Chapitre 2 – La chatte farouche
Ambre se déplaçait avec une agilité féline entre les tablées, les bras chargés de pintes de bière fraîches, de verres de vin rouge et de carafes qu’elle distribuait aux clients.
Il y avait du monde à la taverne à cette heure du déjeuner. La jeune femme prenait les commandes, servait les boissons et amenait les assiettes fumantes. Le repas du jour, concocté par Beyrus, patron de la Taverne de l’Ours, se composait d’une bouillie de choux où marinaient d’épais morceaux de lard et des croûtons de pain bis. Peu élaboré, le menu avait l’avantage d’être chaud et copieux, abordable pour le salaire d’un ouvrier moyen.
Comme la majorité des échoppes de Varden, la brasserie s’ancrait dans un style rustique avec ses murs en pierres ivoirines et ses poutres apparentes qui reliaient le parquet jusqu’aux solives du plafond. Un feu crépitait dans l’imposante cheminée dont le manteau exhibait diverses fioritures à l’effigie de l’ours. Bien que taillé dans du bois brut dépourvu de moulures, le mobilier n’en demeurait pas moins de qualité, à l’image de la cuisine et du soin accordé à la propreté. Après tout, la Taverne de l’Ours était un établissement respectable qui, hormis quelques rixes et querelles innocentes, n’avait à son pedigree aucune histoire sordide à relater.
Une fois qu’Ambre eut fini de servir les clients, elle s’accouda au comptoir puis s’alluma une cigarette qu’elle dégusta tout en contemplant la pièce d’un œil vague en quête d’une éventuelle sollicitation. Depuis trois ans qu’elle travaillait céans, elle était parvenue à prendre ses marques et à gagner l’estime de ses hôtes. Chose qui n’était guère aisée au départ, au vu de son tempérament sanguin et de son inexpérience dans le domaine de la restauration. Cependant, elle essuyait encore de temps à autre des esclandres auprès d’hommes avinés qui louaient sans aucune décence sa jeunesse ainsi que ses atours féminins. Loin d’être charmée par ces galanteries obscènes, elle sentait le fléau de la colère parcourir ses veines et s’opposait de vive voix à ses admirateurs dont le regard lubrique l’écœurait. Par chance, Beyrus la soutenait et chassait sans ménagement les impertinents de son antre. Le géant s’était toujours montré d’un naturel protecteur à l’égard de celle qu’il surnommait « sa grande ».
Leur rencontre s’était déroulée un soir. Alors qu’il visitait son arrière-cour pour y déposer ses déchets journaliers, Beyrus avait entendu un échange houleux ponctué de cris aigus émanant du fond de son impasse, noyée sous la pénombre et les volutes brumeuses. Troublé par l’algarade, il avait accouru puis aperçu la demoiselle prise au piège, à la merci d’un individu qui s’apprêtait à la rosser. Âgée de quinze ans au moment des faits, aussi famélique qu’un chat de gouttière, Ambre tentait de défier son assaillant à qui elle avait dérobé le contenu de sa bourse dans l’espoir d’acheter un peu de nourriture. Car le périple en mer de son père s’éternisait et après quatre mois d’attente interminable, la fortune qu’il avait laissée à sa fille pour subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de sa puînée s’était évaporée. L’adolescente ne pouvait donc plus se payer de quoi manger décemment et souffrait de la faim.
Sous le regard accusateur des deux hommes qui lui barraient la voie et contre qui elle ne pouvait rivaliser, la jeune voleuse s’était excusée de son méfait et avait redonné le trophée à son propriétaire. Puis, la tête basse et les larmes au bord des yeux, elle avait expliqué les motifs de sa rapine dans l’espoir d’amoindrir les conséquences de son acte. Le vol, même alimentaire, était passible d’une amende salée qu’elle ne pouvait payer dans l’immédiat et elle ne voulait surtout pas que son père fût mis au courant de sa conduite indigne de peur de le décevoir. Imperméable à ses excuses, la victime aurait volontiers porté plainte aux forces de l’ordre mais Beyrus, ému par la mine implorante de la chapardeuse, l’avait convaincu de ne pas envenimer l’affaire et de s’en aller sans autre forme de procès.
Quand l’offensé se fut éclipsé et qu’Ambre s’était retrouvée seule face au géant, ce dernier l’avait invitée à pénétrer dans son établissement. Il lui avait offert un repas chaud ainsi qu’un panier de restes qu’elle pourrait ramener à son domicile. Enfin, pour éviter que l’adolescente ne retente à l’avenir pareil forfait, il lui avait proposé de travailler à son service. Car la brasserie tournait bien et une aide supplémentaire était la bienvenue ; au moins pourrait-il se concentrer en cuisine tandis qu’il reléguerait le ménage et les autres tâches ingrates à sa future petite main.
