NORDEN – Chapitre 22

  • Chapitre 22 – L’anniversaire

Il était près de quatorze heures lorsque Meredith pénétra dans la Taverne de l’Ours, juste après le service du midi. Le lieu, qui jusque-là était très animé, sombra aussitôt dans le silence, dû à l’hébétement des convives. En effet, tous les clients contemplaient avec stupeur l’arrivée de la duchesse,ne s’attendant pas à voir la fille du maire se rendre dans une modeste taverne de la basse-ville. Faisant fi de leurs regards insistants, elle salua Ambre qui la gratifia d’un bref signe de tête en retour, occupée à servir les plats, et s’en alla voir le patron.

Voyant la jeune duchesse venir à sa rencontre, ce dernier se sentit embarrassé :

— Bien le bonjour mademoiselle Meredith, dit-il d’une voix beaucoup plus aiguë qu’à l’accoutumée. Que me vaut le plaisir de votre visite ?

— Bonjour charmant monsieur, dit-elle de son habituel air joyeux, puis-je vous emprunter Ambre un instant, s’il vous plaît ? Je souhaiterais m’entretenir avec elle !

— C’est que… nous sommes en plein service là ! J’ai besoin d’elle pour m’aider à débarrasser et…

Dans une attitude théâtrale, elle prit une mine renfrognée et croisa les bras.

— Oh ! Quel dommage ! Ne pouvez-vous donc pas missionner quelqu’un d’autre à la tâche ?

— Mademoiselle, je ne peux pas la libérer tout de suite, pas avant une bonne heure ! Et je ne peux demander à un de mes clients de prendre sa place.

— C’est bien dommage ! soupira-t-elle. Dans ce cas, je suppose que je vais me poser ici et l’attendre ! Que servez-vous donc de bon aujourd’hui ?

— Vous… Vous voulez déjeuner ici ? s’étrangla-t-il.

— Ma foi, oui ! dit-elle avec le sourire, lui adressant un battement de cils. Je n’ai pas encore déjeuné.

— C’est que… je doute que cela puisse vous convenir. Je ne cuisine pas de mets aussi raffinés que là-haut, moi !

— Ah ah ! ne vous inquiétez pas pour cela cher monsieur ! Je ne suis pas difficile et puis cela me changera des repas élaborés de « là-haut » comme vous dites !

— Soit ! mais…

Sans qu’elle n’eût fini d’entendre la réponse, la jeune femme prit place à une table, en plein milieu de la taverne. Ambre l’observait du coin de l’œil, amusée par le comportement si atypique de son amie. Elle alla en cuisine et en revint quelques instants plus tard avec une belle pièce de volaille accompagnée de champignons et de châtaignes que Beyrus avait dressée avec le plus de raffinement dont il était capable. Elle déposa l’assiette juste devant sa noble cliente.

— Oh ! mais cela m’a l’air fort bon !

Ambre la gratifia d’un sourire et se remit au travail. La duchesse prit ses couverts et dévora le contenu de son assiette sans cérémonie. Son déjeuné avalé, elle s’essuya dignement la bouche. Puis elle massa son ventre gonflé et s’affala sur sa chaise.

— C’était délicieux mon p’tit chat ! annonça-t-elle lorsque son amie vint la débarrasser. Tu pourras dire à ton patron que sa cuisine est très bonne !

La jeune femme gloussa et lui prit l’assiette.

— Tu pourras lui dire toi-même, ça lui fera plaisir !

La duchesse observa l’horloge située à côté du comptoir et s’aperçut qu’il était près de quinze heures. La taverne était pratiquement vide. Elle se leva et s’accouda avec nonchalance au comptoir où le patron servait les pintes.

— Puis-je disposer d’Ambre présentement ? demanda-t-elle en minaudant.

Beyrus grommela et fit la moue. Pour l’amadouer, elle sortit de sa poche un élégant portefeuille en cuir et y chercha quelques pièces d’argent qu’elle tendit à l’homme. Le géant approcha lentement sa grosse main velue et prit délicatement les pièces entre ses doigts.

— Voilà pour vous cher monsieur, en dédommagement ainsi que pour le repas. J’espère que cela vous suffira !

