Chapitre 29 – Thérapie nocturne
Ambre se réveilla en sursaut à l’entente de claquements de sabot couplés de hennissements s’élevant par delà la cloison murale de son logis. Encore sous l’emprise du sommeil, elle s’immobilisa et tendit l’oreille afin de s’assurer qu’il ne s’agissait pas là d’un énième cauchemar. Mais le vacarme extérieur perdura. Au vu de l’intensité de ses complaintes et de son agitation, le cheval paraissait comme fou.
Ce n’est certainement pas Ernest ! parvint-elle à analyser malgré son cerveau amolli par la torpeur. Le cri est trop grave et au vu de son poids, il ne ferait jamais un tel tapage.
Le tumulte cessa enfin et on toqua contre le battant de l’entrée. Trois coups nets, successifs, avalés par le silence qui s’ensuivit. La nervosité de la noréenne s’accrut et ses membres se roidirent. Au creux de sa poitrine, son cœur cognait à vive allure ; jamais personne à l’exception d’Anselme ne venait en ces lieux, encore moins à ces heures ténébreuses et sans y avoir été invité.
Serait-ce des miliciens ? songea-t-elle avec effroi, le sang pulsant dans ses veines et les poils hérissés au garde-à-vous. Le monstre au visage de lion ?
Avant de quitter sa chambre, elle craqua une allumette, embrasa la lanterne posée sur sa table de chevet puis, vêtue d’une simple robe en flanelle, franchit la porte pour s’avancer avec prudence dans la cuisine obscure, baignée de nuances outremer. Le parquet grinçait sous ses pieds nus et son haleine tiède se diluait dans l’air frais. Pour suppléer à la vulnérabilité de sa mise, elle fouilla dans un tiroir et en extirpa un couteau dont elle empoigna férocement le manche.
Adèle la rejoignit discrètement, incapable de demeurer calfeutrer dans ses quartiers tandis que son aînée bravait l’inconnu en solitaire. Épeurée, elle se pressa contre sa sœur et agrippa les pans de son habit tant en quête de sa protection que pour la soutenir de sa maigre présence. Elle la suivit comme son ombre jusque devant la porte d’entrée, dernier rempart contre un éventuel danger, qu’Ambre entrouvrit furtivement.
À travers l’épais brouillard, elle distingua l’imposante silhouette d’un cheval bai au crin noir dont les globes charbonneux étaient rivés sur elle en une supplique muette. En reconnaissant Balthazar, l’aînée écarta davantage le battant et scruta les environs. Elle lâcha un cri de stupeur en découvrant le corps de son ami assis contre le mur de pierre, les mains repliées sur son torse, la tête ployant vers le bas et les yeux mi-clos.
— Anselme ? Mais que fais-tu ici à une heure pareille ! s’alarma-t-elle en se baissant à son niveau.
Elle jeta le couteau puis posa la lanterne à même le sol. Sa tête proche de la sienne, elle remarqua le massacre opéré sur sa peau, striée de coupures et maculée de traînées pourprées. Sa chemise était partiellement déchirée, terreuse et mouillée, son veston déboutonné et son pantalon aussi piteux que le reste.
— Ma parole ! Mais qui t’a mis dans un tel état ?
Il tourna faiblement la tête et tenta d’accrocher le regard de son amie. Ses yeux étaient vitreux, encroûtés de chassie. Une paupière largement gonflée obstruait partiellement sa vision.
— Aide… aide-moi ! réussit-il à articuler, la bouche pâteuse.
Sans le questionner davantage, Ambre obtempéra. Avec le plus grand soin dont elle était capable, elle passa son bras au-dessus de son épaule puis le saisit à la taille et l’aida à se relever. Anselme gémit lorsqu’il se redressa, électrisé par la douleur qui irradiait dans l’entièreté de son être. Même soutenu de la sorte, il peinait à marcher, sa jambe estropiée se révélait incapable d’obéir à sa volonté, aussi raide qu’une branche. Lentement, Ambre le guida jusqu’au salon et le fit s’allonger sur la banquette. Il s’y laissa choir et déplia ses membres d’échassier traversés de soubresauts, le crâne enfoncé dans un coussin molletonné. Dans le noir et sous les coulures carmines, sa peau était d’une pâleur inquiétante. La chatte posa une paume sur son front et nota un début d’hypothermie.
— Tu es glacé ! s’enquit-elle en l’examinant hâtivement. As-tu des plaies qu’il me faut soigner en urgence ?
Il toussota puis murmura :
— Je ne crois pas… juste des contusions et quelques coupures… et deux ou trois côtes cassées, je crois…
Ambre acquiesça gravement et coupa sa respiration. Son haleine acide chargée de vomissure manquait de lui retourner l’estomac.
