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NORDEN – Chapitre 23

Chapitre 23 – Alliance féminine

Trois semaines venaient de s’écouler, Ambre était submergée par le travail. Elle ne comptait plus ses heures et travaillait d’arrache-pied afin de gagner assez d’argent pour se nourrir et payer les factures. Cela devenait une obsession chez elle, car les économies réalisées par leur père s’épuisaient beaucoup plus vite que prévu. Elle n’avait jamais réglé de telles sommes d’argent. C’était son père qui s’était, jusque-là, toujours occupé des éventuelles dépenses et charges du logis. La jeune femme trouvait les sommes à rembourser beaucoup trop importantes pour son budget. S’ajoutait à cela la taxe du logement qui devait être payée au plus vite.

Elle se sentait prise à la gorge. Heureusement, Beyrus était là pour leur offrir des vivres. Il n’était pas rare qu’elle laisse une partie de sa pitance à Adèle, car la petite grandissait ; elle avait besoin d’énergie et mangeait avec appétit. À contrecœur, Ambre s’était résolue à fouiller sa maison de fond en comble afin d’espérer trouver quelques objets de valeur à vendre, ayant appartenu à ses parents et qui lui seraient inutiles dorénavant.

Elle avait donc revendu une quantité non négligeable de vêtements ; des robes, des chemisiers et des manteaux de sa mère, trop étroits pour elle, ainsi que le costume d’officier de son père et les rares bijoux qu’il possédait encore ; notamment un petit écusson en forme de cerf, fait d’or pur, qu’elle n’avait jamais vu porté sur lui, et dont elle se délesta également. Ce dernier fut vendu pour une coquette somme à un vendeur plus que ravi de débarrasser la jeune femme de cet insigne et de l’aider à subvenir à ses besoins d’argent.

En revanche, elle ne put se résoudre à vendre le médaillon de son père, le gardant précieusement dans sa table de chevet et le pressant contre son cœur le soir venu en repensant à lui. À son grand désarroi, elle n’avait pu remettre la main sur celui de sa mère, qu’elle aurait vendu sans l’ombre d’une hésitation. En fouillant la chambre de son père, elle tomba sur une petite boîte noire qu’elle n’avait jamais vue et trouva un paquet de lettres manuscrites ; des déclarations enflammées entre son père et sa mère, datant d’avant sa naissance. Mais également des échanges plus formels entre son père et ce qui semblait être ses collègues, plutôt nombreux au vu des lettrines variées, des signatures et des sceaux. Elles étaient écrites dans un langage codé, indéchiffrable.

Une photo en couleur se trouvait dans la boîte. Ambre esquissa un sourire, les yeux embués de larmes en voyant ses parents se tenant devant la porte de leur cottage, encore si resplendissant et bien entretenu. Ils affichaient un sourire franc, Hélène tenant dans ses bras sa fille âgée d’à peine un an, à la chevelure rousse déjà foisonnante.

Son cœur se serra en scrutant avec intérêt les traits de sa mère ; une grande femme blonde au visage harmonieux, mince avec des yeux bleus, vêtue d’une somptueuse robe.

Je ne me souvenais pas qu’elle était si belle. Papa et elle formaient vraiment un beau couple. C’est étrange que ni Adèle ni moi ne lui ressemblions.

***

Un soir, alors qu’elle rentrait tranquillement chez elle au cottage, traversant la campagne couchante, elle fut interpellée par une voix. Elle se retourna et aperçut Meredith se tenant sur un cheval à la robe blanche et aux crins clairs.

— Bonsoir Ambre ! fit-elle, un sourire égayant son doux visage à la peau brune.

Ambre la contempla, surprise. Elle ne s’attendait pas à la croiser en chemin. Meredith arriva à sa hauteur. Celle-ci portait une tenue des plus particulières ; un pantalon en coton noir, montant jusqu’en haut de la taille ainsi qu’un chemisier bouffant à motifs floraux très colorés.

— Bonsoir mademoiselle Meredith, fit Ambre.

— Je t’en prie, appelle-moi simplement Meredith ! Pas de manières entre nous s’il te plaît.

— Soit… Meredith. Que viens-tu faire ici ? Je ne crois pas t’avoir déjà croisé sur ce chemin.

Elle eut un petit rire et la regarda de ses yeux rieurs.

— C’est bien normal mon petit chat, je suis venue exprès pour te voir. Je t’ai suivi au loin depuis Varden. Mais je n’ai pas osé te héler si près de la ville.

— Co… Comment savais-tu que je serais en chemin ? balbutia-t-elle, intriguée.

– Hi hi ! Rien de plus simple, il m’a juste suffi de suivre Anselme quelque temps. J’ai remarqué qu’il venait souvent te voir à la taverne le soir après vingt heures. Je me suis doutée que tu finissais le travail à cette heure-ci !

— Tu veux dire que tu nous espionnes ? cracha-t-elle.

— Oh ! Ne le prends pas mal, je ne voulais pas t’offenser ! Je désirais simplement bavarder un peu avec toi. Je ne savais juste pas trop comment m’y prendre pour t’aborder discrètement… Tout le monde me connaît en ville, je ne passe jamais inaperçu !

— Tu m’étonnes, fit Ambre en la scrutant de pied en cap. Que veux-tu me dire ? Une révélation si extraordinaire qui ne peut être déclarée sur la place publique ?

— Pas du tout ! répondit-elle, vexée. C’est juste que, comme je ne savais pas si tu accepterais ma proposition. J’ai voulu être discrète et ne pas t’afficher ainsi devant toute la ville.

— Très aimable à toi ! Mais je trouve ton attitude déplacée !

La jeune duchesse rit nerveusement.

— Au moins, tu pourrais reconnaître que je me donne du mal pour te voir, mon p’tit chat !

Sur ce, elle lui tendit la main et l’invita à monter en selle.

— Où veux-tu m’emmener ? fit Ambre, interloquée.

— J’ai envie de te montrer un endroit que tu ne dois très certainement pas connaître ! répondit-elle avec douceur.

La jeune femme hésita ; après tout, il commençait à se faire tard et elle ne voulait pas laisser Adèle seule trop longtemps. Même si la petite avait pris l’habitude de ne pas voir sa sœur rentrer tous les soirs avant qu’elle ne soit couchée, il était dangereux de laisser une fillette aussi jeune seule trop longtemps.

Meredith comprit son hésitation et ajouta :

— Ne t’inquiète pas ! Je ne compte pas abuser de ta compagnie trop longtemps et puis je te promets de te redéposer chez toi avant minuit.

Ambre réfléchit puis, après un court instant, prit la main tendue vers elle et monta en selle derrière la cavalière. Elle passa ses mains autour de sa taille fine et s’agrippa à elle. Ce geste lui rappela Anselme et elle eut un petit rire nerveux lorsqu’elle se rendit compte qu’elle pensait un peu trop régulièrement à lui depuis la fête nationale.

— Accroche-toi bien à ma taille, mon p’tit chat, Mesrour est rapide comme cheval. Je ne voudrais pas que tu tombes et que tu te blesses par ma faute.

Les deux femmes s’engagèrent en plein galop sur la route caillouteuse, la cadence du cheval portée par la brise légère. L’air était doux et le soleil encore relativement haut dans le ciel. Les arbres, aux feuillages denses, étaient verdoyants et les feuilles ondoyantes provoquaient des friselis agréables à l’écoute. Les champs de blé et les brins d’herbes hautes se balançaient au contact du vent et dansaient avec énergie.

Elles se dirigeaient vers le Nord de l’île. Ambre pouvait voir la ville de Varden suivie de celle d’Iriden se dessiner et défiler à sa gauche. La haute-ville avait la particularité d’être tout en longueur. La grandeur et la richesse architecturale du Sud de la ville, dans laquelle se trouvait la majeure partie des institutions et des monuments prestigieux, laissaient peu à peu place à de simples rangées de bâtisses, faites de pierres puis de briques.

Il s’agissait du quartier des charretiers. Anselme ne mentait pas lorsqu’il disait que ces rues et ces habitants n’étaient pas mieux lotis qu’à Varden, les habitations paraissaient vétustes, voire dégradées. L’imposant bâtiment de la Compagnie Gazière trônait parmi eux, les dépassant de plusieurs mètres de hauteur. Pour finir, de gros entrepôts et hangars en fer et briques rouges étaient situés tout au Nord. C’étaient des réserves de vivres et de matériels qui étaient entreposées là par piles avant d’être triées et distribuées aux commerces ainsi que de plusieurs manufactures textiles et mobilières.

Elles continuèrent leur cavalcade pendant une trentaine de minutes à travers les champs. Puis elles arrivèrent dans un petit sanctuaire situé sur une butte, surplombant l’île de sa hauteur. Meredith arrêta son cheval et fit descendre son invitée. Les deux femmes se retrouvèrent dans un endroit extrêmement calme, seul le bruit des vagues se fracassant avec force contre les rochers se faisait entendre. Les lieux étaient boisés, verdoyants et dégageaient une atmosphère presque mystique. Des fleurs aux couleurs vives et variées décoraient chaque recoin, dégageant un parfum divin.

Ambre reconnut des lys, des roses trémières et des fleurs de jasmin joliment disposés dans des parterres ou escaladant les murs. Il y avait également des crocus et des fougères qui poussaient aléatoirement aux côtés des herbes hautes qui bordaient l’allée traversée d’un fin chemin sinueux en pierre. Elle prit une fleur blanche entre ses mains, l’approcha à son nez et prit une profonde inspiration ; l’odeur était enivrante, exquise. Devant elles se tenait une enceinte composée d’un petit muret de pierres. Elles pénétrèrent à l’intérieur et se retrouvèrent devant un théâtre à l’antique, comportant une scène faite de pierre polie, ressemblant à s’y méprendre à du marbre.

Cette scène était située juste devant l’océan et s’ouvrait sur l’infini dégradé de bleus. De grandes colonnes soutenaient un fin portique comportant les inscriptions ; Eden, théâtre de beauté, morale et volupté, et laissant pendre des guirlandes de fleurs sauvages. Quelques sculptures bordaient la scène. Elles étaient sculptées avec soin dans un style réaliste et étaient disséminées tout autour de l’enceinte accompagnées de crochets permettant de suspendre des torches une fois la nuit tombée. Une petite fontaine d’ornements était disposée non loin, où des moineaux effectuaient leur toilette et gazouillaient paisiblement tandis qu’un chat se prélassait au soleil.

— Où sommes-nous ? demanda Ambre, intriguée par les lieux qui semblaient tout droit sortis d’un rêve.

— Nous sommes à Eden ! C’est un petit théâtre utilisé pour les spectacles en plein air. Il n’est plus vraiment utilisé, surtout depuis que l’on a retrouvé le corps sans vie du cheval de Judith, il y a dix mois. Mais cet endroit a la particularité d’être situé dans un coin vraiment tranquille de Norden et le panorama y est magnifique ! Viens, approche-toi un peu de la falaise et tu verras de quoi je parle !

Meredith prit Ambre par la main, l’amena tout au bout de l’estrade et la fit contempler la vue.

Le spectacle était extraordinaire. Devant elles l’océan se déployait à perte de vue, sa couleur bleue tranchée par endroits par les taches blanches des voiles des bateaux ainsi que par la clarté ivoire du roulement des vagues. Juste en dessous de la paroi, se tenait une petite plage de galets sur laquelle un simple ponton de bois permettant d’accueillir une ou deux embarcations de pêcheurs était construit. Celle-ci était accessible par un mince escalier taillé directement dans la roche, à flanc de falaise, reliant la plage à Eden par un chemin sinueux et abrupt. À leur droite, Ambre pouvait apercevoir à plusieurs kilomètres de là le bâtiment de l’observatoire situé au milieu de nulle part, en bord de falaises. Il paraissait ridiculement petit vu d’ici, insignifiant, perdu dans ce vaste domaine de prés et de bois où aucune habitation ne se tenait à la ronde. L’imposante lentille du télescope ainsi que la verrerie de la serre reflétaient les halos de lumière d’un éclat vif et brillant.

Le soleil commençait à décliner et plongeait Norden dans un sublime camaïeu d’orange et de violet. Les oiseaux marins piaillaient et venaient se poser contre les parois, cherchant un nid confortable pour passer la nuit. Les deux femmes restèrent un long moment à observer le paysage en silence.

— C’est magnifique ! murmura Ambre.

— C’est pour moi le lieu le plus magique de tout Norden. dit-elle calmement. Je me rends souvent ici pour méditer et passer du temps avec Charles. C’est le seul lieu où nous pouvons être tranquilles sans crainte d’être surpris ou dérangés.

— Pourquoi m’as-tu emmenée ici ?

Meredith plongea ses mains dans les siennes.

— Tout simplement parce que j’aimerais bien converser ici, avec toi ! On ne sera pas embêtées par d’éventuels perturbateurs, jamais personne ne vient à cet endroit. C’est encore et toujours un petit coin de paradis préservé.

— C’est que… commença Ambre timidement. Ça fait quand même très loin de chez moi. Je préférerais plutôt que nous nous voyions aux alentours du vieux phare, juste à côté de mon cottage. Certes, c’est moins spectaculaire qu’ici, mais c’est tout aussi tranquille et je serais beaucoup plus disponible pour venir te voir là-bas. D’autant que, je le regrette, mais je ne vais pas être très disponible. J’ai des choses plus urgentes à régler et je n’ai pas beaucoup de temps à t’accorder.

— Tu serais donc d’accord de partager malgré tout, un peu de ton temps en ma compagnie ?

— Ma foi, oui, pourquoi pas, une fois le temps.

Ambre observait les lieux, se laissant bercer par cette atmosphère si particulière. Puis elle ajouta :

— Après, je t’avoue que je trouve étrange que tu t’intéresses autant à moi. Je ne vois pas vraiment ce que je pourrais t’apporter. Nous ne venons pas du même monde !

— Oh ! Mais ça je le sais bien, ne t’en fais pas. C’est justement que j’en ai marre de ne côtoyer que des aranéens… Et les noréens d’Iriden ne sont guère plus intéressants.

— Tu veux donc me voir parce que je suis une noréenne beaucoup plus pauvre que toi ! déclara Ambre, cynique.

— Oh ça non ! répliqua Meredith. C’est pas ce que je voulais dire. Je pensais juste que, avec toi, je pourrais me comporter librement sans faire de manières. T’as l’air sympa, même si t’es une amie d’Anselme et que je me méfie de lui. Mais je m’en fiche et au risque de passer pour une égoïste, j’ai envie d’une amie. J’en ai besoin !

— T’attends quoi de moi, franchement ?

— Rien, enfin… Juste bavarder, papoter. En plus, je pourrais t’apprendre plein de choses au sujet des mœurs mondaines. Si jamais tu continues à voir Anselme, tu vas devoir un jour ou l’autre te confronter à ses pairs et je peux t’enseigner certains codes de bonnes conduites ainsi que quelques astuces pour survivre dans ce monde impitoyable qu’est la haute sphère.

Cette fille est vraiment incroyable ! Quel culot ! Remarque, ses avis pourraient m’être utiles. Après tout, ce serait une aubaine d’avoir une alliée comme elle à mes côtés. D’autant qu’elle est l’une des femmes les plus puissantes et influentes de tout le territoire. rit Ambre intérieurement, devant son audace.

— Soit… commença-t-elle, après tout pourquoi pas ! Mais je ne veux pas que nous nous voyions ici, c’est définitivement trop loin de chez moi. Et puis, tu vois déjà ton Charles ici et si tu me dis que c’est à cet endroit que Judith est morte. Je ne veux pas associer notre future amitié à un lieu comme celui-ci.

— Comme tu le souhaites, mon p’tit chat ! répondit Meredith l’œil vif. Après, ça ne me dérange pas non plus de te voir en ville. Mais si on veut être nous-mêmes, je préfère un coin isolé. Je souhaiterais également que nous soyons seules… je veux dire, sans ta petite sœur dans la mesure du possible. Non pas que je n’aime pas les enfants, mais ils demandent de l’attent…

— Ne t’inquiète pas pour ça, la coupa Ambre, il est bien évident que je ne parlerai pas de notre amitié à Adèle. Je n’ai pas envie qu’elle s’imagine des choses et je ne veux surtout pas qu’elle soit dans mes pattes. Pour une fois que j’ai la possibilité de passer un peu de mon temps en compagnie d’une fille de mon âge.

Meredith gloussa et s’étira de tout son long, les yeux clos et les bras tendus vers le ciel. Ses cheveux courts et noirs ondulaient au vent et sa peau brune reflétait les rayons du soleil.

— Alors, c’est d’accord ? demanda-t-elle sereinement.

— C’est d’accord ! finit par répondre Ambre, amusée.

La jeune duchesse rouvrit les yeux et planta ses pupilles noires pleines de douceur dans celles de sa nouvelle amie, un sourire sincère se dessinant sur son visage. Puis elle commença à chanter d’une voix douce et posée. Ambre reconnut la mélodie et joignit sa voix à la sienne.

« Une noble licorne dans la forêt

Ayant sur le crâne une corne dorée

Après trois pas, rencontra un cerf

Ayant sur le sien deux bois enlacés

L’un et l’autre se dévisagèrent

Car de leur nature étrangère

Les deux jeunes mammifères

Affichaient une silhouette familière

D’abord méfiants et puis furieux

Un combat acharné les engagea tous deux

L’un sortit les armes

L’autre joua des charmes

Les deux animaux se prirent au jeu

Et devinrent peu à peu

Associés et puis alliés

Depuis que le corbeau s’en est allé »

Quand elles eurent fini, Ambre décida qu’il était temps pour elle de rentrer. Meredith prit les rênes et monta sur Mesrour, Ambre à sa suite. Les deux jeunes femmes partirent au galop dans la campagne couchante.

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