L’homme ne dit rien, se contentant de hocher la tête. Il contemplait avec stupéfaction la somme qu’il tenait dans sa main, soit presque autant que ce qu’il avait gagné dans la semaine. Meredith alla chercher son amie et toutes deux sortirent. Dehors, Ambre regarda son patron par la fenêtre, celui-ci avait l’air heureux de sa journée et affichait un sourire radieux. Main dans la main, elles s’engagèrent dans les ruelles menant au port puis s’arrêtèrent au pied de la falaise, tout au bout du port, dans un endroit isolé et tranquille.

— Que désirais-tu me dire si ardemment et qui ne puisse attendre ? s’enquit Ambre en s’adossant contre un muret.

— Mon cher petit chat ! J’ai une incroyable nouvelle à t’apprendre ! Comme chaque année, papa organise un bal en notre demeure afin de célébrer la fête de l’Alliance ! Cela tombe un mardi soir.

Célébrée le 19 octobre, l’Alliance était un jour notable dont les festivités avaient beaucoup évolué au fil des années. Créée pour commémorer l’union des peuples aranéen et noréen, elle demeurait la plus importante fête annuelle. Chaque année depuis qu’il avait été nommé maire, le Duc organisait une soirée en sa demeure. Bien sûr, c’était principalement des gens issus de familles aisées qui étaient conviés. Mais il était de coutume et même bienvenue ces dernières années, d’inviter des membres issus de milieux plus modestes à passer la soirée céans, comme ce fut le cas lors de la dernière la fête nationale.

— Dois-je me réjouir pour ça ? demanda Ambre en haussant un sourcil.

— Bien sûr que non ! pouffa la duchesse. Je voulais surtout te dire que papa sait que je fréquente Charles. Et dis-toi qu’il était au courant depuis longtemps déjà ! Il m’a donné sa bénédiction afin que nous puissions être ensemble officiellement. N’est-ce pas merveilleux ?

— Je suis contente pour toi ! répondit-elle en toute sincérité. Tu dois être tellement soulagée.

Le visage rayonnant, Meredith prit ses mains et les pressa chaleureusement entre les siennes.

— Oh que oui ! Je ne crois pas avoir déjà été aussi heureuse de toute ma vie !

La petite duchesse descendit du muret et tourna sur elle-même avec grâce et légèreté. Elle exultait. Ses pas de danse achevés, elle s’arrêta, essoufflée, puis contempla son amie de ses yeux rieurs. Sa joie s’effaça quand elle remarqua le trouble dans lequel Ambre était plongée. Délicatement, elle posa sa paume sur sa joue et la caressa.

— Ça n’a pas l’air d’aller bien fort, j’ai l’impression que ton état ne s’arrange pas ! Puis-je faire quelque chose pour toi ? Veux-tu que je te donne un peu d’argent ?

Ambre libéra son visage et s’accouda au muret, ses cheveux emmêlés et ternes ondulant au vent.

— C’est très gentil à toi mais je ne peux accepter. Je n’ai besoin de personne pour vivre et je tiens à m’en sortir par moi-même, comme je l’ai toujours fait jusqu’à présent. Ce n’est qu’une mauvaise passe, rien de plus !

— Tu n’as pas seulement l’air mal en point ma chère, je vois en toi un problème plus profond. Ton regard est si triste ! Je ne crois pas t’avoir déjà vue si abattue.

— C’est que… je n’ai pas vraiment envie d’en parler…

— Comme tu voudras…

Meredith la dévisagea avec tristesse et posa une main sur son épaule en guise de soutien. Elles restèrent deux heures à discuter de sujets plus légers, notamment sur l’organisation des festivités à venir où un banquet et un bal se trouvaient à l’honneur. L’organisation de l’événement permit à Ambre de se changer les idées, la compagnie de son amie éternellement folâtre la soulageait. Car elle ne s’était toujours pas remise des propos fielleux du Baron à son égard, ruminant sans cesse la conversation qu’elle avait entretenue auprès de sa personne. La duchesse eut la sagesse d’esprit de ne pas mentionner son nom ni celui d’Anselme qui, pourtant, devaient compter parmi les invités.