— Je… j’ai froid par contre, précisa-t-il en grelottant.
Sans attendre, la jeune femme se redressa. Elle déroula un plaide et l’enveloppa. Pendant qu’elle s’échinait à allumer un feu dans la cheminée afin de réchauffer l’atmosphère et d’illuminer les lieux pour mieux observer l’étendue du désastre, Adèle demeurait debout, les bras ballants, et la bouche bée.
— Que s’est-il passé ? Pourquoi est-ce qu’Anselme tremble autant et qu’il est tout barbouillé de sang ? couina-t-elle des sanglots dans la voix et des larmes au bord des yeux.
— Adèle par Halfadir ne reste pas là ! grogna Ambre en attisant les flammèches capricieuses à l’aide d’un soufflet. Si tu veux te montrer utile, apporte-lui un peu de sirop de valériane dilué dans un verre d’eau sinon retourne dans ta chambre !
Suite à cette injonction qui l’extirpa de sa sidération, la fillette obéit et s’enfuit à l’évier pour préparer le breuvage. Comme le blessé ne pouvait saisir à pleine main le récipient tant ses doigts gourds et blanchis refusaient de s’activer, elle approcha le verre de ses lèvres éclatées puis l’aida à boire. Le garçon avala trois gorgées puis toussa rauque. La déglutition lui fut fort pénible mais le ruissellement du liquide frais et sucré dans son organisme eut le don d’estomper brièvement ses brûlures internes.
— Tu en veux encore ? chuchota Adèle en approchant à nouveau le verre de sa bouche.
— Non merci… déclina le corbeau qui reposa sa tête sur le coussin et ferma les yeux, trop faible pour les conserver ouverts.
Adèle se retourna et demanda à sa sœur :
— Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
Ambre écarta son regard sur foyer pour venir sonder le blessé.
— Va me chercher la trousse de secours. Tu sais où elle est ?
— Dans le meuble sous le robinet de la salle d’eau.
— Bien ! prends-moi aussi des serviettes, du savon et un gant de toilette et tu poses tout au pied du canapé. Je veux aussi que tu me remplisses la bassine et que tu la ramènes ici si ce n’est pas trop lourd pour toi. Une fois que tu auras terminé, tu iras te recoucher !
— Mais moi aussi je peux aid…
— Adèle ! cracha l’aînée, les sourcils froncés et les iris embrasés d’une colère sourde. Tu fais ce que je te dis et tu ne discutes pas !
Humiliée d’être ainsi rudoyée, la petite s’exécuta. Ambre l’entendit renifler alors qu’elle s’éloignait. Elle s’en voulut d’avoir été si ferme mais l’urgence de la situation ne lui permettait guère de s’apitoyer sur ses états d’âme. La fillette revint à plusieurs reprises, déposa les offrandes au pied du canapé puis retourna dans sa chambre, claquant la porte derrière elle.
Quand le feu fut suffisamment intense pour s’entretenir de manière autonome, Ambre suspendit la bassine d’étain à la crémaillère afin de chauffer un tant soit peu le fond de liquide qu’elle contenait. Elle fit de même avec une casserole dans laquelle elle mit à mariner un cocktail de plantes aux vertus relaxantes. Dans l’âtre, les brindilles crépitaient, les flammes encore timides commençaient à dévorer les bûches. Le halo rougeâtre s’intensifia et permit une visibilité correcte. L’aînée délaissa le foyer et rejoignit le blessé. Sa respiration, lente et régulière, s’entrecoupait de quinte de toux conjuguée à de ténus gémissements.
Ambre marqua un instant d’hésitation. Que devait-elle faire ? Opérer par ordre de gravité, c’était une évidence, mais n’était-il pas plus judicieux de chevaucher Balthazar pour gagner Varden et quérir un médecin au plus vite ? Même s’il ne présentait pas de blessure d’une gravité avérée, il pouvait toutefois couver un mal plus profond. Après tout, sa mère avait succombé d’une infection pernicieuse alors que tout portait à croire qu’elle était hors de danger suite à l’entaille infligée à son bras.
Elle trancha pour la première solution qui lui semblait la plus judicieuse puis s’installa au chevet du blessé dont le parfum de bleuet s’était évaporé. Il empestait la sueur, le cheval, l’urine et l’hémoglobine ainsi qu’un fumet sauvage qu’elle ne parvenait pas à identifier. Ambre vacilla tant ses narines furent agressées par le flot de puanteur que son odorat captait. Elle se fit violence pour refluer sa nausée, prit sa main et la pressa avec douceur.
