Chapitre 33 – De sombres présages
Bien que la météo fût clémente et qu’un timide soleil parvenait à percer le voile nuageux, le trajet jusqu’aux hospices se révéla laborieux. Alexander chevauchait en tête, imperméable aux nombreux regards incrédules des citadins portés sur sa personne et sur son fils adoptif au visage tuméfié. Ployé en avant sur sa monture, les yeux à demi clos et gémissant de douleur, Anselme manquait de tomber à la renverse au moindre mouvement brusque de Montaigne. Plus fougueux que Balthazar, l’équidé moreau était peu habitué à accueillir sur son échine ce léger cavalier indolent ainsi qu’à arpenter la ville à ces heures de pleine activité où la foule bruyante se déplaçait en chaos désorganisé. Il avançait d’un pas alerte, broyant son mors avec nervosité, ses oreilles duveteuses s’agitant aussi vivement que sa queue. Velours et Désirée, rompus de fatigue par leur long périple matinal, suivaient la cadence imposée par les destriers et grognaient lorsqu’un tiers frôlait de trop près leurs maîtres.
Le cortège quitta la basse-ville puis gravit une partie de l’avenue de l’Égalité avant de s’engouffrer dans les ruelles tortueuses de la médiane. Quelques venelles plus loin, la discrète entrée des hospices se révéla à leur gauche avec ce portail en bois massif enchâssé dans cette façade rythmée de briques et colombages. Alexander stoppa net son destrier puis fit tinter la cloche en fer au-dessous de laquelle une pancarte en marbre indiquait le nom de la vénérable institution : Hospices de la Vénerie. Un sobriquet insolite pour un établissement voué aux soins mais ô combien évocateur pour qui en connaissait le propriétaire, monsieur Hippolyte von Dorff, dont la passion pour la chasse était héréditaire.
Dès que le portail fut ouvert par le gardien, ce dernier les incita à pénétrer dans la cour puis, ayant reconnu ses nobles invités aux mines fermées, s’en fut aussitôt quérir un éventuel médecin ou infirmier dans l’enceinte du bâtiment. Tandis que le père aidait le fils à mettre pied à terre, des palefreniers accoururent pour prendre en charge les montures et s’occuper des chiens aussi éreintés qu’affamés. Alexander passa un bras sous l’aisselle d’Anselme afin de le maintenir au mieux tout en essayant de ne pas effleurer ses hématomes, si nombreux dans la région costale. Le jeune homme chancelait et s’appuyait de tout son poids sur son beau-père, crachant forces jurons chaque fois que sa jambe meurtrie manquait de ployer. Cahin-caha, le binôme s’engagea dans le corps de logis où la maîtresse des lieux descendait hâtivement les escaliers pour aller les accueillir. Ses sabots claquaient sur le sol dallé, d’un éclatant blanc ivoirin, en accord aux épais rideaux qui bordaient chaque baie vitrée s’ouvrant sur le préau et le patio verdoyant.
— Oh ! Alexander, mais que vous est-il arrivé encore ? s’exclama-t-elle, les traits du visage déformés par l’angoisse.
Sa voix suraiguë résonna dans l’espace désert chargé des senteurs médicinales.
— N’ayez crainte Joséphine, tempéra l’homme en réajustant sa prise sur la hanche d’Anselme pour mieux le soutenir. Il n’y a rien d’alarmant en ce qui nous concerne bien que j’aimerais que vous sondiez en détail l’état de mon garçon.
— Par la Licorne ! Mais que lui est-il arrivé ?
Les sourcils arqués, l’infirmière examinait le blessé de ses yeux cérulés flanqués de pattes d’oie. Un rictus tordait ses lèvres à mesure qu’elle analysait l’étendue du désastre et écoutait les explications sommaires énumérées par le baron père.
— À première vue rien de grave en effet, mais venez-donc ! les intima-t-elle après un temps. Je vais vous conduire dans une chambre à l’étage. Aurel dort encore mais Antonin va l’ausculter.
