Chapitre 28 – Le duel mortuaire
La petite pendule posée sur la table de chevet carillonna à deux reprises lorsqu’Anselme s’extirpa de sa chambre à pas de velours. Avant de partir, il avait abandonné sa canne sur son bureau, complétée d’une missive cachetée de ses armoiries. Prenant garde à n’émettre aucun bruit, il descendit les marches de l’escalier, s’aida de la rambarde pour conserver son équilibre puis franchit prudemment les trois mètres qui le séparaient de la porte d’entrée. Il l’entrouvrit à peine et se faufila à l’extérieur, faiblement éclairé par un croissant de lune argentin. La courbure acérée de l’astre le faisait paraître à un sourire de fauve. Des étoiles piquetaient la voûte céleste où d’épais nuages noirs se déployaient, en écho aux sinistres pensées du baronnet, tiraillé jusque dans sa chair par la folie aussi audacieuse qu’inconséquente qu’il s’apprêtait à commettre.
Une fois la porte refermée derrière lui, Anselme cligna des paupières puis plissa les yeux pour mieux s’acclimater au paysage obscur qui s’offrait à sa vue. Le voile fuligineux de la pénombre et les vapeurs brumeuses qui s’y promenaient floutaient le moindre détail de son environnement parfaitement immobile. Une nature figée, paisible et immuable, cajolée par une brise langoureuse qui, en d’autres circonstances, aurait apaisé l’humeur du corbeau.
Alors qu’il reprenait sa marche d’un pas hasardeux, il pria pour que Velours et Désirée musent leur gueule afin de ne pas alerter un tiers de son escapade. Comme complices de son secret, les deux chiens redressèrent la tête mais demeurèrent muets, allongés côte à côte sur la terrasse, observant leur jeune maître se diriger tant bien que mal vers l’écurie. L’ombre étirée du garçon se découpait sur l’allée gravillonnée bordée par le gazon et les rangées de buissons tandis qu’il s’enfonçait jusqu’au bâtiment pour aller seller Balthazar. Il manqua de chuter à plusieurs reprises sans étai pour le soutenir. Dans sa stalle, le placide équidé broutait et se laissa harnacher sans broncher, néanmoins confus d’être sollicité à cette heure si tardive et quelque peu troublé de sentir son cavalier plus nerveux que d’ordinaire. Sous le léger flamboiement de la lanterne qu’il venait d’allumer, Anselme s’efforça de le sangler puis enfila son mors. Des tremblements agitaient ses extrémités.
Quand son destrier fut paré, il posa une main sur son encolure, caressa avec une douceur filiale sa soyeuse robe baie et murmura des paroles réconfortantes à son oreille avant de le forcer à le suivre. Il ouvrit la grille du portail qu’il tira avec lenteur afin d’éviter tout grincement pouvant alerter Maxime qui dormait dans la loge du gardien. Puis il se hissa sur sa monture. Sa lanterne érigée à bout de bras pour mieux se repérer, il talonna Balthazar et l’engagea au trot sur l’allée des Grands Domaines en direction d’Iriden.
À mesure qu’il s’approchait de la ville, l’animation s’intensifiait. Cochers et oiseaux nocturnes envahissaient les rues et les rares institutions encore accessibles. Un verre à la main, des gens bavardaient sur le parvis des bistrots et cabarets. Des ivrognes chantaient ou vomissaient dans les rigoles. Un peu à l’écart, des couples s’échangeaient des baisers passionnés tandis que des femmes et des hommes courtement vêtus attendaient sur la chaussée qu’un client daigne requérir leur service. Ils affichaient des postures lascives et se frottaient nonchalamment aux badauds qu’ils hameçonnaient dans l’espoir de les complaire au coin d’une ruelle ou d’un lupanar en échange d’une poignée de pièces. Les lampadaires éclairaient leurs étoffes frivoles et leurs faces fardées à outrance pour cacher la misère de leurs traits.