Après ces échanges, Ambre regagna la taverne et vint s’installer derrière le comptoir. Ne s’attendant pas à la voir revenir de si-tôt, Beyrus fit les yeux ronds :

— Que fais-tu là ? Je ne pensais pas te voir d’ici demain !

— Mon bon Beyrus, Meredith est rentrée chez elle et je suis encore dans mes horaires de travail. Je ne comptais pas rentrer avant d’avoir fini ce que j’avais laissé en plan.

L’homme fit la moue puis commença à ricaner.

— Dis-moi ma grande, voilà que tu fréquentes du beau monde ! Entre ton cher ami Anselme, l’autre scientifique d’Enguerrand et puis la fille du Duc en personne ! T’es plutôt bien entourée. D’autant que tu ne choisis pas les aranéens les plus modestes ou les moins titrés !

Il eut un rire et posa son poing sur la table :

— Pour quelqu’un qui soi-disant n’aime pas se faire remarquer et préfère rester avec ses semblables, tu t’acoquines vachement avec les hautes sphères !

Le visage d’Ambre s’empourpra. N’osant rien dire, elle mit les couverts pour le service du soir tandis que Beyrus alla dans la cuisine et commença à préparer le dîner.

— N’empêche ! rugit-il pour se faire entendre. Moi je veux bien la recevoir tous les jours ta Meredith, à tous les services même si elle le souhaite ! Elle a l’air d’être une gentille femme et puis elle ne fait pas de manières. Je comprends que tu puisses l’apprécier. En plus elle a le mérite d’être terriblement mignonne ta bichette !

Ambre l’entendit se gausser. La joie de son patron était contagieuse et cela la dérida.

Il faisait nuit lorsqu’elle traversa la campagne brumeuse pour regagner son cottage. Le souffle du vent était mordant. Pour se tenir chaud, elle voulut s’allumer une cigarette. Alors qu’elle engouffrait une main dans sa poche pour prendre son paquet et ses allumettes, elle sentit quelque chose rouler entre ses doigts. Les sourcils froncés, elle arrêta sa marche. En récupérant l’objet, elle vit qu’il s’agissait d’une pièce d’argent. Agréablement surprise, elle se demanda qui, d’entre son patron et Meredith, la lui avait glissée discrètement dans son manteau.

***

La fin de semaine arriva et Adèle rejoignit sa sœur à la taverne après l’école. La fillette s’installa à table et prit son déjeuner, attendant sagement que sa grande sœur termine. Beyrus avait libéré cette dernière un peu plus tôt ; il savait que l’anniversaire de son employée était le lendemain et, ne sachant quoi lui offrir, il avait décidé de lui faire grâce de son après-midi.

Une fois sa journée achevée, les deux sœurs sortirent main dans la main et prirent la direction de la plage aux phoques. Arrivées en contrebas des falaises, où nulle âme n’était présente, elles enlevèrent leurs chaussures. Les chaussettes ôtées, Ambre poussa un soupir de satisfaction ; cela faisait des semaines qu’elle n’avait pas senti l’agréable sensation de ses pieds nus s’enfonçant dans le sable froid. Elles se dirigèrent au bord de l’eau et s’amusèrent à récolter les plus beaux coquillages pour les comparer.

— Tu crois que maman et papa vont venir nous revoir un jour ? demanda la petite de sa voix flûtée.

— Hélas ! je n’en ai aucune idée ma Mouette. Mais ils sont réunis en mer à présent. On doit être contentes pour eux de s’être retrouvés à nouveau !

— Oui, mais ils me manquent beaucoup quand même, surtout papa… Plus tard, je m’en irais les rejoindre en mer. Avec Ferdinand on va souvent au port regarder les marins. J’aimerais beaucoup voir la Grande-terre, explorer le monde et passer des jours en mer !

Ambre regarda sa sœur avec douceur et acquiesça. La petite avait toujours eu une admiration pour cet immense espace bleu. Même bébé, elle adorait quand sa sœur et son père allaient pêcher. Elle aimait la sensation de la houle qui faisait tanguer la barque pour la bercer. Lasse de leur jeu, la jeune femme s’assit sur le sable, le dos appuyé contre un rocher, imitée par sa cadette.

