Chapitre – Interlude
Après un dernier coup de peigne, Alexander saisit un ruban de soie ultramarine puis noua ses cheveux ébène en son éternel catogan, hommage muet à sa tendre Désirée qui le mirait de ses grands yeux noisette, sa longue silhouette sableuse moirée de poils châtaigne étalée sur la literie immaculée. Dorénavant, il était l’un des rares hommes à adopter cette coiffure tombée en désuétude, y compris chez ses aînés dont l’affection portait davantage sur une chevelure courte aux ondulations savamment domptées. Par la suite, il aspergea sa nuque de quelques gouttes de parfum, réajusta son col amidonné égayé d’une cravate et admira son reflet à travers le miroir en pied.
Malgré la fatigue qui imprégnait ses traits, il se trouvait élégant dans ce veston bleu de guède rehaussé de passementeries obsidiennes et argentées. Un pantalon noir habillait ses jambes, masquant le haut de ses souliers vernis. Cette vêture sobre et légèrement surannée le seyait, loin des harmonies puissamment colorées du marquis von Eyre et des atours en vogue de la gent féminine, aussi bariolés que le plumage d’un paon ou de ces oiseaux exotiques venus des confins pandredeniens que l’on exhibait en ménagerie ou dans les collections muséales.
Nonobstant ses deux alliances, sa mise soignée était dépourvue de bijoux et du moindre ornement ostentatoire. Un déguisement discret, idéal pour se fondre dans la masse chamarrée. Car, par-dessus tout, le baron ne souhaitait guère attirer l’attention sur sa personne, laissant le soin à son ancien mentor de tirer sa révérence en cette ultime célébration de l’Alliance sous son règne diplomatique, orchestrée en son fief.
De ce fait, Alexander n’avait prévu aucun discours pour la soirée à venir ni n’escomptait entreprendre quelque manœuvre politique. Il était trop rompu, trop préoccupé pour mener correctement cet exercice, surtout en ces temps d’obscure incertitude. Puisque, en définitive, il ne savait réellement à qui pouvoir se fier dans cette nuée humaine et préférait observer les agissements de ses soi-disant partisans dans le vain espoir de débusquer ceux ou celles qui s’empresseront de lui tourner le dos ou de le poignarder à son insu. Il espérait secrètement découvrir une bonne fois pour toutes l’identité de ce marionnettiste qui, dans l’ombre, faisait ployer Friedrich et ourdissait les innombrables drames en cours. Si tant est que cettedite personne fasse acte de présence et ne soit pas conviée au manoir von Dorff où une autre soirée se déroulait en parallèle et regroupait les clans dissidents au régime établi.
Mâtin ! Que ces prochaines heures allaient se révéler éreintantes ! Lui qui n’aspirait qu’à une douce nuit de repos dans cette semaine de labeur d’ores et déjà chargée tant sur le plan professionnel que social.
Dire qu’il lui faudrait prendre le chemin du tribunal le lendemain, l’esprit frais et disponible ; écouter les témoins, étudier les textes de loi, rédiger des ordonnances et préparer les audiences ultérieures… Des directives de prime importance puisque le verdict de ces divers procès s’appuyait en partie entre ses mains expertes. Le magistrat pouvait ainsi faire basculer la vie de ces dévoyés que la justice avait ferrés entre ses mailles que cela soit pour une simple rapine ou des sévices bien plus graves opérés sur autrui.
— Comment me trouves-tu, ma chère ? s’enquit l’homme qui, les bras écartés, observa sa compagne dont la queue panachée fouetta l’oreiller en guise de réponse.
Même transformée depuis deux décennies, il avait toujours eu l’habitude de lui parler ainsi. Quand bien même il n’obtiendrait de sa part qu’un aboiement étouffé ou un geste de familiarité canine. Bien sûr, ces confidences à sens uniques n’avaient lieu qu’au sein de son enceinte afin que nul être extérieur ne le juge comme aliéné. Car Désirée était une levrette, son ancienne psyché humaine totalement éclipsée dont seul ne demeurait que cet amour inconditionnel. Cependant, elle demeurait incroyablement lucide et intelligente, comprenant le moindre ordre énoncé par ses lèvres.
— Te comporteras-tu de la même manière auprès de moi ? railla le fantôme de Judith sous son apparence féminine qui venait de se matérialiser juste derrière lui, le ceignant de ses bras et la tête proche de son oreille.
Alexander ferma les yeux un instant, profitant de cette étreinte immatérielle et se remémorant le parfum de la louve.
— Si un jour, on parvient à laver ton honneur, annonça-t-il à mi-voix, sache que tu seras la bienvenue en ma demeure.
