LES MONDES ERRANTS – Chapitre 43

Chapitre 43 – Prologue

Auréolée d’un halo argenté, la lune était particulièrement belle sous ce ciel noir moucheté d’étoiles vacillantes qui plongeait le paysage sous une lueur diaphane. Une légère brise soufflait et emportait avec elle une agréable odeur d’humus et de feu de bois. Son voile invisible faisait frissonner les feuilles d’arbres ocrées et accordait une atmosphère d’une douce sérénité dans ce village de campagne reculé du monde.

À l’orée d’une petite rue, emmitouflées sous une épaisse couche de vêtements, deux silhouettes se tenaient debout et observaient avec un vif intérêt cette femme ivre rentrer chez elle en titubant après avoir été reconduite devant la porte de son logis. Son trousseau en main, elle parvint après plusieurs vaines tentatives à engouffrer les clés dans la serrure. Puis, une fois la porte ouverte, elle salua ces deux inconnus — « des anges gardiens » comme elle les avait appelés — d’un geste fébrile de la main avant de refermer la porte dans un claquement assourdissant.

— Un café ça te dit ? demanda l’homme à son acolyte. Il est tout juste vingt et une heures, nous avons encore du temps avant de repartir si on le souhaite.

— Pourquoi pas, répondit une jeune femme en posant délicatement une main sur son estomac qui criait famine, mais dans un endroit où ils servent à manger dans ce cas. J’ai super faim et vu qu’on est dans le Gers, je ne refuserai pas de manger un bon magret.

L’homme esquissa un sourire, amusé par le caractère toujours aussi jovial de sa cadette de huit ans.

Ils prirent la direction du centre, marchant d’un pas lent tout en examinant ces lieux parfaitement tranquilles où nul bruit ne se faisait entendre.

— Tu crois que ce village est toujours comme ça actuellement ? demanda la jeune blonde, plongée dans ses réflexions.

— Je ne pense pas qu’il ait énormément changé en quarante ans. Hormis les enseignes peut-être, sûrement même. Ah ! et les cabines téléphoniques, ajouta-t-il en pointant du doigt cette structure parallélépipédique grise couverte de tags, ça fait longtemps que je n’en avais pas vu une.

La femme gloussa et sortit son portable sur lequel aucun réseau n’était disponible. Elle tapa le mot de passe et son fond d’écran s’afficha instantanément ; la demoiselle était représentée avec son compagnon en train de faire les fous lors d’une soirée déguisée pour célébrer son vingt-neuvième anniversaire. De son pouce elle appuya sur une icône et adressa un regard à son acolyte qui la dominait d’une bonne tête.

— Une petite photo souvenir devant cette relique, ça te tente Florian ?

— Allez, vas-y ! ricana-t-il en se plaçant près d’elle. Mais par pitié Maud évite de la partager sur les réseaux, j’ai horreur de voir ma tête affichée on ne sait où.

— T’inquiète, je la garderai pour moi et la mettrai dans mon album avec les autres. Je t’en offrirai un exemplaire imprimé une fois que j’aurai assez de matière pour en créer un recueil avec nos aventures. De toute façon, je n’ai pas le droit de la partager au risque de briser le secret professionnel et je ne veux pas d’ennuis avec la direction.

Elle se colla à lui et, d’un geste habile, tendit le bras pour faire un selfie.

— C’est dans la boîte ! s’écria-t-elle en rangeant l’objet dans sa veste molletonnée. Voilà notre petit souvenir pour ce fameux séjour furtif dans le Gers en novembre 1997.

Ils continuèrent leur route et aperçurent une brasserie située sous les rangées d’arcades. Ils y entrèrent et s’installèrent à une table pour dîner. N’ayant que peu d’appétit, Florian se laissa tout de même convaincre de manger un morceau, appâté par les fumets alléchants des mets trônant sur les tables annexes ainsi que par la générosité des aliments présents dans les assiettes et le prix si ridiculement abordable des plats.