D’abord méfiante, Ambre avait fini par accepter en dépit de poursuivre sa scolarité qu’elle savait chaotique depuis la transformation de sa mère. L’absence d’Hélène l’avait érigée comme mère de substitution à l’égard de sa cadette dont elle avait la garde pendant les longs séjours maritimes de son père. À défaut d’être à la traîne sur ses camarades et de subir constamment les reproches de son professeur quant à ses innombrables lacunes, elle avait troqué les cahiers de cours et les réprimandes contre un travail rémunéré.
Depuis cet incident, la taverne était devenue son second foyer. Et les gens s’amusaient de voir ce brin de femme à peine adulte seconder ce colosse cinquantenaire avoisinant les deux mètres et dont les linéaments adoptaient ceux de son animal totem.
Comme le symbole de son échoppe, l’homme avait une peau basanée tapissée d’une intense pilosité brune dont seul le crâne en était dépourvu. De plus, ses sourcils broussailleux et sa barbe touffue accentuaient son air hargneux, diamétralement opposé à son caractère d’un naturel affable et enjoué, quoique bourru. Un pendentif argenté en forme de tête d’ours rugissante enluminait son cou aussi puissant que celui d’un taureau et ses bras couverts de tatouages égalaient en volume les jambes d’un cheval de trait. Il aimait dire à qui voulait l’entendre que du sang de svingars coulait dans ses veines, détail qu’on lui concédait de bonne grâce.
Là où Beyrus était sculpté comme un roc, son acolyte, à l’inverse, arborait dorénavant les formes sensuelles de la féminité. Ses indomptables cheveux roux éternellement entravés par une queue-de-cheval haute ondulaient le long de son dos jusqu’au bas des omoplates. Une mèche rebelle s’en échappait et, telle une provocation, venait effleurer son visage piqueté d’éphélides. Sa garde-robe se limitait à des pulls en laine ou des chemises à carreaux sur lesquels elle épinglait son médaillon en forme de chat viverrin dont la couleur cuivrée rivalisait avec la clarté ambrée de ses iris. Sa physionomie, quant à elle, se révélait purement d’origine hrafn avec ces épaules droites, cette poitrine galbée et ce ventre charnu. Le tissu de ses jeans moulait les courbes voluptueuses de ses hanches et de ses cuisses tandis que des bottines à talons épais compensaient la petitesse de sa taille, bien en deçà de celle de ses concitoyennes aranéennes.
Plongée dans sa flânerie, Ambre n’entendit pas l’arrivée de son supérieur qui venait de quitter les cuisines pour se glisser derrière le comptoir et prendre le relais.
— Tu comptes rester longtemps à rêvasser, ma grande ? lança le géant d’un ton caverneux, une moue moqueuse au coin des lèvres. Les plateaux ne vont pas se débarrasser tout seuls !
— Bien sûr, patron !
Sans attendre, elle inspira une ultime bouffée, écrasa le mégot dans le cendrier puis reprit sa besogne.
Après avoir encaissé les derniers clients puis effectué la vaisselle, Ambre nettoya les tables avec un torchon humide, effaçant les traînées vineuses et les taches poisseuses de potage, récupérant les miettes pour les donner aux oiseaux. Elle était en train de récurer les verres lorsque Adèle entra dans l’établissement. Sa journée de classe venait de s’achever et elle rejoignait sa sœur pour accomplir le trajet du retour en sa compagnie. L’aînée souffla devant l’apparence négligée de la fillette dont la robe était à présent bien plus verte que mauve et dont les cheveux en bataille allaient prendre des heures à démêler. Elle la fit asseoir au comptoir et lui servit un verre de lait de brebis tiède pendant qu’elle finissait ses tâches.
— Comment s’est passé ta journée ma Mouette ? demanda-t-elle alors qu’elle ramassait les chopes vides pour les mettre dans l’évier. Tu as appris des choses ?