Peu habitué à assister à pareil spectacle, Anselme déglutit et s’efforça de les ignorer. Balthazar accéléra l’allure dès lors que la place de l’hôtel de ville fut franchie et qu’il s’engagea dans l’avenue de la Licorne, axe majoritairement pavillonnaire, flanquée de maisons aux volets clos, endormies dans leur écrin de verdure cerclé de grilles en fer forgé. À l’orée de la cité, il traversa le pont enjambant le Coursivet. En contrebas, la ravine ronronnait et suivait son cours sinueux en toute quiétude. Ce dernier rempart d’humanité dépassé, la campagne déroula ses mâchoires obsidiennes pour l’engloutir totalement.
Au fil de sa progression sur la sente terreuse sillonnée d’ornières, la noirceur de la lande s’intensifiait, les habitations se raréfiaient, veillées farouchement par des chiens aux abois, dissuadant les intrus de profaner le sanctuaire de leur maître. Quand la ville ne fut plus qu’un lointain souvenir, la nature entama son éternelle litanie. Froissement d’ailes, craquement des branches, sifflement du vent. Une multitude de sons d’origine inconnue s’entremêlaient. Le chant des corbeaux et le hurlement strident des chats-huants s’élevaient par delà les valons. Des moutons paissaient dans leurs pâturages et de nombreux prédateurs affamés rôdaient dans les parages en quête de gibier.
Seul et isolé dans ce domaine vierge, Anselme se sentait étranger, une présence indésirée venant souiller l’équilibre établi depuis des millénaires parmi ces bêtes nocturnes. Pour étioler la peur qui germait en ses entrailles, il s’appliquait à prendre de profondes inspirations, gonflant au maximum sa cage thoracique comprimée par un étau invisible. L’une de ses mains gantées de cuir crispait les rênes. L’autre agrippait l’anse de sa lanterne dont la flamme chancelait derrière sa paroi de verre. Les globes oculaires des créatures alentour, alertées par les claquements de sabot et les tintements de son harnachement, épiaient en silence son avancée et reflétaient de manière inquiétante la rousseur du faisceau. Non loin devant lui, tel un sinistre présage, un renard traversa le chemin. Un lapin mort pendait dans sa gueule. Du sang s’échappait de sa nuque transpercée et gouttait le long de sa toison sableuse.
Anselme frémit et sa frayeur s’accrut. À l’inverse de ses précédentes escapades dans la lande ténébreuse, le garçon portait un poignard accroché à sa ceinture dans l’éventualité où sa rencontre au Cairn du Caprin dégénérerait. Car cette visite n’avait pas pour objectif de tenir compagnie à la louve Judith mais recelait un fondement nettement plus amer et périlleux qu’il aurait par-dessus tout voulu s’épargner. Éprouvant viscéralement les funestes émotions de son maître, Balthazar agitait ses oreilles, à l’affût d’un danger potentiel et broyait frénétiquement son mors. Un nuage de vapeur tiède soufflait de ses naseaux dilatés puis se dissipait dans l’air humide chargé des senteurs pastorales.
Arrivé proche de sa destination, le cavalier ralentit l’allure puis arrêta sa monture sous un chêne imposant pourvu de majestueuses ramures feuillues. Ses racines noueuses, disait-on, abritaient la tombe d’un éminent chef noréen d’autrefois. Au sommet de la butte, une sculpture funéraire, un bouc à la corne brisée taillée dans un bloc de granite, veillait encore la mémoire du défunt dont le nom en écriture runique à demi effacée avait été oublié au fil des ans.
Sur ce promontoire séculaire, le garçon pouvait apercevoir à l’ouest l’auréole lumineuse couronnant Varden et Iriden. En opposition à la masse aussi opaque qu’écrasante de la forêt de Meriden qui s’étendait à l’est jusqu’à l’horizon. À sa vue, il eut une pensée pour sa mère, probablement en pleine session de chasse. L’espoir de la savoir vivante et en bonne santé, parvenant à déjouer les battues régulières et chaque piège posé stratégiquement dans la sylve à son intention, le rasséréna. Il mit pied à terre et attacha solidement les rênes de l’équidé à l’unique branche dressée à sa portée.