Le baron la remercia d’un filet de voix afin de masquer son émoi. Malgré sa prévoyance et ce premier constat favorable, il ne pouvait s’empêcher de demeurer aux abois, la mâchoire crispée et les muscles roides, inquiet pour son fils bien que ses jours soient, de toute évidence, hors de danger. De plus, la tiédeur et les odeurs de ce sanctuaire familier excitaient ses tensions internes, faisant réémerger en sa mémoire un florilège de souvenirs gorgés d’amertume. Durant sa tendre jeunesse, il lui était arrivé plus d’une fois de fréquenter l’établissement afin de soigner les nombreuses meurtrissures infligées par son père aliéné sur sa personne.
Ainsi connaissait-il les hospices jusque dans les moindres recoins ; ses douze chambres mansardées privées pour les convalescences longue durée et la patientèle fortunée, son dortoir d’une vingtaine de lits, ce petit cabinet visant à accueillir des clients journaliers, cette vaste salle de convivialité faisant office de réfectoire ainsi que ce salon s’ouvrant sur les jardins pour terminer sur des zones réservées au personnel telles que la buanderie, l’apothicairerie ou encore les cuisines. De ce fait, il traitait familièrement les propriétaires, devenus au fil des ans ses amis les plus sincères. Toutefois, il n’avait plus foulé cette aile depuis le meurtre d’Ambroise et le lynchage d’Anselme dont l’état alarmant l’avait obligé à demeurer alité deux mois durant, suivi de plusieurs semaines de rééducation pour réapprendre à marcher convenablement.
Alexander avait été fier du travail accompli par Aurel et son chirurgien, permettant au garçon de se mouvoir un minimum sans une aide extérieure. Au vu de la gravité de ses blessures — ces trois effroyables balafres qui lui avaient lacéré la chair et le muscle de la cuisse — guérir une telle plaie avait été loin d’être aisé surtout lorsqu’on savait la nature de l’arme qui les lui avait infligées ; une main prédatrice, pourtant interdite pour sa nuisibilité et dont il ne restait dorénavant que de rares exemplaires en circulation.
Il en allait de même pour cette damnée Écaille de wyvern ! ne put-il s’empêcher de songer, l’échine frissonnante à la réminiscence de ce gantelet cuirassé prolongé de griffes acérées à l’extrémité des doigts et de cette pastille obsidienne qui prodiguait à son bénéficiaire, une sensation d’invulnérabilité couplée d’un besoin impérieux de défouler ses passions les plus refoulées.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans une chambre libre, le baron dissipa ses pensées délétères puis déposa son fils sur le rebord du lit avant de se redresser, laissant le blessé s’affaler de tout son poids dans la parure nivéenne. Les os d’Alexander craquèrent sous l’effort et des perles de sueur dévalèrent ses tempes où quelques mèches brunes commençaient à grisonner.
Il n’eut pas le temps de questionner son garçon que Joséphine le chassa sans ménagement de la pièce :
— Sortez-donc, baron ! Allez vous reposer un peu et vous restaurer ! dit-elle d’un timbre frôlant l’injonction, posant une main sur le haut de son dos pour l’engager à partir. Il est près de neuf heures et Hippolyte est très certainement réveillé. Si mon mari ou ma fille ne se sont pas rués dessus, sachez qu’il doit rester du café et du pain frais. Mangez donc un morceau, voulez-vous ? Vous êtes si pâle et manquez de défaillir !
— C’est fort aimable à vous ! railla Alexander qui suivit sans rechigner l’impulsion opérée par son hôtesse.
Après une ultime parole bienveillante adressée au blessé, il laissa Anselme aux bons soins de l’infirmière qui fut bientôt rejointe par son gendre Victorien. Le magistrat croisa le jeune homme au bout du couloir. Avec sa carrure étoffée, ses épaules droites, sa mâchoire volontaire dépourvue de duvet et sa chevelure blonde coupée en brosse, le médecin en devenir était le portrait jouvenceau de son père Aurel dont il épousait la digne profession et le caractère affable.
Le baron le salua d’une chaleureuse poignée de main avant de descendre les marches de l’escalier. Une fois au rez-de-chaussée, il déverrouilla l’une des baies vitrées puis se faufila dans le patio en quête de l’habitation frontalière, résidence des von Dorff. Plutôt que de fouler le pavage qui scindait la pelouse sur toute la longueur, il préféra arpenter les arcades ombragées, les yeux rivés sur la fontaine ornementée et la ribambelle de simples et herbes aromatiques cultivés. Des passereaux aux plumages bariolés gazouillaient sur les branches de l’unique arbre planté sous lequel deux bancs avaient été disposés.