— Oh oui ! s’écria l’enfant d’un ton jovial. On a eu un cours de biologie. La maîtresse nous a montré des animaux et on devait dire lesquels vivaient chez nous et lesquels venaient de Pandreden. J’ai eu tout bon… enfin presque. Tu savais qu’il n’y avait pas de lion et presque pas de vaches sur Norden ? Ensuite on a eu un cours d’histoire sur les tribus noréennes. Maintenant, je sais tout sur les svingars, les korpr et les ulfarks. Puis on a dansé la gigue et après on a mangé à la cantine. Aujourd’hui c’était pas très bon, on a eu des betteraves et des épin…
Ambre ne l’écoutait que d’une oreille. Comme à son habitude, Adèle débordait d’énergie et piaillait de sa voix flûtée. Ce flot continu irritait l’aînée qui hochait la tête en silence sans oser interrompre son monologue conté avec tant de ferveur. Depuis sa tendre jeunesse, la mouette s’émerveillait des moindres péripéties qui s’offraient à elle et rythmaient la monotonie de son quotidien. Elle paraissait percevoir le monde autrement, de manière plus lumineuse et colorée que la plupart de ses pairs, fussent-ils des enfants de son âge.
— Ah ! et la maîtresse a dit qu’il y a un loup qui rôde sur le territoire ! Elle nous a demandé de ne pas rentrer seuls et de ne surtout pas sortir dans la campagne la nuit car il pourrait nous croquer… Mais moi j’aimerais bien le voir ce loup !
À la mention du canidé, la serveuse cessa son errance mentale ainsi que son activité et observa sa sœur d’un air interdit.
— Un loup, tu es sûre de toi ma Mouette ? Ce n’était pas plutôt un gros chien ?
La petite fit non de la tête. Ayant perçu leur échange par delà la fine cloison qui séparait la salle de la coquerie, Beyrus accourut puis s’arrêta près de la fillette à la carnation opaline qui paraissait minuscule en comparaison de sa monumentale carrure. Intrigué par son annonce, il passa une main velue dans sa barbe hirsute et demeura pensif.
— Un loup ? Il en restait quelques-uns sur ces terres quand j’étais gosse, mais ça fait bien longtemps que je n’en ai pas vu la queue d’un dans les environs ! Pourquoi un tel animal quitterait la forêt où le gibier foisonne pour explorer la lande et prendre le risque d’avancer à découvert alors que les chasseurs sont légion ?
— C’est peut-être l’un d’entre nous qui s’est transformé ?
— Ma foi, ce ne serait pas impossible. Mais fort rares sont ceux qui possèdent un grand canidé pour totem. À titre d’exemple, et pourtant je croise pas mal de monde, je ne connais que le coyote de Gustave et le chacal de la vieille Agnès… Après, si on englobe la population habitant dans l’agglomération ou les villages alentour, nos voisins de chez les Hani et les noréens des tribus, soit la totalité de l’île finalement, il doit bien exister une dizaine de personnes dotée d’un tel totem…
— Je vois mal un loup franchir la chaîne montagneuse des Aravennes pour venir se terrer ici ! objecta son employée en croisant les bras, les sourcils froncés. La frontière territoriale est vraiment loin. J’exclurais même les membres de la côte orientale ou ceux des mines septentrionales…
Sa face s’assombrit subitement sous l’éclat d’une réminiscence.
— D’ailleurs, tu as oublié de mentionner la mère d’Anselme ! Je crois me souvenir que son totem était un loup, ajouta-t-elle d’une voix teintée d’amertume.
— Tiens ! C’est bien vrai ça, je l’avais presque oubliée la Judith ! opina gravement le gérant. Faut dire que depuis qu’elle s’était acoquinée avec le baron, on ne voyait plus beaucoup sa frimousse en basse-ville… C’est vraiment moche ce qu’il lui est arrivé.
Ambre grimaça mais ne le contredit pas. Six mois auparavant, la nouvelle de sa mort avait fait grand bruit dans les journaux. Elle se souvint avoir pleuré longuement à la lecture du drame, rédigé en lettre capitale sur toutes les unes des gazettes locales, alliant sensationnel, faits réels et spéculations licencieuses. Voyant sa subordonnée troublée, Beyrus lui accorda une tape compatissante sur son épaule puis s’éloigna prendre la commande d’un client.
Désormais libre, la serveuse salua son patron, prit sa sœur par la main et s’en alla. Après avoir quitté la ville, les deux filles s’enfoncèrent dans la campagne paisible où la lande prospère offrait des mélodies bien plus agréables aux oreilles que le hourvari citadin. Sur le sentier vallonné, Ambre hâtait le pas, pressée de rentrer pour pouvoir enfin aspirer au repos. Bien que ses muscles fins soient habitués à parcourir une dizaine de kilomètres journaliers, Adèle suivait péniblement la cadence imposée par son aînée et trottait dans son sillage en ahanant.
Il y a encore une poignée de mois, la fillette effectuait les trajets à dos d’Ernest, leur poney. Mais comme elle commençait à grandir et que le petit cheval, vieillissant, faiblissait sous son poids, on avait progressivement espacé les voyages équestres, le temps qu’Adèle s’acclimate à entreprendre de telles distances quotidiennes en totale autonomie.