— Au fait ma Mouette, est-ce que par hasard tu connaîtrais un garçon un peu plus âgé que toi, qui serait blond avec les yeux marron et aurait un totem en forme de bouc ?

— Hum… Tu dois parler d’Eliott. Il a sept ans, mais il n’est pas dans ma classe. Il n’est pas venu à l’école de la semaine. Il doit être malade le pauvre.

La jeune femme fronça les sourcils, trouvant la coïncidence troublante. Sous la lueur du crépuscule, l’Alouette, toutes voiles dehors, venait de quitter le port de Varden et voguait en direction de Providence.

***

Ambre dormait paisiblement lorsqu’elle entendit un bruit de respiration juste au-dessus d’elle. Elle ouvrit un œil et vit Adèle qui la regardait avec un immense sourire.

— Joyeux anniversaire ma grande sœur chérie !

Encore groggy, l’aînée bailla à s’en décrocher la mâchoire et, tel un chat, s’étira de tout son long.

— C’est bien gentil à toi ma Mouette ! répondit-elle.

Adèle s’engouffra sous les couvertures, plaquant ses pieds froids et sales contre son corps. Puis elle tendit un dessin pour le lui offrir : celui-ci les représentait toutes deux navigant sur l’océan en compagnie d’Anselme, de leurs parents ainsi que d’Ernest et de Pantoufle. Ambre examina la femme aux cheveux rouge et ce qui semblait être Anselme avec une canne. Les deux amis se tenaient la main, la mine radieuse. À la pensée du jeune homme, le cœur de la jeune femme se serra ; cela faisait deux semaines qu’elle n’avait eu aucune nouvelle de lui, pas même un mot d’excuse.

— Je vois que tu as fait des progrès en dessin.

— Oui ! Et j’ai même représenté tonton Ernest et cousin Pantoufle ! dit-elle enjouée.

— Cousin Pantoufle ? gloussa Ambre en embrassant le front de sa cadette. C’est nouveau ça ! Je connaissais tonton Ernest, mais pourquoi cousin Pantoufle ?

— Parce que Pantoufle c’est notre cousin ! C’est le fils de tonton Ernest ! répondit la petite en toute franchise.

— Mais Adèle, oncle Ernest n’a jamais eu d’enfant ! Et on a jamais connu l’oncle et la tante de maman.

— Mais c’est Pantoufle qui me l’a signifié !

Ambre comprit qu’il était inutile d’insister et se leva.

Cette enfant a vraiment une imagination débordante !

Il était près de midi lorsque quelqu’un vint frapper à la porte. Affairée en cuisine, Ambre alla ouvrir et vit qu’il s’agissait d’Anselme. Son sang ne fit qu’un tour et elle ne put résister à l’envie de se jeter dans ses bras, l’enlaçant avec vigueur. Il accueillit chaudement son geste et passa une main dans son dos. Voyant qu’elle s’attardait un peu trop, elle défit son étreinte et le contempla. Le garçon avait l’air d’aller bien mieux, plus aucune trace de son altercation n’était visible, hormis son bras droit encore maintenu en atèle.

— Bien le bonjour ma chère amie miséreuse ! fit-il d’une voix grave en prenant sa main qu’il porta à ses lèvres pour y déposer un baiser courtois.

Ambre remarqua que ses yeux étaient rieurs et qu’il faisait semblant d’imiter le Baron.

— Bonjour monsieur l’infirme ! T’as l’air en meilleure forme, ma parole !

— J’ai survécu à bien pire ! Souviens-toi des innombrables supplices que j’ai reçus de ta part durant l’enfance. Mon corps porte encore les stigmates de tes griffes acérées.

Elle gloussa et le laissa entrer. Adèle accourut.

— Oh ! Anselme ! fit-elle en l’encerclant de ses bras.

— Comment vas-tu petite Mouette ?

— Je vais très bien ! Tu viens pour l’anniversaire d’Ambre ? Tu lui as apporté un cadeau et le déjeuner ?