— Surtout, quoiqu’il se passe, ne bouge pas ! ordonna-t-il au cheval. Il en va de mon honneur et celui d’Alexander.
En réponse, le fier animal renâcla. Alors qu’il le gratifiait d’une caresse sur le chanfrein, Anselme remarqua les contours nébuleux de trois cavaliers gravir la colline et émerger des ombres. Le halo de leur fanal révéla fugacement le visage de ses dissidents dont le plus belliqueux n’était autre qu’Isaac.
— Je vois que tu ne t’es pas débiné ! cracha ce dernier en descendant de sa monture, imité par Théodore et Antonin, ses fidèles alliés, invités en tant que juge pour le duel que lui et son rival s’apprêtaient à orchestrer. Tu m’impressionnes baronnet !
Sa voix claqua avec l’ardeur d’un coup de fouet, brisant la torpeur ambiante.
— Je suis ravi de parvenir encore à te surprendre ! répliqua Anselme d’un ton mordant. C’est la première fois que tu me convies quelque part, je n’allais pas décliner pareille offrande !
Isaac laissa échapper un rire sec.
— Ricane bien tant que tu le peux ! Je vais te faire regretter l’humiliation que tu m’as infligée l’autre jour et te clouer le bec définitivement. Tu vas apprendre à me respecter baronnet. Je vais t’administrer une correction que tu n’es pas prêt d’oublier ! Tu verras, dans quelques petites minutes tu vas couiner et me supplier de t’épargner. Je t’obligerais à te prosterner devant moi. À me baiser les pieds et à implorer ma clémence. Dès lors que ma victoire sera certifiée, je veillerais à ce que tu sois encore suffisamment lucide pour t’abaisser à ces extrémités !
Il s’avança vers lui, suivi par ses confrères qui déposèrent leurs lanternes sur le socle du Cairn pour éclairer correctement la scène puis se déployèrent part et d’autre des deux duellistes. Une fois placés, ils exposèrent tour à tour les enjeux à venir. Ils étaient raides, le visage fermé et étrangement sérieux, conscients de l’auguste mission qui leur avait été assignée par le marquis Isaac de Malherbes et approuvée par le baron Anselme von Tassle dans une lettre manuscrite que Théodore conservait dans la poche de son veston en tant que preuve irréfutable. Dans la missive cachetée posée sur son bureau, le baronnet avait adressé un mot à son beau-père pour détailler les motifs de son escapade qui frôlait l’illégalité. Il l’avait conclue en déclarant son amour à l’ensemble de la maisonnée ainsi qu’à son amie Ambre et à l’insouciante petite mouette, menacées d’être harcelées par Isaac si Anselme se montrait trop couard et ignorait le duel. Ironiquement, son rival l’avait convié céans la veille des présentations officielles entre son beau-père et sa meilleure amie.
Les muscles tendus, le corbeau hochait la tête à chaque propos énoncé et leur donna le poignard qui pendait à sa taille ainsi que son manteau, ne gardant pour habiller son torse qu’une simple chemise étranglée sous un veston et ses gants pour atténuer les impacts à venir. En écho à la lune, son médaillon d’argent luisait d’un éclat spectral. La fraîcheur environnante le fit frissonner. Son cœur tambourinait avec frénésie. Il se sentait étrangement nu et vulnérable. Pourtant, malgré la nuisance qui rutilait dans les yeux d’Isaac, sa confiance envers les deux représentants de l’ordre n’était pas feinte. Certes, le baronnet ne les appréciait guère. Mais il savait qu’en dépit de leur tempérament exécrable gorgé de mesquineries, le notaire et l’avocat pouvaient faire preuve de professionnalisme et s’efforceraient, quoiqu’il leur en coûte, d’éviter toute prise de partie. Ils avaient été invités dans le but de surveiller le duel et son bon déroulement. La notoriété de leur fonction exigeait l’impartialité, un manquement à leur devoir pouvait les radier de leur ordre si, après une enquête menée par les autorités, on les déclarait coupables de duperie.