— La louve est moins docile que ta chienne Alexander ! susurra-t-elle en affirmant son étreinte. Je doute d’être en mesure de regagner la chaleur d’un foyer ou la torpeur d’une existence domestique. La nature a toujours été mon domaine, la forêt est un royaume où je m’y sens bien et en sécurité.
— Et tu abandonnerais ton fils et ta belle-mère sans l’ombre d’un remords ? objecta-t-il, tentant d’imaginer mentalement une réponse adéquate de sa part.
— La forêt n’est guère loin et rien ne compte plus à leurs yeux que mon épanouissement. Je suis louve désormais, nul collier ou chaîne ne serait me contraindre et entraver ma nature vagabonde. Nulle pièce de viande, bien tendre ou juteuse, ne saurait me faire saliver et ne rassasierait en rien mon appétit démesuré.
Le baron opina gravement puis demanda d’une voix morne :
— Pourquoi t’es-tu transformée, Judith ?
Le spectre lui tapota l’épaule en geste de soutien puis s’effaça en un nuage vaporeux sans apporter le moindre indice sur cet état de fait. L’homme n’avait aucune idée sur la raison de ce basculement ; avait-elle été acculée au bord de cette falaise par un tiers criminel dont elle avait démasqué l’identité ou entendu les plans que ce dernier avait échafaudés ? Était-elle grièvement blessée, obligée de troquer son corps contre celui de l’animal à dessein de prolonger son énergie vitale ? C’était-elle transformée avant ou après avoir chuté de ce promontoire rocheux ?
Ne souhaitant ruminer davantage sa hargne intérieure, le baron sortit de ses appartements, suivi par Désirée, puis descendit l’escalier pour rejoindre le rez-de-chaussée où Anselme l’attendait dans le hall en compagnie de sa féale, prêts à prendre le chemin du départ. À leur vue, un sourire sincère fendit son visage tant la vision de ces deux jeunes gens, au bras l’un de l’autre et si joliment apprêtés pour l’occasion, le ravit. Deux êtres complices à l’aube de leur existence, en quête de découvertes, de liberté et de plaisirs.
Par la licorne ! Qu’il était loin le temps de sa propre insouciance et de ses premiers émois ! Certes, il aurait pu leur envier cette alliance ineffable, cette délicieuse complicité empreinte de félicité, lui qui s’était emmuré tant d’années dans une morne solitude dépourvue du moindre rayon de liesse, terrassé par les drames et le fardeau de sa dévorante ambition. Or, force était de constater que ces jouvenceaux, à son image, partageaient des infortunes communes ; la perte de leurs parents respectifs que cela soit par le deuil ou la métamorphose. En guise de confidence, son fils adoptif l’avait même averti sur le destin tragique d’Hélène, la mère de la sororie, retrouvée morte sur le perron de leur cottage sous sa forme d’hermine et non, comme l’affirmait la cadette, transformée en phoque à la fourrure lactescente qui venait visiter ses filles sur la plage de temps à autre.
Cette confession l’avait fait aigrement sourire. Pourquoi fallait-il que tous les gens de son entourage, qu’importe leur âge, leur origine ou leur fonction, soient ainsi cabossés par la vie ? En y réfléchissant, il n’y avait que les familles d’Aurel et d’Hippolyte ainsi que son grand-oncle Lucius Desrosiers qui étaient exemptes de toute vicissitude apparente. Le proverbe disait vrai ; à trop coudoyer la guigne, on l’attirait systématiquement à soi.
Parvenu en bas des marches de l’escalier, Alexander complimenta le binôme, usant de sa voix grave empreinte de suavité, puis serra d’une main assurée celle de la féline dont les yeux d’ambre, en écho à la barrette à plumes de faisan piquée dans sa chevelure, plongèrent dans les siens.
Une sensation étrange le tenailla en cet instant. Bien que sensiblement plus jeune, la tête couronnée d’une abondante crinière rousse et la peau du visage constellées d’éphélides, cette Ambre jouissait d’une silhouette et d’une taille similaires à celle de son ancienne épouse, noréenne par essence. Mais le plus impressionnant demeurait ces yeux de braise qui, pareillement à ceux de Judith, rutilaient d’une même intensité.
Alexander en fut subjugué. D’où résultait une telle spécificité, si rare parmi la population hrafn ou ulfarks ? Était-ce un héritage svingars, le peuple sanglier, dont on ne disposait finalement que de très peu d’informations à leur sujet ? Ou bien les deux femmes présentaient un quelconque lien de parenté éloigné ? Ce qui, au demeurant, ne paraissait pas si incongru d’autant qu’elles provenaient d’une même zone géographique.