— Eh bien ! Vive les années quatre-vingt-dix où il ne fallait pas vendre un rein pour manger de la viande dans un bon restaurant.

Maud pouffa et replia sa carte des menus, portant son dévolu sur le fameux magret de canard accompagné de pommes de terre sautées dans de la graisse d’oie ainsi qu’un fagot de haricots enroulés dans du lard.

— Tu as l’appétit d’un ogre ! nota-t-il une fois qu’ils eurent commandé leurs plats au serveur. Je ne sais pas comment tu fais pour enquiller autant de nourriture dans un si petit gabarit.

— Oh tu sais ce que l’on fait ne m’empêche ni de dormir ni de manger. Et pour une fois que la mission n’était pas des plus compliquées à réaliser, je vais pas me priver de manger. Je suis contente qu’on ait réussi à raisonner cette femme et à la convaincre de la raccompagner à pied chez elle sans encombre. Au pire, elle ira chercher sa voiture demain une fois qu’elle aura dégrisé. Cinq kilomètres de marche, y’a pire.

— Comme quoi, il en faut parfois peu pour sauver une vie. En espérant que nos sermons lui servent de leçon pour l’avenir. Ce serait terriblement triste d’intervenir à nouveau sur ce cas si elle daigne recommencer.

— J’espère aussi, que ce pauvre monsieur ne revienne pas à la clinique car sa mère aura recommencé à déconner avec la bouteille et le volant et se sera tuée une nouvelle fois sur la route en laissant derrière elle ses trois enfants.

— C’est pourtant une des causes d’interventions les plus fréquentes. Si ce n’est la première avec les suicides et les abandons.

Les plats leur furent apportés et ils commencèrent à piocher avidement dans ces denrées fumantes où les senteurs enivrantes de viande cuite s’immisçaient dans leurs narines. Le goût des aliments était exquis tant ils étaient assaisonnés avec soin.

— Ça t’est déjà arrivé d’avoir un cas à régler plusieurs fois ? demanda la jeune femme en portant ses yeux noisette dans les pupilles gris-vertes de l’homme.

En pleine mastication, Florian opina du chef. Il termina sa bouchée, but une gorgée d’eau et s’éclaircit la voix.

— Une fois oui, assura-t-il en reposant son verre, un cas plutôt désespéré. Cette affaire m’a pas mal remué et j’ai dû prendre plusieurs semaines de congés suite à cela.

— Tu peux m’en dire plus ? s’enquit-elle en le dévisageant avec une troublante intensité.

Il fit la moue et posa sa fourchette.

— C’était il y a quatre ans, peu de temps avant que tu n’arrives à la clinique. Le vieil homme s’appelait Yves, Yves Moreau plus exactement. D’habitude je ne me souviens pas du nom de mes patients mais lui, je ne pourrai jamais l’oublier. L’homme est venu pas moins de quatre fois à la clinique, chaque fois atteint d’un syndrome d’Ophélie de plus en plus sévère.

— Quatre fois ? s’étonna Maud en écarquillant les yeux. C’est possible ? Qu’a-t-il vécu pour être autant impacté ?

— C’est là le problème, soupira-t-il en glissant une main dans ses cheveux bruns où quelques cheveux blancs commençaient à naître, son cas était désespéré. Et je redoute de le voir à nouveau débarquer un jour ou l’autre pour le soigner encore. Vois-tu, ce monsieur a pendant toute son enfance essuyé des sévices de la part de ses parents. Je te passerai les détails là-dessus tout comme je ne te décrirai rien de précis concernant là où il vivait ni comment il vivait mais il a tellement été marqué, et ce, de nombreuses fois que l’Ophélie s’est déclenchée à quatre reprises. Chaque fois qu’il venait à la clinique c’était pour le même motif malgré des dates divergentes. Pour sa dernière venue, mon acolyte de l’époque, qui n’était autre que mon mentor, et moi-même avons usé d’une certaine violence pour forcer le père et la mère à cesser leurs actes de maltraitance sur leur unique enfant. J’espère vraiment que cette dernière tentative a marché et qu’il a pu par la suite trouver un équilibre dans sa vie meurtrie.