Combien de fois s’était-il reposé en solitaire dans ce sanctuaire paisible, désireux de chasser les supplices qui l’agitaient après sa convalescence et la perte de son adorée ? À cette scénographie nostalgique, le baron s’arrêta et étrangla un sanglot. Il ne sut quoi de la fatigue ou de l’angoisse matinale l’avaient tant chamboulé mais des larmes naissantes noyèrent ses yeux. Des tressautements secouèrent ses mains et son ventre se noua rageusement. Incapable d’endiguer sa défaillance momentanée, il dut se résoudre à s’asseoir un instant. Pour tenter de canaliser ses émotions, il redressa la tête puis, les paupières closes, inspira à pleins poumons l’air aromatisé d’essences florales.
Par la corne d’Adam, qu’il détestait s’épancher sur ses propres tourments ! Surtout en un tel établissement public. Dominé par la peur instinctive qu’un individu malveillant ne le surprenne et vienne retourner ses faiblesses contre lui.
Car, même datée, la douleur demeurait vive, incandescente. La perte de sa chère Désirée l’avait ébranlé jusqu’au plus profond de son être, le laissant atrocement seul et désespéré. Et si la chienne fidèle le suivait à chacun de ses déplacements, jamais il n’avait pu tourner la page de cette histoire tragique. Cet amour déchu qui l’avait transporté durant sa jeunesse avant que son père, l’esprit ravagé par l’alcool et l’Écaille de wyverne, n’y mette un terme et ne la rosse sévèrement, expulsant de son ventre leur enfant qui s’apprêtait à naître et dont le cadavre gisait sous le rosier blanc, planté entre les racines du vieux noyer. Cet accouchement prématuré fut un spectacle terrible pour la mère éplorée qui n’avait pu se résoudre à perpétuer son existence humaine en endossant le poids de ce fardeau par trop douloureux.
Après vingt années sous sa forme de levrette, il ne restait presque aucune preuve de l’ancienne humanité de Désirée, hormis des souvenirs érodés par le temps, une poignée de documents administratifs, deux photographies monochromes capturées le jour de leurs fiançailles et cette bague rutilante qu’il arborait à l’auriculaire, symbole de ce mariage qui n’avait pu avoir lieu.
Après avoir retrouvé un semblant de contenance, Alexander sécha ses larmes d’un revers de la manche puis reprit son chemin. Il ouvrit la porte opposée et s’insinua dans un corridor bien plus sombre que le bâtiment qu’il venait de quitter avec ces murs en briques armées de poutres apparentes, ce plafond bas rythmé de solives et cette tommette ocrée. Une procession de tableaux affrontait une rangée de portes closes. Les œuvres illustraient des scènes de chasse et des peintures animalières sporadiquement égayées de portraits de famille et de miroirs enchâssés.
Lorsqu’il aperçut son reflet négligé, Alexander fut secoué d’un rire acide. Son teint livide et la crispation de ses traits soulignaient l’ensemble de ses rides. Des cernes mangeaient ses yeux zébrés de filaments grenat et ses cheveux s’enchevêtraient en une broussaille rebelle. Sans oublier sa vêture de guingois et tachetée de boue aux extrémités dont les fibres exhalaient la sueur et le poney. Les doigts écarquillés en peigne improvisé, il se coiffa en hâte. Puis il réajusta son col et lissa son pantalon dans une veine tentative d’amoindrir sa décadence actuelle.
Parvenu au bout du couloir, un alléchant fumet de café noir et de pain grillé vint taquiner ses narines. Cet appel de la nourriture éveilla son appétit, déliant son estomac jusqu’alors sanglé par la frayeur matinale qu’il avait essuyé. D’autant qu’il n’avait rien avalé depuis la veille au soir, quoique cela fut un repas frugal. Car, il avait beau être un homme titré, propriétaire d’un magnifique domaine et jouissant d’un salaire honorable qui lui permettait d’engager des domestiques et de ne manquer de rien, il était très loin d’être aussi fortuné que ses pairs. Ainsi effectuait-il des dépenses raisonnées et ne gaspillait-il sa richesse pécuniaire en vacuités, surtout depuis que Judith s’en trouva transformée. Certes, il aurait pu congédier Émilie ou Maxime mais son attachement envers ces jeunes employés était authentique et il jugeait trop cruel de séparer le frère de la sœur.