Comme les armes à feu étaient interdites et que les heurts à l’épée étaient hautement prohibés au vu de leur dangerosité — surtout entre jeunes gens bien nés, futurs dirigeants de la nation — on avait opté pour un combat à mains nues. Tout débordement était proscrit, la moindre entorse aux règles établies pouvait donner lieu à des sanctions judiciaires à l’encontre du tricheur.
— Les coups de poing et les coups de pied sont autorisés ! poursuivit Antonin. En revanche, par mesure de sécurité et d’intégrité, il est grandement souhaitable de ne pas s’acharner sur le visage de son adversaire dans l’unique but de le défigurer. Les morsures ne sont pas réprimandées mais jugées infamantes. Si l’un des deux individus désire arrêter le combat ou demande grâce, qu’il se manifeste de vive voix et le duel s’achève aussitôt. Il sera déclaré perdant par forfait. Si l’un des duellistes n’est plus en mesure de poursuivre la lutte suite à un malaise, le vainqueur sera celui encore debout une fois son adversaire jugé hors d’état de nuire. Nul acharnement n’est toléré dès lors que le marquis von Eyre et moi-même intimons l’ordre de cesser tout assaut. Me suis-je bien fait comprendre messieurs ?
Anselme opina gravement, imité par le marquis dont la solide et musculeuse carrure ne lui laissait présager aucune issue favorable à ce combat.
— Fort bien ! conclut Antonin. Avant que vous ne vous serriez la main et engagiez les hostilités, sachez que votre dignité est lavée. Nul ressentiment entre les présents rivaux ne doit subsister ou donner lieu à des conflits ultérieurs. L’acceptez-vous ?
— Nous acceptons les termes exposés ! répondirent les deux assaillants, la dextre relevée en signe d’honneur.
De très mauvaise grâce, le brunet et le blondin se saluèrent. Anselme sentit la poigne d’Isaac lui broyer la paume mais n’en fit aucun commentaire de vive voix. Ils reculèrent chacun de quelques pas puis se défièrent du regard, attendant le signal pour engager l’affrontement.
— Parfait, messieurs ! Maintenant, que le duel commence.
Immédiatement, le marquis s’élança et se jeta sur l’infirme. Avec maladresse, ce dernier parvint à l’esquiver en se projetant sur le côté et se réceptionna du mieux qu’il put sur le tapis herbeux poudré de rosée.
— T’es vraiment pitoyable ! le provoqua Isaac alors qu’Anselme se redressait avec fébrilité, son pantalon mouillé aux genoux.
Le brunet étouffa un râle. L’élancement de sa jambe meurtrie se réveilla. Il renifla et prit une position défensive. Quand il fut paré, l’aranéen réitéra sa charge et propulsa son poing qui cueillit le noréen à la mâchoire, éclatant sa lèvre supérieure, suivi par un coup de pied assené à l’abdomen, lui coupant instantanément le souffle et l’obligeant à se courber. Anselme accusa péniblement l’impact. Un goût ferreux imprégnait son palais. Il ne fut pas remis de l’attaque qu’un autre horion vint cogner sa pommette. Il fut projeté en arrière, gémit et vacilla. Une myriade de points blancs brouillait sa vue et ses oreilles bourdonnaient tandis que son corps rencontrait le sol pour une seconde fois, souillant entièrement sa mise.
La douleur de l’instant le replongea presque cinq années auparavant, à l’époque de son lynchage par ces trois hommes armés qui, il le savait malgré les témoignages corrompus et les preuves effacées, travaillaient au service du marquis de Malherbes père. Une famille gangrenée jusqu’à la moelle, aussi puissante que cruelle, qu’il lui faudrait défier l’entièreté de sa vie. Ce premier duel n’était qu’une mise en bouche, Anselme se doutait qu’Isaac et Laurent ne cesseraient jamais de le tourmenter. Il était une erreur qu’il fallait supprimer dans l’intérêt de préserver l’intégrité du lignage. Une vermine tachetée propulsée dans les hautes sphères, soutenue par un baron opiniâtre qui, depuis sa prime jeunesse, n’avait cessé de remettre en question les codes et les principes moraux de sa caste.