— Adèle ! ne demande pas ça enfin ! pesta Ambre, gênée. Ça ne se fait pas, voyons !

Anselme rit et posa sur la table un paquetage.

— Bien sûr que oui ma petite Mouette. Je suis absolument parfait, je pense à tout, tu sais !

Sur ce, il déballa le paquet sur lequel l’écusson de la fameuse boulangerie était visible et en sortit un gâteau pour quatre personnes. Il était composé de différentes couches alternant pâte feuilletée et crème pâtissière et possédait une fine couche de sucre glace à motif blanc zébré noir.

— Wahou ! Qu’est-ce que c’est ? s’enquit Adèle, l’eau à la bouche. Ça a l’air super bon !

— Il s’agit d’un mille-feuille. Je ne pense pas que vous en ayez déjà mangé.

— C’est gentil à toi Anselme ! répondit Ambre, amusée. Je vais avoir le plaisir de pouvoir me remplumer un peu avec ce genre de friandise.

— J’avoue que je te trouve bien maigre ma chère amie miséreuse, nargua-t-il en l’observant de pied en cap, une seule pichenette, même de ma part, te ferait tomber à la renverse.

Une fois qu’Ambre eut terminé de préparer le repas, tous trois prirent place à table et déjeunèrent. Le repas fut joyeux après ces retrouvailles où les deux amis ne cessaient de se lancer des regards tendres et des mots affables. Puis, le jeune homme coupa le gâteau et en servit une bonne part par personne. Le dessert fut exquis. Peu après, le trio opta pour une balade équestre en forêt. L’aînée se tenait derrière son ami sur Balthazar tandis qu’Adèle était sur Ernest. Le poney était tout excité de pouvoir enfin se dégourdir les pattes et quitter son box après d’interminables semaines sans pouvoir y sortir, faute de temps libre que ses maîtres avaient à lui accorder. Ambre se serrait contre Anselme, la tête sur son épaule.

— J’ai eu vent de votre conversation l’autre jour, entre toi et père, annonça-t-il doucement, je ne pensais pas qu’il se comporterait ainsi envers toi.

— Ce n’est rien ! marmonna la jeune femme, qui ne voulait pas ressasser ce douloureux souvenir d’humiliation.

— Il peut être fort cinglant et méprisant parfois. C’est rare quand il ne se maîtrise pas. C’en est d’autant plus surprenant lorsqu’il monte au créneau. Il ne faut pas lui en vouloir. Quand il est dans cet état c’est qu’il y a généralement une bonne raison et je crois que tu as fait les frais de sa colère à ma place. Il m’en a terriblement voulu que je puisse ainsi désobéir à ses ordres. Donc, s’il te plaît, ne lui en tiens pas rigueur.

— Ça ne te gêne pas qu’il me rabaisse de la sorte ? demanda-t-elle avec amertume.

— Bien sûr que si ! rétorqua-t-il avec vigueur. Je m’en veux de ne pas avoir été là pour te protéger de sa colère. Mais dis-toi qu’il n’avait pas l’air fier de son emportement après cela.

Elle ne répondit rien et se contenta de se laisser bercer par le mouvement balancier du destrier ainsi que par le gazouillement mélodieux des oiseaux. La forêt était étrangement calme. Un léger tapis de brume s’étendait à quelques centimètres du sol, serpentant entre les amas de feuilles bigarrées, et les racines moussues jonchées de champignons et de broussailles.

— Je tiens aussi à ajouter que je souhaite que tu m’accompagnes à la fête de l’Alliance chez le Duc, mardi soir.

Ambre sentit son cœur s’accélérer et sa respiration s’accéléra, son souffle caressant la nuque du jeune homme.

— Je suis majeur. J’ai le droit d’inviter une personne si je le désire et je tiens à ce que tu sois ma cavalière pour la soirée. Si jamais tu es d’accord bien sûr !

— Mais… tu ne crois pas que ton père serait contrarié de te voir avec moi ? marmonna-t-elle, tracassée. S’il t’a relaté notre conversation tu dois savoir de quoi je parle.

— Ne t’en fais pas pour ça ! Je lui en ai touché deux mots et il ne m’a pas soumis d’objection à ce niveau-là ! Tu es donc la bienvenue et de toute façon le but de cette fête est avant tout un moment de partage entre les deux peuples.