Il saliva à ce fumet alléchant et son ventre gronda en un gargouillement sonore. Le poing assuré, il cogna contre le battant de la porte puis pénétra dans l’enceinte lorsqu’une voix masculine l’y invita. Alexander découvrit son hôte en bras de chemise, installé à l’autre bout de la table, près de l’âtre où un beau feu ronronnait. Des trophées d’animaux empaillés trônaient de part et d’autre de l’imposante cheminée, accompagnés par des rangées de fusils soigneusement astiqués dont le métal brillait à la lumière du jour. Sur la table en bois massif, chandeliers et bouquets de fleurs séchées exposaient leurs atours. Bien que chargé d’une décoration mortifère, le lieu se révélait convivial et ordonné, à l’image de son propriétaire, adepte inconditionné de la cynégétique.
Au fond, devant la fenêtre entrebâillée, Diane fumait tranquillement, avachie sur une chaise, une auge de café noir maintenue en équilibre sur son giron. Contrairement à d’ordinaire, ses longs cheveux sépia n’étaient nullement entravés et ondulaient le long de sa nuque pour venir s’échouer à l’orée de sa poitrine. Sa chemise légère, à motifs argyle, pendait sur le côté, dévoilant une épaule laiteuse à la musculature dessinée. Une culotte courte habillait le haut de ses jambes, laissant apparaître ses mollets fermes et solides, striés de piqûres et d’écorchures sans doute instillées par de perfides ronces lors de ses errances forestières.
Alexander les salua poliment, quelque peu gêné d’avoir coupé cours à leur intimité. Le visage du quinquagénaire imprima sa stupeur de voir son associé chez lui à une heure si avancée et dont l’aspect dépenaillé témoignait que sa visite n’était guère en vue d’une simple courtoisie. Il délaissa son repas, essuya ses mains enfarinées sur sa serviette, réajusta son monocle devant son œil droit et se leva afin de venir le saluer.
— Quelle surprise de vous trouver céans, Alexander ! Au vu de votre mine, je suppose que l’affaire est sérieuse. Installez-vous, je vous prie. Voulez-vous un café ?
— Volontiers, répondit l’intéressé en s’exécutant, séduit à l’idée de jouir enfin d’un brin de confort.
Hippolyte se saisit de la cafetière puis versa une rasade de liquide fumant dans une tasse qu’il tendit à son hôte. Les doigts et les paumes pressés contre la paroi tiède, Alexander huma avec délice l’arôme âcre et boisé.
— Avez-vous faim également, monsieur von Tassle ? demanda Diane en expirant une bouffée de cigarette, la pointe de ses cheveux caressée par la brise.
— Ma foi, ce sera avec grand plaisir, mademoiselle, répondit-il avec un sourire contrit, pour tout vous avouer, je suis affamé.
Sans attendre, elle écrasa son mégot dans le cendrier avant de s’armer de sa tasse puis de se redresser.
— Je peux vous faire une omelette dans ce cas. Aimez-vous les champignons ? Ils sont encore très frais, je les ai cueillis pas plus tard qu’hier.
Le baron opina du chef puis la fille s’éclipsa dans la pièce voisine. En attente de sa pitance, Alexander narra à son associé les événements antérieurs ; du départ furtif d’Anselme jusqu’à leur venue aux hospices. Tout fut brièvement relaté par ordre chronologique. Hippolyte l’écoutait sans ciller tout en triturant la pointe de sa royale, le front froissé et les lèvres étirées en un pli soucieux.
Diane revint une dizaine de minutes plus tard avec une assiette garnie d’une épaisse omelette aux champignons persillés agrémentée d’une tranche de lard fondante et d’une généreuse tartine de pain aux graines beurrée. Une fois qu’elle eut servi son hôte, son père l’autorisa à demeurer céans si l’envie lui prenait d’interagir à la conversation qu’ils avaient engagée et dont elle avait entendu des bribes par delà la cloison murale qui séparait la cuisine de la salle à manger. La sellière-harnacheuse accepta avec joie. Après tout, nul impératif ne l’attendait en ce jour de repos. D’autant qu’elle venait d’apprendre que son fiancé était d’ores et déjà réquisitionné pour soigner le baronnet blessé. De plus, une balade équestre dans la lande ou la forêt environnante serait inenvisageable en de telles circonstances.