— Oh, mais je ne t’ai pas dit, Ambre ! s’exclama la cadette, le souffle haletant. Je sais que tu seras pas très contente mais j’ai vu maman sur la plage ce matin et elle… elle avait l’air d’aller bien… Même si elle était déçue de ne pas avoir eu à manger… Je vais retourner la voir ce soir…
À cette révélation, l’aînée sentit ses muscles se crisper et sa gorge émit un grognement sourd. Elle pivota pour faire face à l’effrontée et pointa vers elle un index menaçant.
— Adèle ! Combien de fois je t’ai dit de ne pas aller jouer seule près des falaises ! C’est dangereux par là-bas ! Imagine que tu tombes et que tu te blesses, personne ne viendra te secourir dans un tel trou perdu !
L’enfant cessa son avancée et toussota avant de répondre, soutenant difficilement son regard chargé de reproche :
— Oh ! mais je fais attention, ne t’inquiète pas. Je prends toujours le chemin que tu m’as montré et je ne m’approche jamais des falaises. En plus, je ne suis jamais tombée…
— Je me fiche que tu ne te sois pas encore tordu la cheville ou éraflé le genou ! Même loin des falaises, il suffit que tu glisses sur une pierre pour te rompre le cou ou qu’un rocher du vieux phare s’écroule pour t’assommer ! C’est trop dangereux et tu es tellement tête en l’air qu’un tel malheur peut tout à fait t’arriver !
— Mais je voulais voir maman ! insista l’enfant, la voix enrouée de sanglots. Ça fait si longtemps que je ne l’avais pas vue ! S’il te plaît, laisse-moi lui dire bonsoir, juste pour cette fois !
— C’est hors de question ! cracha la féline dont les iris ambrés s’embrasaient sous l’effet de son ire.
Les yeux larmoyants, la fillette joignit ses mains en prière.
— S’il te plaît ! Promis, après je n’irai plus là-bas toute seule !
— J’ai dit non, Mouette ! Alors cesse de quémander ! Tu sais que j’ai horreur de ça. On ira au vieux phare un autre jour. Mais pas ce soir. Je suis fatiguée et je tiens à me reposer un minimum avant de retourner travailler.
Sur ce, elle fit volte-face et reprit sa marche. Adèle étouffa un hoquet et la suivit docilement. Vaincue et indignée d’être houspillée de la sorte, elle se contentait d’avancer en traînant des pieds, l’échine courbée. À l’inverse, l’aînée gardait la tête haute et observait le paysage avec défiance. Alors qu’elle tentait de réfréner ses ardeurs, elle sentait son cœur battre avec frénésie contre sa poitrine et une bile rageuse stagnait dans sa gorge. Puis la culpabilité succéda à la colère et un voile de larmes embua ses rétines tandis que des pensées déplaisantes l’assaillaient.
Ma pauvre Mouette, je sais que tu me trouves méchante, mais c’est pour ton bien que je fais ça. Je sais que maman te manque mais jamais tu ne la reverras, ni sur cette plage ni ailleurs ! Même si papa et moi t’avons toujours fait croire le contraire, ce petit phoque blanc n’a jamais été notre mère… songea-t-elle avec aigreur, rongée à l’idée de mentir à sa puînée dans l’espoir de préserver sa candeur.
Aucune ne parla le reste du trajet et le dernier kilomètre jusqu’à leur cottage parut interminable. L’habitation en pierre sableuse grignotée par le lierre se situait non loin des falaises, flanquée d’une écurie, d’un poulailler ainsi que d’un jardin potager cerclé d’une palissade. Acheté par leurs parents alors que leur fille aînée était encore dans les langes, il comprenait une cuisine à l’équipement rudimentaire, une salle d’eau et un modeste salon. À l’instar de leur père, chacune des résidentes jouissait d’une chambre privative. Autrefois superbe et bien entretenue, la maison s’était détériorée au fil des ans. À présent, faute d’une maintenance régulière, la moisissure gagnait les murs, le papier peint se décollait progressivement et le parquet grinçant avait besoin d’être raboté.
Les sœurs y vivaient en solitaire la majeure partie de l’année car leur père ne rentrait que rarement. Georges était un marin employé à bord d’un navire de fret depuis près de trente ans. Honoré du grade d’officier, il travaillait sur l’Hirondelle, un voilier au long cours qui, jusqu’à quatre fois l’an, effectuait les traversées entre Norden et le continent de Pandreden dans le but d’y échanger de l’or et des métaux précieux contre du matériel ou des denrées introuvables sur l’île. Le voyage durait généralement entre deux et trois mois. Or, de nombreux imprévus pouvaient le repousser ou le ralentir de plusieurs semaines.