— Anselme ! Je suis désolée, mais il va falloir que je te déshabille. Je ne peux absolument pas te laisser dans un tel état. Tu empestes la charogne et tes affaires sont trempées.
— Fais ce que tu dois faire ! répondit-il mollement.
Ambre déboutonna les rares attaches subsistantes de son veston dont elle écarta les pans pour ensuite ôter celles de sa chemise puis elle passa délicatement les bras du garçon à travers les manches, le libérant de cette gangue de tissu déchirée désormais hors d’usage. Un affreux rictus tordit ses lèvres lorsqu’elle découvrit l’étendue des blessures estampillées sur le corps de son ami. Si nombreuses soient-elles, au moins paraissaient-elles de gravité modérées. À l’exception du visage, elles se cantonnaient à de simples hématomes. En revanche, qu’en était-il des éventuelles lésions internes ? Anselme avait fait part de côtes fêlées et Ambre espérait qu’aucun autre dommage n’y soit associé.
— Mais qui a pu te mettre dans un tel état ! ne put-elle s’empêcher de demander. Tu t’es battu ?
— C’est grave ? éluda-t-il.
Elle se renfrogna puis soupira.
— Je ne pense pas, même si tu es sacrément bien amoché. Ton agresseur n’y est pas allé de main morte.
Elle s’arma de courage et entreprit de le dévêtir intégralement. Non sans mal, elle délaça les bottes du blessé qu’elle jeta une à une dans un coin de la pièce sans se soucier de souiller son parquet. Libérés de leur entrave de cuir, les orteils du brunet s’agitaient faiblement sous ses chaussettes trempées, marbrées de sang et de poussière. Dans le même état, son pantalon fut tout aussi difficile à ôter, laissant apparaître la peau cireuse de ses cuisses constellées de boutons et dont les hématomes encore rouges rivalisaient avec ses taches de naissance.
Quand il ne fut plus qu’en simple caleçon, elle ne sut si elle devait poursuivre et lui ôter cette ultime pièce de tissu, gardienne de son intimité, vérolée par le sang et les fluides de son organisme qui ne manqueraient pas d’irriter davantage cette zone sensible et d’aggraver le risque d’infection. Anselme posa une main fébrile sur la sienne et l’autorisa à continuer son œuvre, toute pudeur envolée et totalement confiant dans les gestes de sa partenaire.
La respiration coupée, Ambre lui ôta cette dernière barrière, tâchant de ne pas s’attarder sur son sexe apparent puis glissa une serviette propre sous lui. Le gant de toilette en main, elle le plongea dans l’eau tiède, le frotta avec un peu de savon noir puis entreprit de laver son ami de pied en cap en commençant par le dos et les flancs, ce qui le forçait à adopter une position semi-assise et peu confortable. Elle usait de gestes lents et timides tant elle redoutait d’éveiller sa douleur.
À mesure que le gant parcourait son corps, la peau se délestait de ses souillures alors que l’eau de la bassine virait à la cendre, vrillée de volutes sanguines. Elle laissa toutefois le soin à Anselme de nettoyer lui-même son entrejambe qu’elle recouvrit aussitôt d’une seconde serviette une fois celle-ci lavée. Désormais propre et sec, le corps du garçon ne laissait effectivement apparaître que des sévices sans extrême gravité. Quelques estafilades sur le visage — une lèvre incisée, un œil poché, un nez cassé et une arcade sourcilière enflée — des côtes fêlées et les talons cloqués. Ajouter à cela de multiples hématomes éparpillés du torse jusqu’aux genoux.
Pour la première fois de sa vie, elle put observer de près l’importante cicatrice qui lui barrait sa jambe meurtrie. Trois lignes blanches d’une troublante netteté provoquées, d’après ses dires, par une main prédatrice, une arme prohibée et retirée de la circulation depuis une vingtaine d’années.
— Je comprends pourquoi tu as toujours du mal à marcher ! nota-t-elle, presque pour elle-même en suivant le passage de l’incision centrale du bout de l’index.
Le visage d’Anselme avait repris des couleurs, ses sens s’étaient aiguisés et son corps inerte avait regagné un soupçon de motricité. La caresse du gant et le feu ronronnant dans le foyer à deux mètres de là avaient permis de réchauffer son organisme et de chasser sa léthargie. Ambre ouvrit la trousse et en sortit plusieurs compresses ainsi que des flacons d’huile végétale ; l’un de millepertuis, une plante réputée pour ses propriétés tant cicatrisantes qu’anti-inflammatoires sur les ecchymoses. L’autre contenait un mélange de lavande fine et de laurier noble, voué à atténuer les coupures. Elle imbiba deux chiffons de ces décoctions puis entreprit de masser chaque parcelle endommagée, les alternants en fonction des plaies à traiter.