— Le climat politique va se tendre dangereusement, réfléchit Hippolyte, une fois le récit du baron achevé. Je ne pensais pas que les choses entreraient si vite en débâcle. C’en est effrayant. Je suis d’accord avec vous sur le fait que Laurent tiendra Anselme en partie responsable de la mort de son fils. Je vous conseille vivement de veiller sur votre garçon, chaque déplacement pourrait lui nuire. Pour ce qui est du loup, il n’est pas impensable qu’il s’escrime à l’occire, qu’importe le moyen employé.
Diane se rembrunit à cette mention, inquiète pour la sécurité de son ami Théodore. Toutefois, le baron la rassura à ce sujet en lui certifiant que, selon les propos rapportés par Anselme, les jeunes von Eyre et de Lussac avaient pris la fuite sitôt Isaac trépassé. Le loup ne les aurait pas pourchassés, trop concentré à l’idée de déguster sa proie fraîchement abattue.
— D’après le lieutenant Chastel que j’ai croisé brièvement sur les lieux, le cadavre du jeune de Malherbes serait méconnaissable ! Un carnage ! m’a-t-il précisé avant que je ne reprenne ma route en quête de mon garçon. M’est avis que Théodore est directement rentré dans sa tanière et doit présentement souffrir le courroux de son père. Wolfgang doit-être hors de lui.
— Quel abruti ! pesta-t-elle, consternée que son ami ait été si candide d’avoir accepté un tel marché sachant pertinemment la fourberie d’Isaac et les moult griefs qu’il éprouvait envers le baronnet. Dommage que Judith ne lui ait pas croqué une jambe, tiens ! Cela lui aurait servi de leçon !
Alexander manqua de s’étouffer avec sa bouchée à cette déclaration. Une main devant la bouche et l’autre pressée contre son sternum, il toussota, estomaqué par ce qu’il venait d’entendre.
— Je vous demande pardon ? fit-il d’une voix étranglée.
Diane et son père échangèrent un regard. Les bras croisés contre sa poitrine, Hippolyte s’expliqua :
— L’identité de la bête est un secret de lupanar. Nombre de gens soupçonnent que la louve et votre femme ne sont qu’une seule et même personne mais d’aucuns n’osent l’affirmer à haute voix. Entre la disparition inexpliquée de votre épouse au totem de loup suivie six mois après par l’apparition chimérique d’un canis lupus aux iris de braise, la coïncidence est trop grotesque pour être ignorée. Et si j’en note votre réaction, je suppose que nous avions vu juste et que vous saviez ce qu’il en était.
— C’est d’ailleurs pour cette raison que père et moi-même refusons de la chasser ! précisa la fille en contemplant d’un œil vague les trophées de sangliers et de chevreuils érigés sur le mur dont les globes de verre miroitaient à la lumière. Cependant, certains chasseurs et miliciens se font une joie de la traquer alors qu’ils en soupçonnent sa nature. Occire la baronne en plus d’une noble créature, quel prestige ! Et quelle vengeance sur votre engeance dans les esprits des plus xénophobes !
Son café terminé, Diane se redressa à nouveau afin de prendre congé. Inquiet pour sa sécurité, son père la toisa d’un air sévère.
— Je ne vais ni dans la lande ni dans la forêt, rassure-toi, papa ! pouffa-t-elle en lui tapotant nonchalamment l’épaule. Je ne suis pas assez folle pour arpenter la campagne alors que des miliciens et la soldatesque doivent grouiller à chaque recoin. Par contre, la nouvelle du meurtre a dû forcément s’ébruiter. Un petit tour en ville me permettra de recueillir quelques informations. Si ça se trouve, au vu de la tragédie, l’une des gazettes aura même eu l’occasion de pondre un article sur le sujet.
Sachant son départ prochain, Alexander demanda :
— Puis-je requérir vos services, je vous prie ?
— Bien sûr, baron. Que désirez-vous ?