Arrivées devant l’entrée, les sœurs furent accueillies par Pantoufle, un chat tigré au corps svelte et au pelage embroussaillé qui leur rendait visite de temps à autre. Il se tenait assis sur le rebord de la fenêtre et les dardait de ses billes aigue-marine. À leur approche, il sauta de son perchoir et miaula avec violence afin de recevoir un peu de nourriture. Pour les amadouer, il ronronna et se frotta nonchalamment contre leurs jambes, déposant sur leurs vêtements des amas de poils drus. Adèle le gratifia d’une tape amicale sur la tête qui n’eut que le don d’accentuer sa complainte.
Agacée par ses miaulements incessants, Ambre empoigna le sachet de croquettes et en servit une portion généreuse dans sa gamelle qu’il s’empressa de dévorer, manquant de s’étouffer. Cette tâche acquittée, elle fourra les clés dans la serrure et ouvrit la porte du logis. Sans prendre la peine de se déchausser, la petite se précipita dans sa chambre tandis que l’aînée, loin de pouvoir encore se reposer, saisit son panier ainsi qu’un couteau puis partit en direction du jardin. En cette saison, les légumes croissaient en abondance, chose idéale pour varier quelque peu leur alimentation qui, l’hiver, tournait régulièrement qu’autour des tubercules ou des conserves. Elle récolta sa moisson et donna à manger aux poules ainsi qu’à leur poney.
Ernest était un équidé à la robe alezane et aux crins lavés légèrement blanchis par la vieillesse, guère plus massif qu’un gros chien. Il avait élu domicile chez eux voilà bientôt trois ans, après que les sœurs et leur père se soient baladés aux abords de Meriden et l’y avait trouvé, errant seul dans la cité sylvestre. Adèle l’avait baptisé Ernest en hommage à leur oncle paternel disparu en mer deux décennies auparavant.
Sitôt la récolte effectuée et les animaux nourris, Ambre retourna à l’intérieur, le panier garni de victuailles et d’œufs. Après avoir rincé une partie des légumes, elle prit un économe et éplucha puis coupa les carottes, les navets et les pommes de terre en dés. Elle alluma sa gazinière et les mit à frire dans une poêle avec une pincée de sel et un peu de beurre. Les pelures, jolis rubans colorés, furent déposées dans la corbeille destinée aux volailles.
Pendant que le tout marinait à feu doux, elle s’attabla et embrasa une cigarette qu’elle dégusta accompagnée d’une tisane à l’enivrante fragrance de tilleul mêlée de menthe. Un remède efficace pour l’empêcher de s’acharner sur ses ongles malmenés, rognés parfois jusqu’au sang et qui, miraculeusement, poussaient à une vitesse consternante, devenant rapidement aussi solides et pointus que des griffes léonines. N’ayant pas de réel loisir auquel s’adonner, hormis la lecture et la randonnée, cette pause était son moment de plaisir, un instant privilégié qu’elle partageait avec elle-même. Après cela, il fallait qu’elle fasse manger sa sœur avant de retourner au travail pour dix-huit heures trente, laissant alors sa puînée seule pour le restant de la journée.
Ces horaires vespéraux étaient relativement récents et ne concernaient que deux soirées par semaine, le mardi et le vendredi. La serveuse avait longuement hésité à étoffer son emploi du temps. Or, Beyrus payait bien et Adèle pouvait demeurer autonome l’espace de quelques heures, à condition de l’avoir nourrie au préalable afin qu’elle ne se risque pas à cuisiner. L’utilisation des couteaux affûtés et de la gazinière lui était prohibée. De ce fait, elles dînaient en fin d’après-midi car l’aînée savait que la fillette, régie par les pulsions de son appétit, ne pouvait pas tenir jusqu’à vingt-deux heures sans manger.
Lorsque l’odeur de légumes rôtis embauma la cuisine, Ambre ajouta deux œufs à la mixture et appela sa cadette qui accourut aussitôt. Voûtée au-dessus de son assiette et les coudes posés sur la table, Adèle mangeait avec gloutonnerie. Entre deux bouchées, elle trouvait le moyen de babiller, continuant à relater avec un soin méticuleux les aventures de sa journée. Ambre souriait, ébahie devant sa facilité à apprécier le moindre élément de son quotidien pourtant fort redondant. Au moins, la fillette ne semblait pas tenir rigueur de son rappel à l’ordre et cela la rassura. L’amertume de leur récente querelle s’était estompée une fois encore.
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