— Rends toi à l’évidence sale corbeau estropié, t’es parfaitement incapable de te battre ou de te défendre ! railla Isaac en massant ses mains aux jointures carmines. T’es aussi pataud et fluet qu’un chiot. J’éprouve de la pitié et ne tire aucune gloire à te défier de la sorte, sache-le ! Mais je donnerais l’ensemble de ma fortune pour voir la réaction de ton beau-père lorsque j’aurai retravaillé ton portrait à l’aide de mes poings.
Toujours à terre, Anselme cracha un filet de bile sanguinolente et essuya sa lèvre entaillée.
— On ne t’a jamais dit que tu parlais trop ? croassa-t-il en se hissant à nouveau sur ses jambes, ses yeux irradiant d’une rage qu’il ne pensait posséder.
Le combat perdura quelques minutes, sous l’œil des deux juges qui s’escrimaient à demeurer aussi impassibles et immobiles que la statue du Cairn. Malgré sa meilleure volonté et l’ampleur de sa hargne, Anselme faiblissait. Il eut beau riposter, il fut incapable de rivaliser contre un si redoutable adversaire qu’il ne parvint à toucher qu’à trois reprises avant de s’effondrer au sol pour la énième fois. La douleur irradiait dans tout son être, incendiant ses veines et ses entrailles malmenées par les heurts successifs. Sa conscience s’évaporait et ses membres, devenus fébriles, ne parvenaient plus à bouger. Se relever lui était désormais impossible.
Dorénavant à la merci de son assaillant, il ne pouvait chasser la botte boueuse que ce dernier pressait sur sa poitrine en geste conquérant, rendant sa respiration laborieuse. Son médaillon accusait le poids de cette charge et Anselme sentait l’auréole métallique se greffer à son pectoral.
— Alors maudit corbeau, tu abandonnes ou tu veux que je continue à te malmener encore un peu ? Tant que tu gigotes, rien ne m’empêche de poursuivre ma lancée. T’es déjà bien amoché mais je peux toujours de briser le nez ou te déloger une dent ou deux.
Il redressa la tête et regarda les juges qui le toisèrent d’un air réprobateur en inclinant la tête de gauche à droite.
— Sans le faire exprès bien évidemment ! se justifia-t-il pour plaider sa cause. Un léger dérapage dans l’ardeur d’un combat est si vite arrivé, n’est-ce pas messieurs ?
En dépit du voile vitreux qui recouvrait ses rétines larmoyantes, Anselme entraperçut les représentants échanger un œil confus, tiraillés entre leur devoir moral et l’allégeance à leur homologue. Même en de telles circonstances, seul contre deux, Isaac avait encore l’ascendance sur eux et ne manquerait pas de les couvrir de représailles ultérieures s’ils tentaient d’entraver la bonne exécution de sa vengeance.
Sa sécurité plus que menacée, Anselme craignit que les choses dégénèrent et que le duel ne bascule dans un déchaînement de violence à son encontre, sans personne pour empêcher le marquis de lui nuire. D’autant plus qu’il se savait déjà vaincu. Son visage maculé de bleus et strié de coupures ruisselait de son sang. Un brasier couvait dans son organisme. Ses os lui paraissaient fêlés, prompts à se rompre et ses muscles semblaient ne plus vouloir obéir à sa volonté. Il déglutit péniblement puis, réunissant son courage, parvint à clamer sa défaite.
Quand sa sentence fut proférée. Une lueur de soulagement traversa les prunelles absinthe de Théodore qui poussa un soupir et décréta aussitôt le marquis vainqueur, lui intimant de s’écarter pour laisser le baron reprendre sa contenance. Or, dominant sa victime d’une posture conquérante, Isaac rejeta l’ordre d’un geste désinvolte.
— S’il te plaît, arrête ! plaida Théodore en s’avançant vers lui. Tu as accepté les termes du combat et tu en es sorti victorieux. Tu l’as déjà sévèrement amoché en plus. À quoi ça sert de t’entêter au risque d’aggraver la colère de von Tassle à ton égard ?