À ce constat, le baron ne put s’empêcher de ressentir un chagrin fort amer. Car, cela allait bientôt faire un an que Judith s’en fut allée. Un an depuis que cette cruelle pantomime semblait avoir débuté et les différents acteurs couraient encore dans la nature. Des prédateurs anonymes, organisés, qui agissaient pour on ne savait quel motif impérieux. Combien d’autres enfants allaient être enlevés avant que cette mascarade ne s’achève et que les coupables soient mis sous fer en attendant un procès pour les condamner ?
L’arrivée d’Adèle accompagnée par Séverine coupa court à son errance mentale. Le sourire aux lèvres, la fillette venait embrasser sa sœur avant que celle-ci ne quitte le manoir pour ne la rejoindre qu’aux heures sombres de la nuit. Elle fit de même avec Anselme puis se tourna vers le maître des lieux et demeura un moment immobile, ne sachant quel salut opérer en sa présence ; devait-elle lui serrer la main ou bien s’incliner avec estime ? L’homme fut amusé par son hésitation palpable et lui sourit aimablement avant de lui tendre sa dextre qu’elle saisit aussitôt.
— Très bonne soirée à vous, Alexander ! assura-t-elle de sa voix flûtée, nullement gênée par cette familiarité qu’il lui avait permise lors de leur précédente rencontre. Merci encore pour l’accueil, promis je serai très sage et m’occuperai très bien de Désirée !
Ayant reconnu son nom, la chienne jappa et battit la queue de contentement. Sa réplique et la réaction de la levrette, arracha au baron un petit rire que Séverine, attendrie, partagea également. À l’instar de la grand-mère d’Anselme, Alexander était troublé par cette enfant au caractère si affable et au physique des plus singuliers dont certains traits lui semblaient vaguement familiers. Jamais il n’avait aperçu une carnation d’une telle blancheur, que cela soit dans la pigmentation de la peau ou celle de son crin. Et quels incroyables yeux bleus ! Aussi perçants que ceux de la vieille Medreva de Meriden, d’après ses souvenirs.
Sagace, sémillante et altruiste, selon ses premières impressions et les anecdotes rapportées de son garçon, la fillette au totem d’oiseau aurait-elle pu devenir shaman également, si les circonstances le lui avaient permis ? Il ne le savait guère. Sans compter qu’il ne connaissait presque rien des dogmes shamaniques hormis que ces gens-là étaient autrefois considérés avec une extrême déférence, maillon clé entre les membres de leur clan et le Aràn Halfadir. À la fois guérisseurs, éducateurs et conseillers, gouvernant en étroite collaboration avec leur chef respectif.
Dès que les salutations furent achevées, le baron incita son fils et sa féale à prendre le chemin du départ. Dehors, le soleil déclinant teintait de cuivre et de mauve les jardins assoupis. L’ombre du manoir s’étirait devant eux, dévorant partiellement le fiacre qui les attendait. Tout en marchant jusqu’au véhicule où Pieter patientait en compagnie du gros Zola, l’homme jetait quelques œillades au binôme qui avançait sagement à ses côtés. Anselme avait troqué sa morosité coutumière. Une jovialité sincère éclairait son visage émacié. Quant à sa cavalière, cette dernière paraissait tant amène qu’agitée et s’accrochait à son ami tel un oiseau à son perchoir, appréhendant certainement les festivités dans ce milieu mondain auquel elle n’était guère habituée.
Alexander la trouva adorable dans sa posture altière émaillée de fébrilité et se revit vingt-et-un ans auparavant aux bras de sa Désirée, gravissant les marches de la Belle Époque, un restaurant prestigieux,afin de célébrer leurs fiançailles tout juste scellées. Aujourd’hui, la levrette avançait à ses côtés, ultime soutien muet avant que la chienne, à contrecœur, ne délaisse son maître à sa soirée. Le baron la gratifia d’une caresse sur le haut de son crâne puis dut se faire violence pour étouffer un soupir tandis qu’il s’asseyait dans le véhicule, seul face aux deux jouvenceaux étroitement liés.
Son cœur se comprima dans sa poitrine à la vue de ce charmant portrait. Car, jamais de sa vie, il ne partagerait son existence auprès d’une autre femme ni n’envisageait de nouer une si profonde amitié envers une tierce personne, masculine comme féminine. Déjà deux fois veuf à trente-huit ans à peine, il ne pouvait se résoudre à aimer de nouveau — qu’il s’agisse d’une relation charnelle autant que platonique — par crainte de souffrir viscéralement si malheur arrivait à cette dernière. Son âme meurtrie ne le supporterait pas ; mieux valait la solitude éternelle plutôt qu’un énième abandon au risque de finir terrassé définitivement.
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