaissance et de déploiement sont essentielles dans les opérations militaires, mais elles ne permettent pas de mener à des exploits valorisants.
Plus les autres nations remportent des succès, plus les dettes de notre pays envers elles augmentent. C’est peut-être une autre facette de leur harcèlement. Mais cela peut aussi être une opportunité.
« Je mènerai la troupe d’avant-garde au combat. »
« Votre Altesse !? » (Ndt: Altesse > Prince ; Majesté > Roi. )
Ma déclaration attire les regards de toutes les personnes assises autour de la table ronde.
« Hum, quelle est l’intention derrière ça ? »
« Nous pouvons prétendre effectuer des missions de reconnaissance et de déploiement, puis lancer une attaque. Les autres pays et l’Église de la Sainte Lumière pourraient nous reprocher d’agir de manière unilatérale, mais c’est préférable au fait de leur laisser nous rendre un grand service et de nous endetter davantage. Si nous faisons passer cela comme l’impulsion d’un jeune commandant ambitieux, cela semblera naturel. »
En réponse à la question de mon père, j’explique mon plan. Les autres nations peuvent exprimer un certain mécontentement en voyant que leurs préparatifs militaires seront inutiles, mais tant qu’ils n’ont pas encore déployé leurs forces, ils ne devraient pas faire de réclamations trop insistantes.
L’Église de la Sainte Lumière pourrait ne pas rester silencieuse, mais puisqu’ils revendiquent la traque du Dieu Maléfique et de ses adorateurs, ils ne pourront pas ouvertement critiquer l’action du royaume.
« Cependant, Votre Altesse, il n’est pas nécessaire que vous vous salissiez les mains dans cette affaire. »
« En tant que membre de la famille royale, je ne serais pas publiquement condamné de manière si sévère. S’il s’agissait de quelqu’un d’autre, ils pourraient demander que le commandant soit condamné. »
Même s’il sera impossible pour les autres pays de critiquer ouvertement le royaume, ils pourraient blâmer le commandant personnellement pour insubordination. Dans cette optique, je ne peux pas laisser cette tâche entre les mains des généraux.
Le Premier ministre et les généraux ont compris mes intentions et restent silencieux avec une expression amère sur le visage.
« Qu’en pensez-vous, Votre Majesté ? »
« … Très bien, je te fais confiance. »
◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆◇◆
Devant ce donjon problématique, j’établis ma formation et j’observe les fidèles du Dieu Maléfique rassemblés devant nous. Bien qu’ils aient aussi mis en place une sorte de barrière, on peut dire que c’est très rudimentaire. Leur nombre ne dépasse guère le millier, et parmi eux se trouvent des vieillards, des femmes et des enfants. Il est évident qu’ils n’ont même pas la marge de manœuvre pour déployer des embuscades. Ils ne sont clairement pas prêts pour une bataille digne de ce nom. Je suis convaincu que nous pourrions les écraser sans difficulté si nous avançons.
Honnêtement, il est étrange que ces gens ne se soient pas déjà dispersés et enfuis à ce moment précis, mais cela doit être dû à leur fanatisme déconcertant.
En y pensant, je ne peux m’empêcher de sourire amèrement.
« Votre Altesse ? »
« Non, ce n’est rien. »
Je réponds au général Godwin qui me questionne, intrigué, en lui faisant comprendre de ne pas s’en préoccuper.
Un fanatisme déconcertant, hein ?
La nature incompréhensible de ceux qui adhèrent au Dieu Maléfique ne change pas, mais cet incident a aussi ébranlé la foi des membres de la famille royale de Forutera en l’Église de la Sainte Lumière. Bien sûr, nous ne pouvons pas exprimer de telles pensées devant le peuple, et nous ne comptons pas nous rebeller contre la Sainte Déesse, mais que ce soit en tant que prince ou en tant qu’individu, je ne peux plus croire en cette Église de la Sainte Lumière gangrenée par l’avidité et l’argent.
Quand j’y pense, entre ceux qui vénèrent un dieu malfaisant au prix de leur vie et ceux qui brandissent la Sainte Lumière tout en extorquant de l’argent dans l’ombre… Je me demande lesquels sont les moins pires et je ne peux m’empêcher de rire de l’absurdité de la situation.
Je secoue légèrement la tête pour me concentrer.
── Rien n’a changé. Si ces individus sont nos ennemis, nous devons les éliminer, peu importe leur affiliation. C’est le devoir qui m’incombe en tant que membre de la famille royale de Forutera.
« Regardez général, le camp de ces misérables serviteurs maléfiques ! Quelle formation pitoyable ! »
« En effet. »
En regardant la disposition des hérétiques devant moi, je commence à m’adresser au général d’une voix forte et claire de manière à ce que les cavaliers et les soldats qui nous entourent puissent entendre.
« Des ennemis aussi insignifiants que ceux-là, ne pourrions-nous pas simplement les écraser sans avoir à attendre les forces principales des Chevaliers de la Lumière Divine ?! »
« Votre volonté est notre ordre. Mais notre mission est de mener des reconnaissances et de préparer la formation. »
En récitant les répliques prévues, j’ai l’impression de devenir un bouffon. Mais peu importe. Ce que l’on attend de moi en ce moment, c’est l’image d’un jeune prince impulsif et insensé.
« Nous devrions simplement les attaquer immédiatement ! Il n’y a pas besoin de reconnaissance ou de formation ! »
« Votre Altesse, c’est… »
Mais ce général… ne pourrait-il pas améliorer un peu son jeu d’acteur ? Cela ressemble à une lecture monotone.