Loin de modérer l’ire du vainqueur, Isaac éclata d’un rire malsain. Les traits de son visage tirés en un masque bestial.
— Oh ! mon pauvre cousin ! Que tu peux être limité parfois !
Il plongea sa main dans la poche de son veston et en sortit un pistolet au manche ivoirin et dont l’emboue métallique luisait sous la nitescence des flammes. Antonin et Théodore blêmirent à la vue de l’arme létale pointée sur le visage du baronnet.
— Tu… tu n’y penses pas sérieusement ! parvint à articuler le notaire, les yeux écarquillés et les membres tétanisés.
— Oh ! on a des remords, cher Théodore ? persifla Isaac en montrant les dents. Je pensais que tu étais ravi à l’idée que cette vermine reçoive la correction qu’elle mérite. Que tu serais même soulagé de ne plus jamais l’avoir dans tes pattes à l’office. Sois heureux, je t’offre la chance de nous en débarrasser définitivement !
— Mais… mais t’es complètement fou ! Il n’a jamais été question d’en venir à une telle extrémité ! paniqua-t-il d’une voix suraiguë. J’admets que je me suis amusé de te voir lui infliger une telle rouste mais tu vas trop loin là !
Un silence se fit, lourd et interminable, rythmé par les respirations saccadées des quatre nobliaux. Entravé par ses rênes, Balthazar manifestait sa colère. Il hennissait et ruait dans l’espoir de se libérer pour porter secours à son maître. Au loin, le hurlement d’un loup répondit à ses complaintes.
— S’il te plaît, calme-toi Isaac ! supplia Antonin en se rapprochant à son tour, les paumes ouvertes devant lui. Je comprends que tu sois furieux mais, surtout, ne fais rien que tu pourrais regretter… Punir ton rival est une chose, l’occire en est une autre. Tu risques la prison à perpétuité pour un tel crime et ni Théodore ni moi-même, pas même ton père, ne pourrons empêcher cette sentence… Ne gâche pas ta vie par souci de fierté mal placée et laisse-le tranquille. Il n’en vaut pas la peine et tu sais qu’il n’aura jamais la poigne de contrecarrer tes ambitions futures.
Il cessa sa marche et porta son attention sur Anselme qu’il gratifia d’un regard navré, honteux à l’idée de voir sa sécurité menacée alors qu’il s’était engagé à le protéger sous couvert de la loi.
— Certes, il est loin d’être aussi lâche que je le pensais, poursuivit-il en un aveu amer, mais jamais le baron ne pourra l’ériger comme un successeur digne de poursuivre ses desseins. Nous n’avons vraiment rien à craindre de lui. Maintenant, je t’en prie, donne-moi cette arme et partons ! La haine perturbe ta raison. Si tu appuies sur cette gâchette et que tu le tues, crois-moi que tu le regretteras pour le restant de ta vie. Le meurtre n’apaise pas les blessures, il les aggrave au contraire.
Isaac eut un rire effroyable. Un nuage de vapeur tiède, tel le souffle d’une bête, s’extirpa de sa gorge.
— Regretter ? Il n’y a absolument rien à regretter ! Je nous offre l’occasion parfaite pour nous débarrasser à jamais de cet indésiré ! Et, quoiqu’il vous en coûte, messieurs, vous allez m’y aider ! Car si j’avais simplement souhaité le molester je n’aurais pas pris la peine d’opérer de nuit, à l’écart de la ville avec vous pour seuls témoins, sombres crétins !
Théodore et Antonin échangèrent un regard alarmé.
— Voyons Isaac, tu n’espères tout de même pas faire de nous tes complices ! répliqua l’avocat d’une voix chevrotante. Certes, Teddy et moi ne portons pas l’estropié dans notre cœur mais tu ne peux pas l’abattre comme un vulgaire gibier ! Je sais qu’il t’a défié et humilié devant l’assemblée mais, quand bien même, il ne mérite pas un tel châtiment !