— C’est horrible ! s’exclama-t-elle en baissant la tête. Pauvre homme. Les gens sont ignobles parfois !

— C’est le genre de cas que je ne te souhaite nullement de croiser sur ta route. Du moins, si tu restes encore auprès de moi pour les missions à venir, je tenterai de te préserver de ce genre d’affaires lugubres. Elles ne nous laissent pas indemnes. Et ce n’est pas les services que l’on nous prescrit auprès d’un psychologue qui changent quoi que ce soit.

L’appétit coupé, elle ne termina pas son assiette et laissa une bonne partie de sa pitance. Bien sûr, elle était consciente dans ce en quoi elle s’était engagée et des affaires ou missions qu’elle devrait effectuer en appartenant à la fonction très fermée de la Brigade des Ailes Irisées. Du haut de ses vingt-cinq ans, mademoiselle Maud Roux était parvenue à se frayer un chemin dans cette institution très sélective, possédant assez de force de caractère mais également suffisamment d’empathie pour pouvoir supporter les affaires les plus sinistres qu’elle pourrait croiser sur sa route.

Dès son premier jour, elle avait été placée sous la direction de ce monsieur Florian Leroy qui l’avait prise sous son aile pour la former. Les deux acolytes formaient un duo singulier. Lui, d’un tempérament calme et mesuré, se retrouvait à encadrer cette jeune femme sémillante et débordant d’enthousiasme conjugué à une curiosité sans limites ; un binôme en total opposé mais qui se révélait efficace par sa complémentarité.

Florian regarda sa montre et vit qu’il était temps pour eux de s’éclipser afin de rentrer sans que personne ne s’en aperçoive. La dernière gorgée de café avalée, il se redressa, imité par Maud. Au comptoir, il sortit de son porte-monnaie un billet de cent francs — sur lequel la tête de Delacroix et la liberté guidant le peuple étaient illustrées — pour payer l’addition. On lui rendit la somme due qu’il fourra dans sa poche avant de fermer son long manteau.

Dehors, ils se dirigèrent vers la sortie du village, longeant les allées illuminées par la lueur des réverbères qui parcouraient chaque côté de la chaussée goudronnée. Silencieusement, ils s’en allaient en direction de la forêt ; un endroit où nul ne pourrait les apercevoir.

La promenade digestive leur faisait le plus grand bien après ce repas copieux. Une fois le village quitté, Maud alluma la lampe torche présente dans son sac à main. Ils enjambèrent un ru et s’engouffrèrent dans les profondeurs de cette forêt paisible, nimbée par les chapes de brumes. Ils sillonnaient ce chemin sinueux bardé de rocs, de ronces et d’orties. Le petit bois craquait sous leurs pieds alors que le croassement des corbeaux et le hululement des chouettes se faisaient entendre non loin d’eux.

Suffisamment éloignés, ils s’arrêtèrent. Florian admira le dos de sa main et pressa son majeur ainsi que son annulaire contre la paume. Son acolyte fit de même et, tel un réveil, des chiffres s’affichèrent sur le revers de leur main où la date du 19 juillet 2043 était écrite en noir.

— Prête ? demanda-t-il en lui adressant un sourire.

— Parée m’sieur !

De leur pouce, ils appuyèrent fortement sur la série de chiffres pendant plusieurs secondes afin que leur peau détecte leur empreinte digitale. Ils furent immédiatement enveloppés d’un halo bleuté avant de disparaître en un claquement de doigts, ne laissant derrière eux qu’un vaste tas de poussière éparpillé dans l’air et un chat sauvage confus par le spectacle irréel qu’il venait de voir.

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