« Qu’importe ! Rester inactifs face à ces hérétiques provoquerait la colère de la Sainte Déesse ! Toute l’armée, en av… hum !? »
Au moment où je m’apprêtais à donner l’ordre, un bruit assourdissant retentit autour de nous. Conjointement, quelque chose semble s’élever, prenant forme devant nos yeux.
« ─────ッ?! »
En proie à la confusion et sans pouvoir articuler un mot, cela se révèle devant moi.
« ………… »
« ………… »
« ………… »
Tous les regards restent braqués sur cette scène stupéfiante. À l’endroit où il n’y avait que les fondations d’un bâtiment quelques instants plus tôt, s’élève désormais un temple sinistre mais étrangement empreint d’une certaine sainteté.
Est-ce rée… Est-ce l’œuvre d’un dieu ? Le Dieu Maléfique résiderait-il réellement dans ce donjon ?
Non, des entités comme le Dieu Maléfique sont supposées être des créations fictives inventées par l’Église de la Sainte Lumière.
Mais alors, ceci…
Comme pour accentuer notre confusion, les anomalies continuent de se produire l’une après l’autre.
Tout autour de nous, la nuit tombe brusquement, plongeant les environs dans la pénombre, et je ressens l’inquiétude se propager parmi les soldats face à ces changements successifs. Alors que le général et moi élevons la voix pour tenter de les calmer, un escalier sombre s’étend du sommet du temple vers le sol, anéantissant nos efforts.
Mon regard, celui du général, des soldats et même ceux des hérétiques, tous convergent sur cet escalier. En réalité, ce n’est pas vraiment vers l’escalier, mais vers l’entité qui en descend.
De prime abord, elle ressemble à une jeune fille.
De taille relativement petite, elle porte une robe noire et a des cheveux noirs ébène. Elle descend lentement l’escalier, accompagnée de deux autres jeunes filles. Le général, les soldats, les hérétiques et moi-même, tout le monde observe cette scène oubliant jusqu’au fait de respirer.
Lorsqu’elle s’arrête sur un palier au milieu des marches, son visage, jusque-là indistinct, devient clair. Des traits parfaits comme ceux d’une poupée et un regard obscur qui ne semble pas appartenir à ce monde… Je suis frappé par ce regard. Dans ce silence tendu où même la respiration semble suspendue, je ne peux m’empêcher de murmurer :
« ……… Dieu Maléfique. »
À cet instant, le terme ‘dieu maléfique’ se répand comme une onde parmi les soldats.
« Fuyez ! »
Au moment où quelqu’un le crie, la formation s’effondre, soldats et chevaliers fuyant en désordre, comme emportés par une avalanche. En principe, le général et moi aurions dû les arrêter en raison de notre statut. Mais nous en sommes incapables, car, tout comme les soldats, la peur a effacé toute idée de rester sur place.
Tournant le dos au Dieu Maléfique et à son temple, je cours précipitamment avec les soldats vers la ville.
J’avais toujours cru que le Dieu Maléfique était une création fictive inventée par l’Église de la Sainte Lumière. J’avais conclu que cette agitation était une mise en scène de fanatiques stupides.
Mais j’avais tort ! Qu’est-ce que c’était si ce n’était pas le vrai Dieu Maléfique !
Nous avons été trompés ! L’Église de la Sainte Lumière n’avait pas inventé un adversaire fictif pour tromper le peuple, mais avait présenté un adversaire réel comme étant une menace fictive aux dirigeants de notre nation. Et cela est probablement dû au fait que ce Dieu Maléfique est une présence inconvenante pour l’Église de la Sainte Lumière. Si c’est le cas, cela signifie-t-il que même avec le pouvoir de la Sainte Déesse, ils ne peuvent pas l’atteindre ?
Non, cela ne peut pas être vrai…
Tandis que je cours, perdu dans l’impasse de mes réflexions, un flash noir jaillit de derrière moi comme pour se moquer de ma perplexité. Tout le monde s’arrête un instant, pétrifiés, regardant dans cette direction, mais l’éclair se dirige vers l’horizon lointain.
Les soldats autour de moi soupirent de soulagement, mais au contraire d’eux, je frissonne d’effroi. Cette lumière est probablement… le vaste pouvoir magique du Dieu Maléfique, libéré de manière facétieuse. Heureusement, il a été dirigé vers une autre direction, mais si cela avait été dirigé vers nous, la ville, ou même la capitale…
Tout en priant intérieurement le Dieu Maléfique pour qu’il ne se retourne pas dans notre direction, je reprends ma fuite éperdue vers la ville.
===============================
( Relecture et correction: Hastin )
Note de l’AUTEUR :
Cela couvre à peu près le contenu principal, mais je publierai bientôt un chapitre de courte transition avant l’histoire secondaire.
Chapitre Précédent | Sommaire | Chapitre Suivant
Note de l’AUTEUR :
Chapitre 96-5-1 : Penser à lui depuis un lieu très lointain La Métamorphe, Shihouin Mari,…
Chapitre 28 - Le duel mortuaire La petite pendule posée sur la table de chevet…
Chapitre 358 : Le nom final (6) Lorsque Kim Suho lui a appris que Kim…
Chapitre 331.5.12 : Bataille finale 12 Commentaire de l’auteur : Point de vue de…
Chapitre 49 : L'ancienne capitale, Hananomiya Le temps a passé en un clin d'œil et,…
Chapitre 12 - La guerre Je ne revis pas Luciano avant la tombée du jour.…