— Bien sûr qu’il le mérite ! éructa le blondin. Je tiens à lui faire payer son crime à hauteur de l’humiliation qu’il a osé m’infliger ! Vous ne savez pas à quel point père s’est révélé furieux suite au scandale que notre querelle a engendré ! Après mon dernier forfait, je lui avais promis de ne plus jamais recommencer et de préserver sa notoriété, jusqu’aux élections du moins ! Neuf mois que je me borne à modérer mes ardeurs et ne rien effectuer de compromettant ! Neuf mois partis en fumée à cause de cet enfoiré incapable de faire preuve de civilité en société !
Ses yeux étincelaient de fureur et ses membres frémissaient. À demi inconscient malgré la funeste fatalité qui planait au-dessus de son être, Anselme demeurait de marbre et défiait son adversaire sans ciller. S’il devait périr, il accueillerait la mort sans regret. Ainsi délaisserait-il ses proches pour rejoindre son père.
— Alors non, ce que je vais lui infliger n’est qu’un juste retour des choses ! poursuivit Isaac en raffermissant son emprise sur sa victime déchue, lui écrasant le sternum. Et n’ayez crainte, personne n’en sera rien. Il fait nuit et à nous trois nous pouvons aisément nous débarrasser d’un cadavre encombrant. Il suffira de le transporter à la lisière de la forêt. Avec un peu de chance, le loup sera là pour le dévorer. Dans le cas contraire, on pensera le savoir abattu par les potentiels enleveurs d’enfants ! Quant aux preuves de notre duel ? Baste ! Il suffira de brûler les documents et de soudoyer les bonnes personnes en échange de leur silence ou d’un alibi… Si ça se trouve, les gens feront aussi peu cas de sa mort que de celle de sa mère ! La garce n’a jamais été retrouvée et tout le monde, y compris les autorités, semble l’avoir oubliée. Comme quoi, même titrée de noblesse, la disparition d’une vermine n’intéresse personne ! Il n’y aura que le baron et ses proches partisans qui s’escrimeront à percer la vérité !
Chancelant sous son raisonnement, Théodore prit la parole :
— Je… je refuse de coopérer… Je refuse de mentir, de bafouer ce pour quoi je me suis engagé et de vivre avec ce meurtre sur la conscience ! Je comprends ta colère mais tu vas trop loin là !
Isaac dévia l’emboue de l’arme pour le pointer sur le marquis. À la vue de l’engin de mort braqué sur son cœur, le notaire se pétrifia. Un liquide chaud dévala la manche de son pantalon et goutta sur ses bottines souillées de boue. Un silence implacable s’abattit durant lequel, le vent rugissait d’agressivité. Son souffle mordant malmenait les feuillages alentour.
— Je refuse également d’être complice d’un tel meurtre ! marmonna Antonin d’une voix presque inaudible. Et, comme Teddy, je ne pourrais en aucun cas mentir aux autorités si l’on venait à m’interroger sur la disparition du baronnet ! D’autant que jamais tu ne pourras masquer les preuves de ton inculpation ni soudoyer autant de personnes… Alors soit raisonnable et rentrons.
— Hors de question que je laisse échapper une telle occasion ! aboya Isaac. Je vais tuer ce sale noréen et jeter son cadavre dans les bois avec ou sans votre aide. De votre côté, puisque vous êtes trop lâches pour m’offrir votre aide, vous rentrerez sagement chez vous et tiendrez votre langue. Si vous jouez les innocents et niez mon inculpation dans ce meurtre, je vous promets qu’il ne vous arrivera rien ! Dans le cas contraire, si je plonge, je peux vous assurer que vous plongerez avec moi et il n’y aura pas que mon courroux que vous aurez à subir mais également celui de mon père, de vos pères et de leurs paires ! Vos vies seront anéanties de même que tout espoir d’un avenir respectable ! Donc si j’étais vous, j’éviterais soigneusement de révéler le moindre indice permettant de nous identifier !
Il plissa les yeux et dévisagea ses dissidents, un rictus assassin esquissé sur ses lèvres.