— Pouvez-vous reconduire Montaigne et mes deux chiens à mon domicile puis avertir mes gens de l’affaire ? Nul besoin d’entrer dans les détails. Je souhaiterais simplement les rassurer quant à l’état d’Anselme. Je ne pense pas pouvoir retourner au manoir avant ce soir, ayant promis au lieutenant Chastel de lui délivrer mes informations une fois mon fils retrouvé. Je dois au plus vite clarifier la situation et innocenter mon garçon du moindre soupçon porté à son encontre.
— Je n’y vois pas d’inconvénient ! conclut-elle avant de sortir.
À son départ, Hippolyte et le baron s’accordèrent quelques minutes de silence, plongés dans leurs réflexions. Le magistrat se sentait étrangement las, chamboulé d’une myriade d’émotions contradictoires et par le raz de marée d’obstacles qu’il allait devoir affronter ces prochains jours.
— Que dois-je faire selon vous ? s’enquit-il finalement.
Le brunet au monocle esquissa une moue. Afin de canaliser son humeur, il quitta la table pour s’installer devant la fenêtre et déguster la cigarette qu’il venait d’allumer sans incommoder son invité par la fumée. Il se tenait très droit, sa main libre cachée dans la poche de son pantalon.
— Soudoyer Léopold pour qu’il se rallie à ta cause, je suppose ? répondit-il en crachant un nuage de vapeur entre ses lèvres pincées. Et bien qu’il ne soit pas réputé pour ses ferveurs politiques ni pour son zèle au labeur, il n’en demeure pas moins un homme juste doté de valeurs issues de son goût prononcé pour le domaine maritime. M’est avis que les forfaits de son fils, même opérés sous la menace du revolver, ne le laisseront pas de marbre et le forceront à réagir pour restaurer son honneur.
Alexander hocha gravement la tête. Hippolyte poursuivit :
— En revanche, amadouer Wolfgang ne sera pas aussi aisé. Il redoute par trop son beau-frère pour se plier de bonne grâce à vos exigences futures. Il ne serait pas impensable qu’il vous offre une compensation financière pour réparer les torts de son rejeton et escamoter l’affaire plutôt que de vous déclarer une quelconque allégeance. Comme il l’a toujours fait.
— Au vu des récents événements, je doute que Wolfgang soit si réticent à l’idée d’affronter Laurent. N’oublions pas qu’Isaac a menacé d’abattre le fruit de ses entrailles sans le moindre remords. J’ai beau haïr Wolfgang pour ce qu’il est et ce qu’il m’a fait subir, j’ai toujours été admiratif devant l’amour qu’il vouait à son fils. Jamais il ne pardonnera un tel acte. Qui sait réellement qui du père ou du fils de Malherbes est l’instigateur de ce perfide stratagème ?
— Les deux très certainement, bien qu’Isaac ne soit que l’instrument de son père dont il partage la noirceur d’âme. D’ailleurs, je trouve sombrement ironique que son meurtrier soit une femme, noréenne de surcroît, même sous l’apparence d’une bête.
Alexander acquiesça, observant d’un air songeur le petit rapace empaillé, aux ailes déployées, trônant sur le manteau de la cheminée. Son interlocuteur suivit son regard.
— Je sais que vous l’évitez ces derniers mois mais allez-vous requérir l’aide de Friedrich ? s’enquit-il à la vue du faucon, dont la symbolique se rapprochait du blason ducal.
— Je préfère m’en abstenir ! répondit le baron, plus sèchement qu’il ne l’aurait souhaité. Je ne lui accorde plus aucune confiance depuis ce fameux soir de l’Alliance, voilà bientôt un an. Comme je vous l’ai avoué, Friedrich est mêlé à ces disparitions d’enfants. Mon mentor a beau être duc et maire depuis plus de vingt ans, quelqu’un le manipule et dispose d’un levier assez solide pour le faire ployer à sa guise. Jamais, de son plein gré, il n’aurait pu s’abaisser à commettre de tels crimes autrement ! Je ne tiens pas à graviter dans son cercle sachant les traîtres qui peuvent s’y trouver et encore moins lui révéler mes doutes ou mes pensées.
— Peu peuvent se targuer de posséder un tel pouvoir, en effet ! D’autant que, vous l’avez très certainement remarqué mais le pauvre homme défaille. Il n’est plus que l’ombre de lui-même et trompe ses tourments dans la wyverne.
L’échine d’Alexander frémit à cette mention. Il avait noté les changements récents dans la personnalité de celui qu’il admirait autrefois ; les discrets tremblements qui agitaient ses mains, le léger tressautement de ses lèvres, ses pupilles souvent dilatées pour dévorer l’ensemble de ses iris, sa difficulté à structurer ses réflexions en un discours cohérent, sa tendance à l’emportement sur des choses futiles ou, à l’inverse, à un flegme consternant lors de sujets plus délicats. Combien de temps restait-il avant que cette maudite drogue ne rogne sa personnalité et ne le plonge dans un délire bestial éternel comme ce fut le cas pour son père ? D’où provenait-elle d’ailleurs ? L’importation, la commercialisation puis la consommation de l’Écaille de wyverne étaient prohibées par la loi depuis vingt ans. Les stocks illicites restants avaient dû être totalement écoulés depuis lors. Comment le duc von Hauzen avait-il pu s’en procurer ?
— Il est possible que ce soit Laurent qui la lui ait confiée en échange de services ? Après tout, son navire effectue la traversée jusqu’à Pandreden, un petit échantillon de drogue doit facilement échapper à la douane. Et qui d’autre que le marquis pour désirer la disparition de ces enfants du peuple de hrafn, la « vermine tachetée » comme il le proclame si bien.
— Je ne pense pas, rétorqua Alexander. Friedrich n’apprécie pas Laurent plus que moi et je le vois mal sombrer dans un tel état de dépendance de son propre fait. Qu’importe les apparences, von Hauzen souffre et ploie devant les ordres qu’on lui astreint. La wyverne l’apaisera jusqu’à ce qu’elle engloutisse sa psyché. Quant à Laurent, bien que ces enlèvements doivent effectivement le réjouir, je doute qu’il soit l’instigateur de ce complot. En tant que membre de l’Hydre, il se doit de respecter son serment ; dispenser sa fortune au bon développement de nos villes, favoriser l’entente commerciale avec Pandreden et veiller à la sécurité de ses concitoyens, aranéens comme noréens.
— Ce dernier point laisse à désirer le concernant, n’oublions pas le lot d’affaires scabreuses et de scandales portés en son nom, vous et votre cher Ambroise en êtes les victimes directes. Sans compter que s’il est élu, une guerre avec les mines septentrionales ne serait pas à exclure.
Il grimaça puis tapota l’emboue de sa cigarette contre le rebord du cendrier avant de la reporter à ses lèvres.
— Mais, je suis d’accord avec vous, assura-t-il en inspirant une énième bouffée, je ne vois pas en quoi ces enlèvements pourraient lui être bénéfiques. À moins d’une obscure manœuvre politique pour accéder à la tête de l’État ?
— Je ne saurais le dire, hélas ! souffla Alexander, épuisé par ces réflexions. De la même manière que je n’imagine pas le marquis von Dorff s’abaisser à pareille ignominie pour espérer l’emporter.
— Jamais mon cousin ne s’adonnerait à de tels crimes ! Certes, le vieil homme ne porte pas les noréens dans son cœur. Il les cantonne au rôle de faire valoir et d’espèce inférieure comme on nous l’a toujours enseigné à la Licorne. Pourtant il ne leur souhaite aucun mal et entretient avec eux des rapports cordiaux. À l’instar de votre oncle Desrosiers, Dieter est trop droit et inflexible pour opérer de telles actions mesquines. Et Alastair, pourtant bien plus virulent dans ses idéaux, serait encore moins enclin à s’adonner à une telle vilenie.
Alexander écarta les bras d’un geste fataliste avant de les reposer sur les accoudoirs.
— Dans ce cas, je ne vois aucun suspect en lice parmi les puissants du territoire. Si l’on ignore Hangar Hani et le comte de Laflégere qui gouvernent leurs zones géographiques respectives et dont l’intervention dans cette affaire d’enlèvements serait parfaitement absurde.
Un silence méditatif s’en suivit. N’ayant guère de mention à rajouter, Hippolyte écrasa son mégot contre le rebord de la semaine puis expira son ultime bouffée de fumée avant de conclure :
— Seul l’avenir nous le dira…
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