Inactif, Anselme l’observait prodiguer ses soins. Il avait rarement vu son amie si calme et concentrée, les lèvres pincées sous la concentration. Le pli entre ses sourcils froncés dessinait une ride du lion sur son front autour duquel cascadaient de manière chaotique ses longs cheveux flamboyants. Bien qu’il eut été totalement nu devant elle, Ambre n’était guère plus habillée avec cette robe de chambre écrue dont la transparence laissait innocemment entrevoir les traits de son anatomie. Il n’avait jamais eu le loisir d’admirer d’aussi près les atours féminins ; sa poitrine formée, la finesse de sa taille accentuée par la courbure de ses hanches, l’ourlet de son ventre charnu et le galbe de ses cuisses, le tout sublimé par cette peau léopardée, si unique.
En d’autres circonstances, ce portrait l’aurait charmé pour ne pas dire émoustillé. Pourtant, il s’agissait de son Ambre, sa chatte au tempérament de feu. Et bien qu’elle soit devenue, indéniablement, une jeune femme à la silhouette éclose, le corbeau se refusait de la voir autrement que comme celle qu’elle avait toujours été à ses yeux ; cette alliée chère à son cœur auprès de qui il pouvait tout partager sans crainte d’être rabaissé ou jugé. Il ne ressentait rien d’autre pour elle que cet attachement, cet amour sincère, presque fraternel, envers cette sœur qu’il n’avait jamais eue. Une dévotion ineffable qu’aucune autre personne, fût-elle son beau-père ou sa grand-mère Séverine, ne saurait lui procurer.
Une fois qu’elle eut terminé de le panser, Ambre rangea les flacons dans sa trousse, jeta les compresses usées dans la corbeille puis versa l’eau frémissante de la casserole dans une tasse qu’elle tendit à son patient, ajoutant une grosse cuillerée de miel et des gouttes de laudanum dans la décoction pour apaiser sa toux et appeler le sommeil.
— Je te laisse ça ici, au cas où tu as soif, dit-elle en le posant sur le guéridon. Si tu as besoin de quoi que ce soit, surtout n’hésite pas à m’appeler. Je pense être trop nerveuse pour me rendormir.
Avant qu’elle ne reparte, Anselme lui agrippa le poignet.
— Attends ! reste un peu avec moi, s’il te plaît !
Il se redressa légèrement et lui laissa un peu d’espace sur la banquette afin qu’elle puisse s’installer. Dès qu’elle fut assise, il reposa sa tête sur ses cuisses, remonta de nouveau la couverture jusque sous sa nuque et soupira. D’abord hésitante, la chatte glissa une main dans sa chevelure ébène gorgée d’humidité, dont les mèches emmêlées suscitaient un brossage et entravaient le passage de ses doigts. Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, silencieux, contemplant les flammes onduler dans l’âtre.
— S’il te plaît, chante-moi une berceuse, murmura-t-il d’une voix ensommeillée.
— Laquelle te ferait plaisir ?
— Peu importe, celle que tu préfères… Tu m’en chantais tellement autrefois, je les aimais toutes.
Ambre réfléchit puis sélectionna la plus adéquate, Les lamentations de Hrafn, connue autrement sous le titre : La saudade du corbeau solitaire. Elle s’éclaircit la gorge et chantonna tout bas :
« Au-dessus des nuages, à la lueur du soir
Un valeureux corbeau croasse son désespoir
Les ailes déployées et les serres déliées
Vers l’infini s’envole, calmer son âme blessée
Les tempêtes ardentes et les vagues déchaînées
Reflètent ses passions et voilent ses pensées
Sous l’astre lunaire à jamais solitaire
Sa silhouette obsidienne se pare d’outremer
Tandis que d’or cuivré ses iris étincellent
Héritage incertain d’un mal originel
Au-dessus des nuages, à la lueur du soir
Un valeureux corbeau croasse son désespoir
Pauvre Hrafn à présent seul
De son jumeau Korpr devant faire son deuil
Car de la flèche d’un harpon, son cœur fut fauché
Par l’océan sans fin son corps fut dévoré »
L’aria fut suivie par des fredonnements couplés à des caresses qu’Ambre prodiguait machinalement sur le sommet de son crâne. Quand la respiration de son ami devint régulière et qu’elle se rendit compte qu’Anselme venait de s’endormir, elle releva délicatement sa tête afin de s’éclipser.
Dehors, la lueur de l’aurore frôlait l’horizon.
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