— Me suis-je bien fait comprendre ?
Vaincus, incapables de réagir, les deux amis acquiescèrent. Isaac repointa son arme sur sa victime exagérément atone, en attente de sa fin prochaine et de la balle qui foudroierait son crâne.
— Un dernier mot, baronnet ?
Anselme cracha un filet de bile ensanglantée.
— Va te faire foutre ! marmonna-t-il en le défiant.
— À ta guise ! Souhaite le bonjour à tes parents de ma pa…
Il n’eut pas le temps d’achever sa sentence qu’un immense loup noir fondit sur lui, l’empoignant à l’épaule. Propulsé par son élan, le canidé entraîna le marquis dans sa chute, ses crocs profondément plantés dans sa chair perforée d’une vingtaine de trouées carmines. Au sol, ployant sous le poids de son assaillant qui gravait sur son corps de nouvelles morsures létales, Isaac criait et se débattait avant de se taire définitivement après un dernier râle d’agonie. Une fois sa proie inerte, le loup desserra la mâchoire. Du sang mêlé de bave dégoulinait de sa gueule béante. Ses grands yeux jaunes quittèrent sa victime pour venir se poser sur les deux adversaires restants. Il retroussa les babines, gonfla son énorme poitrail balafré et hérissa son pelage en un geste provocateur. Un grondement sourdait dans sa gorge.
À la vue de ce monstre infernal, Théodore et Antonin hurlèrent de terreur et détalèrent en hâte en quête de leur fief, sans un regard pour le fils de Malherbes dont le corps gisait sans vie près du socle de la statue. Durant l’assaut, leurs chevaux paniqués avaient fui le prédateur pour se réfugier dans la noirceur brumeuse.
Après s’être léché les babines, le canidé fit volte-face et rejoignit le fruit de ses entrailles. Il couina et approcha sa truffe pour renifler Anselme qui était parvenu à se retourner pour vider le contenu acide de son estomac et reprendre un soupçon de son souffle avant de lâcher prise et de se retrouver à nouveau face contre terre, embrassant la terre humide de sa joue. Dans un instinct de protection, Judith s’allongea à ses côtés, posa sa tête anguleuse sur le haut de son crâne et patienta. Son fils plongea sa main dans son pelage dru et charbonneux, exhalant le fumet caractéristique des sous-bois, et se laissa bercer par la tiédeur du ventre maternel.
Un long moment passa sans qu’aucun d’eux n’ose esquisser le moindre mouvement. Le silence avait repris possession de la nuit à l’exception du léger crépitement des lanternes dont les lumières chancelaient, parées à s’éteindre.
Quand il fut suffisamment rétabli pour bouger. Anselme, aidé par la louve, réussit à se redresser. L’animal le soutint puis le guida jusqu’à son destrier qui l’observait approcher d’un œil affolé. L’équidé était fiévreux, une bave écumeuse bordait ses lèvres et sa robe était poisseuse tant il avait rué et cabré pour porter secours à son maître. Mais l’attache solide des rênes à la charpentière avait entravé chacune de ses tentatives.
Le jeune homme ne parvint pas à les dénouer et dut se résoudre à lui enlever son mors. La tâche fut laborieuse tant ses doigts engourdis et son esprit altéré l’empêchaient de délier les lanières de cuir ou de jouir d’une force suffisante pour lever les bras et ôter le harnais. Cette mission accomplie, après force gémissements et jurons, le baronnet usa d’une racine en guise de marchepied et réussit, après plusieurs tentatives infructueuses pour mettre le pied à l’étrier, à remonter en selle. À peine installé, il s’écroula de tout son poids sur l’encolure de son cheval à qui il ordonna, avant de perdre connaissance, de se rendre au 39 chemin des dunes plutôt que de rentrer au manoir où sa traversée de la ville en si fâcheuse posture ne manquerait pas d’alerter divers témoins.
La louve, quant à elle, s’éloigna dans la brume après avoir fini de déguster une partie de sa proie fraîchement abattue.
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