— En revanche, poursuivit-il, il faudra que tu te choisisses une robe. Tu ne pourras te permettre de venir vêtue en pantalon, ce serait inconvenant.

Elle ne dit rien et se contenta de le serrer plus fort. La tête lovée contre son cou, elle humait le parfum de bleuet émaner de sa nuque. Ainsi positionnée, les membres et les pensées cotonneuses, elle voulait que cet instant ne s’arrête jamais. Plongée dans ses réflexions, elle réfléchissait à son habillement, car elle ne possédait pas de robe digne de ce nom pour une soirée d’une telle envergure. Puis elle se souvint de la pièce d’argent.

Avec une telle somme je pourrais certainement m’en acheter une de bonne facture lundi à la pause-déjeuner.

Le soir arriva et Anselme prit congé. Ils avaient passé l’ensemble de l’après-midi en forêt où ils s’étaient posés pour bavarder en toute intimité. Durant leur échange, le garçon lui avait donné quelques détails concernant ladite soirée et l’avait galamment invitée à venir se pomponner chez lui dès le début d’après-midi, avec l’aide de ses domestiques afin d’être parfaitement apprêtée. La jeune femme jubilait, heureuse de partager une telle aventure auprès de son ami, en tant que cavalière. Néanmoins, elle redoutait ce moment futur, car il lui faudrait affronter le Baron de près et elle ne pourrait échapper à sa compagnie en de telles circonstances.

***

Après avoir déposé Adèle à l’école, Ambre fit demi-tour et alla rejoindre la taverne. Lorsqu’elle arriva, Beyrus était déjà affairé en cuisine, préparant son éternel bœuf bourguignon. Celui-ci la héla, lui demandant de le rejoindre.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle, étonnée.

— Viens, suis-moi ! répondit-il avec un sourire.

Il s’engagea dans la remise et sortit une boîte très joliment emballée dans un tissu chamarré d’arabesques, maintenu par un nœud de soie.

— Qu’est-ce donc ?

— Ça c’est à toi de me le dire ma grande ! On me l’a donné hier soir ou du moins, un cocher travaillant pour monsieur von Tassle, est venu déposer ça à ton intention ! Je ne sais pas quel cadeau t’a fait Anselme, mais ma parole que ce doit être joli et coûter cher ! J’ai vu l’étiquette, apparemment cela provient de Chez Francine ! Et vu la taille du paquet ce n’est pas un petit mouchoir qu’il y a là-dedans !

Les yeux ronds, elle examinait la boîte avec intérêt et pianotait du bout des doigts le paquet, l’étudiant avec attention. Debout à ses côtés, Beyrus la regardait, les bras croisés au-dessus de son ventre proéminent.

— Tu ne comptes pas l’ouvrir maintenant ?

Elle délia délicatement le nœud et ôta la pellicule de tissu, dévoilant un écrin coloré. Elle enleva le couvercle et prit l’habit qu’elle libéra de la boîte. C’était une splendide robe en velours, de couleur vert sombre, sur laquelle de la dentelle noire était élégamment disposée autour du buste et des extrémités. Quelques filets d’or venaient rehausser le tout, serpentant entre les fils noirs de la broderie. La robe était de style typiquement noréen, par conséquent, elle avait les manches courtes et s’arrêtait au-dessus des genoux. Elle était cintrée à la taille par un ruban de la même couleur. Ambre n’en crut pas ses yeux, l’habit était à la fois sobre et raffiné. Son cœur s’emballa à l’idée que son ami puisse lui offrir un objet aussi beau ; Beyrus avait raison, le vêtement devait coûter extrêmement cher.

— Elle est magnifique ! affirma-t-elle, les yeux brillants.

— Ça pour sûr ! répondit le gaillard. Et je suis certain qu’elle doit t’aller à merveille ! Mais pour quelle occasion t’offre-t-il un vêtement aussi onéreux, dis-moi ?

Ambre gloussa ; son patron ne dissimulait pas son intérêt envers la situation et avait l’air fasciné.

