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NORDEN – Chapitre 24

Chapitre 24 – La proposition

Les feuilles des arbres commençaient à tomber, l’été touchait à sa fin, l’automne arrivait à grands pas et le soleil déclinait de plus en plus tôt au fil des jours.

Le froid et la brume persistaient, plongeant régulièrement l’île dans un épais manteau gris du crépuscule à l’aube. Le vent était glacial et bon nombre d’habitants commençaient à tomber malades, le mal gris sévissait à nouveau. De la fumée s’échappait des foyers et l’odeur de feu de bois envahissait les rues.

Adèle passait encore plus de temps avec ses amis Ferdinand et Louis. Ambre ne rentrait que très peu chez elle, faute à un surplus de travail.

Par chance, la mère de Ferdinand proposa son aide pour héberger et nourrir la petite les jours en semaine, en échange de quelques pièces. Cela permettait à la jeune femme de souffler et de ne pas culpabiliser vis-à-vis de sa petite sœur livrée de plus en plus à elle-même. De ce fait, elle ne rechigna pas à débourser une certaine somme pour rendre grâce à Jeanne, la mère de Ferdinand, de ce service. Elle savait que sa petite sœur serait en sécurité ; bien nourrie et choyée au sein d’un foyer où elle aurait chaud et aurait des gens pour s’occuper d’elle en cas de besoin.

Elle avait appris à connaître Jeanne et Léon, le père du jeune garçon. Ces gens-là lui avaient donné bonne impression. Ils habitaient à Varden dans une petite maison située dans une ruelle non loin de la boutique de Bernadette, à quelques centaines de mètres de l’école seulement et tous deux travaillaient proche du centre.

La séparation avec sa petite sœur lui avait donné un pincement au cœur. Adèle avait d’abord beaucoup pleuré puis s’était résignée. À présent, elle était contente de sa condition. Les parents du jeune garçon étaient tellement gentils envers elle et elle se sentait bien en leur compagnie. Elle pouvait également jouer et profiter de son meilleur ami, un luxe qu’Ambre lui enviait.

La jeune femme ne voyait pas le temps passer, elle passait la plupart de ses journées au travail. Par malheur, Beyrus ne pouvait pas l’augmenter, faute de moyens et de recettes importantes. Bien sûr, la taverne marchait bien, mais les chiffres n’étaient pas exubérants et l’homme ne pouvait se permettre d’augmenter encore sa paie. Cependant, il lui préparait chaque matin une ration journalière de nourriture. Si Ambre voulait gagner plus d’argent, il lui fallait cumuler ou trouver un autre emploi.

La pension d’Adèle occupait une très large part de son budget et elle avait, par conséquent, rogné pas mal sur ses propres dépenses. Elle avait diminué son utilisation d’huile pour les lanternes, de bois pour le chauffage et de produits non essentiels : tels que le savon, et les produits d’épicerie. Elle avait également réduit sa portion de nourriture, sautant régulièrement un repas et diminuant la quantité et la qualité des aliments qu’elle ingurgitait chez elle lorsqu’elle était seule le soir.

À cause de cette période stressante, elle s’était remise à fumer. C’était là son seul réconfort lorsqu’elle se retrouvait seule le soir et que les pensées négatives et ses angoisses ressurgissaient.

Pour s’évader et se changer les idées, elle s’était remise à lire. Elle avait alors relu bon nombre d’ouvrages de sa bibliothèque, principalement des contes et des romans illustrés.

Il faudrait que je pense à me rendre à la bibliothèque d’Iriden prochainement, car je commence à tourner en rond niveau lecture.

Un soir en semaine, alors qu’elle se trouvait seule, elle prit sa bassine d’étain et y versa une grande quantité d’eau bouillante dans laquelle elle ajouta de l’eau glacée du robinet afin de faire sa toilette. Elle se frotta vigoureusement le corps à l’aide d’un vieux gant sur lequel elle avait ajouté une infime quantité de savon. Puis, alors qu’elle venait juste de finir de se laver, elle passa devant le miroir de sa chambre et s’y attarda un instant.

Elle se contempla sans un mot et remarqua avec effroi que son apparence avait quelque peu changé.

Ses cheveux roux étaient devenus ternes et cassants. Son teint autrefois rosé était à présent livide, ses lèvres étaient blafardes et ses taches de rousseur s’étaient éteintes. Seul l’éclat de ses yeux demeurait vif et brillait distinctement.

Ses joues, autrefois rondes, commençaient à se creuser de même que sa silhouette. À présent, son ventre était plat et ses côtes devenaient visibles. Ses seins, ses cuisses et ses hanches avaient également perdu en volume.

En se voyant ainsi, elle soupira puis s’assied sur le coin de son lit, les jambes repliées contre son ventre et resta près d’une heure dans cette position, faisant un point sur sa vie.

Tu as bien triste mine ma pauvre fille ! J’espère que cette situation ne va pas s’éterniser. Je ne veux pas inspirer de la pitié, surtout pas devant Anselme ou Meredith.

Pantoufle la rejoignit, sauta sur le lit et se lova auprès d’elle, ronronnant. Le petit félin avait désormais l’accès libre à la maison et Ambre se rendit compte que sa présence lui était bénéfique. Elle passait des heures à le caresser ; il l’apaisait et elle voyait en lui son animal-totem.

Elle jeta un bref regard sur sa table de chevet et vit son médaillon en forme de chat posé sur celle-ci. Elle le prit délicatement du bout des doigts et l’examina avec attention. Elle ne s’était jamais vraiment attardée sur lui. Pourtant il avait toujours fait partie de sa vie.

C’était un morceau d’elle, son totem, si petit et si précieux. Cette simple pièce cuivrée sur laquelle un chat viverrin était finement ciselé. L’animal était représenté de profil en position de marche une patte avant redressée et la queue haute.

Elle caressa l’objet avec amour. C’était ce qu’elle possédait de plus cher avec sa sœur Adèle. L’idée de se transformer lui venait de plus en plus à l’esprit. Elle se laisserait volontiers séduire par l’expérience.

Malheureusement, elle était trop jeune, il lui fallait patienter encore un peu plus d’un an. Pourtant, même sous sa nouvelle forme, elle ne pourrait quitter cette île.

Bien sûr, elle pourrait s’engouffrer discrètement à bord d’un des deux bateaux cargos et faire sa vie sur la Grande-terre ou passer la frontière afin de se rendre en terres noréennes. Mais elle était terrifiée à l’idée de ne savoir ce qu’elle pourrait trouver là-bas, dans ce vaste monde obscur et inconnu. Puis elle ne pouvait se résoudre à laisser sa petite sœur vivre seule !

Elle ne survivra jamais ! Comment son petit cœur pourrait imaginer vivre sans personne auprès d’elle ! Seule et abandonnée de tous !

La jeune femme se mit à sangloter. Elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour continuer à vivre auprès d’elle afin de la protéger et de la chérir. Elle ne voulait pas reproduire ce que leur avait fait subir leur mère en les abandonnant sans une once de pitié.

Les émotions la submergeaient, elle ne savait plus où elle en était, bercée par le doute. Car, après tout, certains aspects de sa vie étaient bien agréables.

Elle avait en premier lieu Meredith, les deux jeunes femmes parvenaient à se voir un après-midi par semaine au vieux phare où elles passaient toute la fin de journée. Ambre avait réussi à modifier ses horaires un jour dans la semaine afin de s’octroyer un peu de temps pour souffler, ainsi elle profitait de cette pause pour la passer en sa compagnie. Elle aimait son air revêche, ses manières et sa grande curiosité.

La jeune duchesse lui apprenait énormément de choses sur les mœurs aranéennes et toutes deux partageaient sans honte leurs visions de la vie. Elles devenaient amies. Finalement aucune des deux n’enviait la vie de l’autre et pour se libérer de leurs pensées négatives elles chantaient, riaient et dansaient.

Ambre avait également son cher ami Anselme. Elle rougit et sentit son cœur s’accélérer à sa pensée. Il occupait une place importante dans sa vie et chaque moment auprès de lui était inestimable. Ironiquement, il était devenu pour elle une béquille, un pilier.

Elle aimait son calme, ses manières mesurées et son cynisme inégalable. Elle pensait souvent à lui se demandant ce qu’aurait été leur vie si, six ans plus tôt, son père Ambroise n’avait pas été assassiné et qu’il aurait continué à vivre avec ses parents.

Serions-nous restés bons amis s’il en avait été autrement ?

Cette question la taraudait et hantait une grande partie de ses nuits déjà fort courtes et agitées.

Les deux amis arrivaient à se voir régulièrement, souvent à la Taverne de l’Ours, parfois même à la plage, près du phare afin d’être plus tranquilles pour bavarder et se chamailler gentiment, sans gêner le monde autour d’eux. Ils pouvaient également passer de longues heures ensemble le soir sans jamais prononcer un mot, contemplant l’océan, bercés par le bruit des vagues et des mouettes.

Lors de leurs sorties de fin de semaine, Japs accompagnait son maître. L’animal aimait jouer avec Adèle tandis que les deux amis conversaient gaiement.

Ambre essuya ses yeux, elle avait assez pleuré pour la soirée : Ne perds pas pied ma grande ! Tu es forte et digne ! Ce n’est qu’une mauvaise passe et tu t’en sortiras comme un chef !

Elle enfila sa chemise de nuit et se coucha sans prendre la peine de dîner. La pièce était plongée dans l’obscurité la plus profonde, aucun halo de lune ne perçait la brume ce soir-là. Elle s’installa au creux de son lit, sous une couverture sale et usée.

L’air ambiant était glacial ; cela faisait des jours qu’aucun feu de cheminée ne crépitait dans le foyer. À son plus grand bonheur, Pantoufle était là. Elle le prit entre ses bras afin de se servir de son corps chaud et douillet comme d’une bouillotte. Le lendemain, vendredi, serait sa dernière journée de travail. Elle aurait alors deux grosses journées pour profiter pleinement de sa petite sœur.

Elle prit une grande inspiration et se laissa sombrer dans le sommeil, sous les ronronnements puissants et incessants de son petit félin.

***

La matinée à la taverne passa, les clients n’avaient cessé d’affluer. Beyrus avait troqué la vente de bière pour celle d’un bon vin chaud et épicé qu’il avait laissé mariner depuis la veille dans le gros chaudron suspendu à la crémaillère, dégageant un fort arôme qui embaumait la pièce entière.

Ambre servait le liquide à la louche dans de petits gobelets en verre. Son patron avait également préparé un ragoût de mouton accompagné d’une purée de pommes de terre dans laquelle l’homme avait fait fondre un gros morceau de beurre. Le repas devait réchauffer et tenir au corps.

La jeune femme en prit une bonne portion qu’elle dégusta avec plaisir. Puis, une fois son déjeuner achevé, elle s’alluma une cigarette. Son patron, la voyant faire, la gratifia d’un regard noir, mais elle ne se souciait guère de ses états d’âme.

Enguerrand entra dans la taverne aux alentours de quatorze heures. Cela faisait des mois qu’il n’était pas venu en ces lieux.

Lorsqu’il vit Ambre, un rictus se dessina sur son visage. De toute évidence, lui aussi avait remarqué que son apparence avait changé. Il partit voir Beyrus et bavarda auprès de lui d’une voix faible sans qu’elle ne puisse savoir ce qu’ils se disaient.

Elle remarqua que tous deux avaient le regard braqué sur elle et vit que le scientifique avait sorti discrètement quelques pièces de sa bourse pour les donner à son patron. Il revint vers elle et l’invita à le suivre dehors.

La jeune femme regarda son patron, intriguée, le géant lui fit un hochement de tête entendu. Elle prit son manteau et sortit à sa suite.

— Où m’emmenez-vous donc ? Demanda-t-elle.

— Suivez-moi mademoiselle, n’ayez crainte !

Elle remarqua qu’ils se dirigeaient vers Iriden. Ils empruntèrent la route pavée et la montèrent. Il lui avait tendu le bras par politesse afin qu’elle marche à ses côtés.

Ils arrivèrent au bout d’une dizaine de minutes sur la grande place. L’homme prit la seconde allée à droite et s’engagea dans la petite une ruelle bien entretenue. Les maisons étaient en colombages et les fenêtres, aux vitraux colorés, luisaient et reflétaient la lumière du soleil.

Il s’arrêta au pied de la troisième maison de l’allée. C’était une petite maisonnée dont la façade venait d’être nettoyée. Il sortit de sa poche un trousseau et engouffra l’une des clés dans la serrure. Il ouvrit la porte et s’écarta afin de la laisser passer. Ambre comprit qu’elle venait d’entrer chez lui.

L’intérieur était sobre. Le sol était composé d’un carrelage rouge brique et les murs tapissés d’un papier peint à rayures grises et blanches étaient interrompus par endroits par de grandes poutres de bois sombre. Quelques bougeoirs et cadres décoraient le tout. À droite, une porte donnait sur le salon et un escalier menait à l’étage. À gauche, une ouverture donnait accès à la cuisine.

Enguerrand passa devant et guida la jeune femme jusque dans la cuisine. Il la fit s’asseoir à une chaise et mit de l’eau à bouillir. Ambre observait les lieux avec intérêt. La cuisine n’était pas très spacieuse, mais néanmoins fonctionnelle. Elle était juste assez large pour contenir une table et deux chaises. Une grande fenêtre bardée de deux rideaux couleur ivoire s’ouvrait sur la courette.

L’endroit était calme, propre et disposait de radiateurs chauffés au gaz de ville, un luxe réservé uniquement aux habitants des quartiers aisés. Une odeur de lessive et de cire imprégnait l’air. Une grosse horloge en bois indiquait en chiffres romains quatorze heures trente et son tic-tac incessant était le seul bruit réellement perceptible.

C’est donc ça le charme d’une maison de ville ? C’est plutôt sympa, mais je l’imaginais vivre plus aisément. Il a les manières de la Haute et non d’un simple scientifique. Après, il dispose d’un chauffage, le loyer ne doit pas être donné ici.

La voyant pensive, Enguerrand vint rompre le silence :

— J’espère que vous n’êtes pas gênée à l’idée de vous retrouver chez moi, dit-il d’une voix douce et posée, mais il fallait que je vous parle et j’ai senti que nous serions mieux à bavarder ici, en toute intimité, en dehors du tumulte de la taverne.

— Ne vous inquiétez pas, répondit-elle, je vous fais confiance et vous connais assez bien à présent.

Il esquissa un sourire et lui tendit une tasse de café chaud. Elle était ravie, elle ne buvait que très rarement cette boisson qu’elle adorait, car le café coûtait cher et était rare sur l’île. Elle porta avec délicatesse le liquide noir à son nez et prit une profonde inspiration.

Une agréable senteur lui envahit les narines. Elle but une première gorgée avec lenteur, sentant le liquide s’écouler le long de sa trachée puis reposa la tasse et sortit de sa poche son paquet de cigarettes. Elle demanda la permission au jeune homme et lui en proposa une. Il déclina et lui proposa plutôt une des siennes.

Il se leva et sortit de son placard une boîte en fer, très joliment décorée, contenant une grande quantité de tabac.

Celui-ci avait l’air d’excellente qualité et dégageait un succulent effluve boisé. Il roula deux cigarettes et lui en tendit une, elle la prit entre ses longs doigts fins. Il prit ensuite son briquet et les alluma toutes deux. Jamais encore elle n’avait fumé de tabac au goût si harmonieux et subtil.

— Il provient de Pandreden, de l’empire de Charité plus précisément. Je ne sais pas si vous vous y connaissez assez, mais c’est un tabac de qualité d’exception.

— Non, mais c’est vrai qu’il est très bon. Avoua-t-elle.

Ils restèrent ainsi quelques instants, profitant de l’atmosphère calme et sereine qui régnait en ces lieux. Puis, il se mit à la scruter de pied en cap. Un rictus se dessina à nouveau sur son visage. Il paraissait troublé.

— Ma chère Ambre, fit-il, hésitant. Pardonnez ma question indiscrète, mais je me dois d’insister, avez-vous des ennuis ?

Elle plongea son regard dans le sien et sans un mot, hocha négativement la tête. La réponse ne sembla pas le satisfaire. Il fronça les sourcils et posa timidement sa main sur la sienne qu’elle retira immédiatement.

L’homme, confus, insista :

— Mademoiselle, je vois bien que vous avez des problèmes. Votre apparence a fortement changé en quelques mois. Vous avez beaucoup maigri et votre regard est d’une tristesse comme rarement il m’a été donné d’en voir ! Allons, je vous en prie, dites-moi ce qui ne va pas !

Ambre, agacée, le défia.

— Pardonnez-moi… mais cela ne vous regarde pas ! Et je n’ai pas très envie d’en parler.

— Je vois ! Fit-il en s’enfonçant sur sa chaise, les bras croisés.

Il y eut un long silence. Un silence lourd et pesant, seulement rythmé par le tic-tac de l’horloge.

Puis elle accrocha de nouveau son regard et pesta :

— Pourquoi mon état vous intéresse-t-il tant ? Pourquoi souhaitez-vous à tout prix me venir en aide ? Je n’ai rien fait de mémorable à votre égard et vous ne me devez rien ! Mon apparence est-elle devenue si misérable que je vous inspire de la pitié à présent ?

Les larmes commençaient à lui monter, elle n’était pas loin de craquer. Devant son désarroi, le visage de l’homme se dérida et redevint doux.

— Je suis désolé, commença-t-il, vous avez raison, je ne sais pas pourquoi je tiens tant à vous aider, mademoiselle. Mais j’ai envie de le faire, car vous semblez avoir de sérieux ennuis et vous avez toujours été accueillante et agréable envers moi. De plus, peu de noréens daignent s’intéresser à nos travaux et nous accorder du temps.

Ambre eut un rictus et ne put s’empêcher de rétorquer d’un ton glaçant :

— Mais c’est parce que du temps nous n’en avons pas, Enguerrand ! La plupart des gens de mon peuple ou de la basse classe n’ont pas de temps, il nous échappe ! Notre vie défile sans que nous puissions en profiter. Nous sommes esclaves de notre condition. Nous ne sommes là que pour travailler et rien d’autre ! Je travaille chaque jour des heures durant pour gagner tout juste de quoi payer mes factures et de quoi pouvoir nous nourrir Adèle et moi. Mon temps libre, je le passe à dormir, car je suis épuisée ! Je n’ai presque pas profité d’un moment pleinement à moi depuis des semaines. Je suis à bout !

Pendant qu’elle disait cela, des larmes roulaient sur ses joues pâles. Elle s’emportait :

— Alors bien sûr, il m’arrive d’avoir quelques instants de répit que je passe en compagnie des rares individus qui me sont chers et auxquels je tiens. Mais ce n’est pas suffisant ! L’hiver arrive bientôt et je sais que je n’aurais presque pas assez d’argent pour me payer à la fois du charbon et suffisamment de nourriture ! Car je ne sais pas si vous savez, mais mon père est parti définitivement. Je suis seul maître de mon logis et je peine à joindre les deux bouts. Je ne dis pas ça pour vous apitoyer, mais uniquement pour que vous compreniez que je ne suis pas dans la même situation que vous. Je n’ai pas la chance que vous avez, Enguerrand !

Tressaillante, elle posa ses deux coudes sur la table et jura. Le scientifique sentit la honte et la culpabilité l’envahir. Il tenta à nouveau de poser sa main sur son bras.

— Je vous prie sincèrement de m’excuser mademoiselle ! Murmura-t-il, je ne pensais vraiment pas que la situation serait si compliquée pour vous, pardonnez-moi !

Elle se pinça les lèvres et prit une grande inspiration.

— Si vous me permettez mademoiselle, poursuivit-il, j’aurais un travail à vous proposer.

Il y eut un long silence.

— Je vous écoute ! Répondit-elle au bout d’un moment.

— Je souhaiterais vous demander à nouveau si je peux vous étudier plus en détail, mademoiselle.

Elle eut un mouvement de recul, outrée par sa proposition.

Mais pourquoi en a-t-il autant après moi ! Qu’est-ce que j’ai de si spécial pour qu’il insiste autant !

Avant qu’elle ne puisse objecter, il poursuivit :

— Rassurez-vous, il n’y a rien de dégradant ou d’humiliant là-dedans. Tout cela est purement destiné à but scientifique, soyez-en assurée. Je ne tiens pas à vous mettre mal à l’aise et ferais en sorte de ne pas commettre d’impair ! De plus, je vous promets de bien vous payer pour ce service et bien entendu je ne vous dérangerai pas plus d’une demi-journée par semaine. J’en parlerai moi-même à votre patron si le vous voulez.

— Je ne sais pas Enguerrand…

— Réfléchissez-y, qu’avez-vous à perdre là-dedans ?

— Au hasard… Ma dignité, peut-être ? Fit-elle, cynique.

Enguerrand toussa et déclara :

— Il n’en sera rien, mademoiselle, je vous le promets. Je sais me tenir et je ne veux abuser de vous d’aucune sorte, je vous l’assure ! D’autant que vous n’êtes pas la seule à faire partie de ceux que je nomme « cobaye » et jusqu’à maintenant, aucun d’eux ne s’est plaint de la manière dont je les traite.

Ambre, méfiante, réfléchissait. Elle prit une longue bouffée de cigarette et laissa la fumée pénétrer dans ses poumons.

Je crois que je n’ai pas vraiment le choix. Je ne peux me permettre de décliner une telle demande, aussi dégradante soit-elle, car je doute pouvoir survivre autrement.

— Dans ce cas je veux que vous me répondiez franchement ?

— Que voulez-vous savoir ? Demanda-t-il posément.

— Pourquoi moi ?

Il eut un mouvement de recul, les yeux ronds, surpris par cette question inopinée.

— Pourquoi vous ?

— Oui, insista-t-elle, on est plus de deux cent mille noréens sur ce territoire et vous trouvez toujours le moyen d’insister auprès de moi ou de ma sœur. Je suis un peu perplexe à vrai dire, même si, comme vous venez de me le dire, nous ne sommes pas les seules que vous désirez étudier.

— Eh bien… commença-t-il, comme je vous l’ai dit, vous êtes certainement l’une des seules noréennes ici présentes à nous accorder un tant soit peu d’intérêt, à nous les scientifiques. Et je sais que vous êtes quelqu’un de bien. Je vous aime bien et je tiens à vous. Vous avez été parmi les premières personnes à m’avoir accepté sur Norden et vous n’avez jamais eu de répulsions quant à mes origines ou à mes préférences et je tiens à vous remercier pour cela.

Il la dévisagea à nouveau tout en se frottant les mains, gêné.

— Et puis, je vous l’avoue, mais il est vrai que vous avez des particularités physiques très étranges votre sœur et vous. Vous m’intriguez… vous nous intriguez et j’aimerais grandement en savoir plus sur vous.

Ambre l’observa, elle ne s’attendait pas à ce qu’il se livre à elle de la sorte.

Ainsi, je serais si étrange que ça ? Putain, mais pourtant je ne pense pas être si bizarre… pourquoi ne puis-je pas être une simple noréenne comme les autres ? Serait-ce mes yeux et l’albinisme d’Adèle qui les intriguent autant ? J’aimerais bien voir la tête de ses autres cobayes !

— Qu’attendez-vous réellement de moi ?

— Je souhaiterais que vous soyez mon cobaye. Je vous recevrai ici, en haut dans ma chambre. Je serai seul avec vous pour plus d’intimité. J’ai du matériel d’étude à disposition chez moi. Il ne s’agirait que de simples prises de sang et prises de vos mensurations. Je voudrais également vous faire passer des tests pour étudier vos aptitudes physiques et mentales et, pour finir, vous questionner au sujet de votre histoire et de vos origines. Même si je sais bien que vous n’avez pas énormément connu votre culture. Cependant, je suis sûr qu’en creusant bien et en vous orientant correctement j’arriverai à trouver des détails intéressants sur votre peuple et sur votre nature. Rien de bien méchant en somme, je vous assure.

« Rien de bien méchant » De toute façon, ai-je réellement le choix ? Je ne vais pas pouvoir continuer à vivre en comptant éternellement sur la gentillesse de Beyrus et je ne pourrais jamais me résoudre à faire la charité auprès d’Anselme ou de Meredith.

Ambre ne dit rien. Elle tenait fermement sa tasse entre les mains, réfléchissant à sa proposition. Son corps allait lui être dépossédé, l’espace d’un instant et ce pendant plusieurs semaines. Elle appréhendait cette situation. Après, elle lui faisait suffisamment confiance pour ne pas la brusquer et la mettre mal à l’aise. Car, bien que ses questions soient souvent audacieuses voire malaisantes, cela se traduisait plus par de la maladresse que de la perversité mal placée. Il avait toujours été poli et courtois envers elle. Enfin, ce « travail » lui permettrait de souffler un peu financièrement et de sortir la tête de l’eau, sans pour autant monopoliser tout son temps libre.

Elle ferma les yeux. Enguerrand restait muet, attendant patiemment sa décision.

Adieu fierté ! Se dit-elle.

Elle prit une longue inspiration puis déclara :

— C’est d’accord… J’accepte votre proposition.

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