— C’est pour la fête de l’Alliance chez le Duc, demain soir. Anselme m’a invitée en tant que cavalière. Comme il a su que je ne possédais pas de robe, il a dû vouloir m’en offrir une. Je ne m’attendais pas à ce qu’il me fasse un tel cadeau ! Je comptais justement aller m’en acheter une ce midi lors de ma pause avec la pièce d’argent que tu m’as donnée. Je vais pouvoir me prendre une jolie paire de souliers pour aller avec et il faudrait aussi que je prenne mon après-midi de demain, car je suis invitée à venir me préparer chez le Baron.

— Je ne t’ai rien donné du tout ma petite ! Non, plus sérieusement, tu vas vraiment accompagner ce garçon au bal ? Avec tous ces aranéens ? demanda-t-il l’air goguenard. Et que des nantis en plus ! Tu me fais beaucoup rire ma fille ! Serais-tu en train de changer ?

— Il faut croire… répondit-elle, songeuse.

Serait-ce donc Meredith qui m’a glissé cette pièce finalement ? Anselme a dû lui dire qu’il m’invitait. C’est pour ça qu’elle tenait absolument à me parler. Il faudra que je pense à la remercier !

— Eh bien ! Si j’avais su qu’Anselme faisait d’aussi beaux cadeaux, j’aurais tout fait pour devenir ami avec ce petit gars plus tôt ! plaisanta-t-il.

Sur ce, Ambre remit avec précaution la robe dans son emballage, prenant soin de ne pas la froisser, et retourna dans la grande salle afin d’entamer cette nouvelle semaine de travail qui s’annonçait radieuse.

***

La jeune femme prit la direction de l’allée des tisserands, espérant trouver « chaussure à son pied », comme elle venait de dire à son patron, trouvant le jeu de mots tout à fait approprié. Elle longeait l’allée d’un pas lent, observant attentivement les vitrines à la recherche de la paire idéale. Elle se rendit rapidement compte que les souliers coûtaient fort cher et qu’elle n’allait pas pouvoir se permettre d’en payer d’aussi bonne facture que souhaité. Néanmoins elle trouva son bonheur dans une petite boutique à la devanture plus modeste, une échoppe de revendeur. Les vêtements, chaussures, sacs et bijoux vendus ici avaient déjà tous été portés et étaient bien moins onéreux que du neuf malgré leur bon état. Elle vit une paire de souliers vernis noirs à bout rond, possédant des talons relativement hauts et fins. Elle les essaya, valida la pointure et examina le prix : celles-ci coûtaient six pièces de bronze et cinq de cuivre, ce qui lui restait trente-cinq pièces de cuivre pour s’acheter un bijou. Réjouie par cette idée, elle contempla les vitrines derrière lesquelles de belles parures étaient exposées, à la recherche d’un collier ou d’un bracelet.

Elle remarqua alors une fine broche en forme de feuille d’acanthe sur laquelle un médaillon de taille et de forme comparables au sien était disposé. La voyant intéressée par cet objet, la vendeuse vint à sa rencontre. En bonne commerçante, elle lui expliqua qu’il avait appartenu à une noréenne de famille notable et que cette dernière avait fait encadrer son médaillon avec une telle fioriture dans le but de l’embellir et d’exposer sa richesse. Happée par l’ornement et désireuse d’impressionner l’assemblée, Ambre lui demanda s’il était possible de n’acheter que le socle pour mettre son médaillon à la place de celui existant, la femme n’y trouva pas d’objection. Elle prit le bijou ainsi que son médaillon et alla dans l’arrière-boutique pour procéder à l’échange. Puis elle revint un quart d’heure plus tard et épingla la broche sur son manteau. La jeune femme grimaça au moment du paiement, elle en eut pour quinze pièces de bronze et huit de cuivre. Elle avait allègrement dépassé son budget mais se servit de l’argent gagné avec ses séances auprès d’Enguerrand pour payer le surplus de cette folie.

En sortant, elle prit la direction de son logis. La démarche lascive, elle flânait dans les ruelles, l’âme vagabonde.

Mon très cher Anselme, qu’il me tarde d’être auprès de toi !

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :