Chapitre 31 – Explication après une nuit tumultueuse
Trois courtes heures venaient de s’écouler lorsqu’Anselme ouvrit un œil. Déboussolé et les membres endoloris, il mit un certain temps à reconnaître son environnement et à faire le point sur la situation. Il se trouvait allongé sur un canapé, le corps enroulé sous un plaid dont la laine exhalait une odeur familière et rassurante. Une lumière tamisée filtrait aux abords des rideaux et nimbait l’espace calfeutré d’une lueur diaphane. Dans le foyer, des flammes achevaient de consumer la bûche. La chaleur des braises incandescentes tentait de sécher ses vêtements suspendus au dossier d’une chaise postée juste devant l’âtre.
Après avoir jeté la chemise et les chaussettes, Ambre avait lavé puis essoré ses bas ainsi que son veston, seuls survivants de cette nuit de débâcle. En contrepartie, elle avait sorti à son intention un sous-vêtement assorti d’un pantalon et d’un pull, délicatement pliés sur l’assise en osier. Au vu de l’épaisseur des étoffes, le garçon supposa qu’ils avaient appartenu à Georges et seraient, par conséquent, bien trop larges pour sa maigre stature. Son médaillon avait également été nettoyé et reposait sur la pile de tissus.
Dans la pièce voisine, du bruit résonnait et une alléchante odeur vint titiller ses narines. Il saliva et son estomac gargouilla à cet appel de la faim. Mais quand il voulut bouger pour quitter son cocon douillet, la douleur se rappela à lui. Il geignit et se redressa lentement, chancelant sur ses jambes aussi frêles que les pattes d’un faon. La couverture chuta et révéla en intégralité son corps tuméfié. Il étrangla un juron, tant devant l’ampleur du désastre opéré que de voir sa nudité révélée en toute innocence.
Les souvenirs de la veille lui revinrent à l’esprit. Ses joues s’empourprèrent et il se sentit honteux de sa vulnérabilité ainsi que du peu de pudeur dont il avait fait cas juste avant que le sommeil ne l’accueille. Certes, Ambre était son amie, mais il n’aurait jamais imaginé qu’elle puisse un jour entrevoir cet aspect si intime de son anatomie. Il soupira puis tenta de chasser ces réminiscences, se focalisant sur l’instant présent et les grognements de son ventre.
Sa moelle épinière craqua au premier pas effectué jusqu’à la chaise où, à ses pieds, un pot de chambre siégeait. À la vue de l’objet, sa vessie pleine se manifesta et il entreprit de se soulager. Il grimaça de douleur lorsque son urine, semblable à une marée d’aiguilles chauffées à blanc, traversait son membre pour crachoter dans le récipient, exhalant une odeur aussi acide qu’agressive, à la teinte trop sombre pour ne pas s’inquiéter. Ce premier obstacle franchi, il enfila son déguisement. Or, son corps malmené ne voulait obéir à ses volontés. Sa jambe gauche, surtout, était capricieuse et ne voulait plier. S’aidant du dossier comme support, il ricana en songeant que ses deux jambes pouvaient rentrer dans une. Au moins, sa haute taille lui permit de s’abstenir d’un ourlet. Le pull était également disproportionné si bien qu’il ressemblait à un enfant ayant subtilisé les vêtements de son père. Le col ployait et retombait sur une épaule, conférant au blessé une allure dégingandée, parachevée par des cheveux en désordre.
Dès qu’il fut paré, il se dirigea en titubant vers la cuisine où, dans une poêle à frire, des œufs brouillés agrémentés de dés de pomme de terre et de lamelles d’oignon grésillaient. Derrière les fourneaux, Ambre préparait le petit-déjeuner, habillée comme à l’accoutumée d’une chemise à carreaux à décolleté, la chevelure entravée par une queue de cheval élaborée en hâte ; un portrait si différent de celui qu’elle lui avait offert il y a quelques heures de cela, dans l’ombre de son intimité.
À l’entente de ses pas et du raclement de la porte contre le plancher, elle tourna la tête et haussa les sourcils.
— Bonjour le corbeau ! fit-elle, surprise de le voir debout si rapidement. Bien dormi ? Je présume que non si tu es déjà levé ! C’est le bruit ou la lumière qui t’a réveillé ?
— Je crois plutôt que c’est le fumet de nourriture qui m’a appâté ! répondit-il en s’asseyant, une main frêle posée sur son ventre. Pour ne pas te mentir, je suis affamé !
— T’as de la chance, le repas est près !
À l’aide d’une spatule en bois, elle coupa l’omelette garnie en trois parts égales et la glissa dans les assiettes disposées sur la table au centre de laquelle trônaient un morceau de fromage, une bouteille de lait, une motte de beurre ainsi que des coupelles garnies de noix et de tranches de pain bis. Des pommes avaient été pelées et coupées en quartiers, attendant sagement d’être croquées.
— Quelle hôtesse incroyable tu fais ! s’extasia le brunet en la gratifiant d’un sourire enjôleur. Beyrus t’a bien formée !
— En doutais-tu ? répliqua-t-elle en s’asseyant à son tour après avoir rangé la poêle dans l’évier puis appelé Adèle par la fenêtre dont la vitre se marbrait de buée.
La fillette accourut aussitôt et s’immobilisa sur le perron, transportant avec elle la fraîcheur extérieure et ses senteurs champêtres. Le rose aux joues et coiffée d’une natte, elle était attifée d’une paire de bottes dont la couleur jaune poussin contrastait avec le bleu de sa salopette.
— Oh Anselme ! pépia-t-elle en ôtant ses chausses crottées. Tu sais, Balthazar est à l’écurie et il va bien même si sa bouche est blessée. Je lui ai mis un peu d’onguent pour le soulager. Ernest est pas très content mais je lui ai ordonné de partager son foin et sa stalle. Je lui ai donné une carotte pour le réconforter. À ton cheval aussi d’ailleurs ! J’ai essayé de le brosser mais même en me servant du marchepied j’ai eu du mal à atteindre son dos et le haut de sa crinière. Il est vraiment immense !
Pieds nus, elle alla à sa rencontre et le sonda de ses yeux azurés.
— T’es tout amoché, dis donc ! constata-t-elle avec un air réprobateur, les bras croisés et la tête penchée sur le côté. C’est qui les méchants qui t’ont fait ça ?
— J’aimerais bien aussi le savoir ! ironisa l’aînée en servant à son hôte un verre de lait tiède, couplant son geste d’une expression malicieuse. Comme pour Adèle, je suis sûre que l’appât de la nourriture saura te faire parler.
Le regard rivé sur leur invité, la fillette entama son plat qu’elle mastiquait bruyamment, pourléchant ses lèvres après chaque bouchée. Seul contre les deux curieuses, Anselme décida de se livrer. Toutefois, il usa de filtres et de propos détournés pour ne pas heurter la sensibilité de la plus jeune.
Au fil de son monologue, le visage d’Ambre se métamorphosait, passant de l’incrédulité à l’effroi pour s’achever sur la crainte.
— Et tu ne risques pas d’avoir de gros problèmes suite à cela ? s’informa-t-elle une fois qu’il eut achevé son récit.
— Oh si ! C’est fort probable. Sans être illégaux, les duels ne sont pas pour autant dépourvus de sanctions. Si Isaac n’avait pas dérapé et que la louve ne l’avait pas achevé, notre excursion aurait pu demeurer dans le secret le plus complet. Or, un fils de marquis est mort sous les crocs de la louve, Théodore et Antonin ont fui sans récupérer leurs chevaux ni leurs affaires et j’ai moi-même laissé les miennes ainsi que le mors de Balthazar sur place. Autant te dire que si les forces de l’ordre débutent leur enquête, je ne tarderais pas à être interrogé et possiblement incarcéré.
— La presse va se faire une joie de détailler le scandale et diaboliser la louve. La bête va être d’autant plus poursuivie, non ?
Ambre avait sciemment utilisé ce terme plutôt que de mentionner le nom de « Judith » afin que sa cadette n’émette aucun rapprochement entre le canidé et la mère disparue d’Anselme. Ce dernier lui en sut gré. Une seule rumeur au sujet de son identité mettrait en péril la notoriété des von Tassle.
— Il y a des chances pour qu’on la prenne en chasse et qu’on augmente les battues pour l’abattre, approuva-t-il, mais la louve est maligne et intelligente. Elle rôde dans les environs depuis près d’une année et personne ne l’a encore attrapé à ce jour !
— Comment va réagir le baron, à ton avis ? s’inquiéta Ambre qui redoutait les répercutions à venir sans en connaître la nature.
Pour appuyer sa question, le ciel s’assombrit subitement, teintant la pièce de nuances grisâtres, en accord avec l’humeur des résidents. Puis le chant de la pluie s’abattit sur la lande. Anselme mâcha un morceau de pain beurré qu’il avait trempé dans le lait de brebis pour l’amollir et déglutit.
— Je pense qu’il va être furieux, soulagé de me savoir vivant et entier, mais furieux tout de même ! Déjà pour avoir inquiété ma grand-mère qui, en ne me voyant pas chez moi ce matin, aura tôt fait de lire la lettre que je leur ai adressée. Je n’ose imaginer son état à l’heure actuelle alors qu’elle me croit possiblement mort ! Je pense que rien de ce que je pourrais dire ou faire ne pourra apaiser sa détresse et Alexander va très sévèrement me le reprocher. Ce que j’aurais entièrement mérité, cela va sans dire !
Il toussa, but une lampée puis s’éclaircit la gorge :
— Quant à ce qu’il s’est passé au Cairn du Caprin, je ne compte rien lui cacher. Mes révélations vont l’enrager davantage et je ne peux imaginer la haine qu’il ressentira à l’encontre de Laurent. Car, j’avais beau détester Isaac, il est avant tout le fruit d’un être véreux et profondément malsain, manipulateur, violent et prêt à tout pour parvenir à ses fins. Bien qu’aucun méfait ne lui soit vertement reproché depuis le scandale de l’Écaille de wyvern et les combats clandestins orchestrés sous son égide il y a plus de vingt ans, il demeure encore et toujours un criminel de l’ombre. Ça ne m’étonnerait pas qu’il soit l’instigateur d’une telle machination. Sa volonté de m’éliminer en forçant son fils à exécuter sa sentence, par rancune envers moi et le baron, n’est pas à exclure !
Cette précision échauda son hôtesse.
— Quel salopard ! Je suis ravie que son fils ait été bouffé ! Quand bien même Isaac n’était que la marionnette de son père, cette enflure méritait de crever ! Dommage que le loup n’ait pas été plus gourmand et n’ait pas décidé d’achever les deux autres. On aurait été débarrassé pour de bon de ces trois ordures !
Adèle lâcha un cri de stupeur, ébahie par la noirceur dont sa sœur faisait preuve. Anselme se renfrogna et baissa la tête.
— Je regrette de l’admettre, ma rouquine, mais je suis rassuré que la louve ne les ait pas chassés. Par ailleurs, aussi incroyable que cela puisse paraître, je ne compte pas leur intenter un procès pour manquement à leur discipline.
— Quoi ? Mais… pourquoi ? cracha-t-elle en frappant du poing sur la table, les pupilles flamboyant de colère.
La cadette sursauta brusquement et l’aînée s’excusa pour son emportement. Pour réfréner ses ardeurs, elle s’acharnait à malmener une boulette de pain tandis que le garçon grimaçait et se grattait la nuque, ne sachant comment se justifier.
— Disons que, même s’ils ont été lâches et auraient sans conteste aidé Isaac à dissimuler mon cadavre, ils ont tenté par tous les moyens de me défendre et de l’empêcher de me nuire. Je n’aurais jamais imaginé un tel dévouement de leur part, surtout lorsque l’on sait l’animosité qui nous lie. Ils n’ont plié à la volonté d’Isaac que parce que leur vie était menacée. Et même si ça me fait mal d’y repenser, jamais je ne pourrais leur en vouloir de protéger leur existence plutôt que la mienne.
— Tu… tu veux dire que tu leur pardonnes ? s’étouffa-t-elle en se reculant dans son assise, les yeux écarquillés.
— Pardonner est un bien grand mot. Je leur en veux, certes, mais je ne peux pas les blâmer. Je sais pertinemment l’effet que provoque une arme braquée sur soi. Quand mon père a été assassiné juste sous mes yeux, j’ai été incapable de réagir pour lui porter secours. Pourtant, rien ne m’entravait. J’étais sidéré et ne parvenais plus à raisonner, comme si mon esprit s’était envolé. J’ai même suivi mon bourreau jusque sur le lit où il s’est empressé de m’infliger les pires sévices sans que je puisse me défendre.
Il renifla puis ajouta avec aigreur, la mine chagrine :
— On a beau s’imaginer comment on réagirait dans une telle situation, je peux t’affirmer que rien ne nous y prépare ! C’est trop subit, trop cruel, trop irréel ! La volonté de vivre te fait commettre les pires folies ou, à l’inverse, te force à te soumettre en espérant que tu en sortes indemne. Théodore et Antonin n’ont fait qu’opérer ce que leur instinct de survie leur hurlait…
Atterrée d’avoir mortifié son ami, Ambre s’excusa gravement.
— Ce n’est rien. Par ailleurs, si je témoigne de leur méfait et obtiens justice, ils seront durement sanctionnés, expulsés de leur travail avec l’interdiction d’exercer à nouveau leur profession et décriés par l’ensemble de l’Élite, que ce soit pour le manquement à leur fonction ou pour avoir écaillé la notoriété de leurs parents. Une telle accusation bouleverserait l’échiquier diplomatique et cela pourrait avoir des répercussions néfastes pour la population. Imagine ; trois aranéens attentent à la vie d’un noréen ! Les gens pourraient s’insurger en s’apercevant que l’aristocratie se débarrasse aussi aisément d’une de ses brebis galeuses, noréenne qui plus est ! Une telle étincelle peut mener à une guerre civile et je ne veux nullement l’instigateur d’une telle tragédie.
— Comme pour ton père, marmonna Ambre en un filet de voix. Une enquête expéditive en lieu clos, une presse soudoyée, des témoignages biaisés et des coupables relaxés ?
— Exactement ! Alors que si je me tais et que seul mon père est au fait de ces informations, Alexander disposera d’un moyen de pression sur les marquis von Eyre et de Lussac. Faire de Wolfgang et Léopold de possibles alliés en échange de son silence serait plus qu’envisageable et largement plus bénéfique !
Ambre trancha un morceau de fromage et le rogna à pleines dents. Repu, Anselme posa ses couverts sur l’assiette saucée tandis qu’Adèle terminait de siroter son verre de lait.
— Comment fais-tu pour spéculer ou anticiper de telles choses ? s’enquit l’aînée, tant soupçonneuse qu’admirative. C’est la cuillère de laudanum que je t’ai donné hier qui te rend si lucide ?
— L’habitude, ma rouquine ! À force de coudoyer des notables et autres magistrats, j’ai appris qu’il ne fallait jamais réagir de manière impulsive et toujours anticiper les bénéfices ou les pertes qu’un seul acte peut engendrer. Ne jamais réagir sous le coup des émotions mais toujours avec du recul et de la raison ! La qualité première d’un bon politicien selon mon beau-père.
— Tu aurais également pu ignorer l’invitation et t’éviter tous ces ennuis ! philosopha-t-elle, la voix teintée de reproches. Tu savais en ton for intérieur qu’il s’agissait d’un piège ! Pourquoi prendre le risque de t’y rendre et d’y laisser ta vie ? Si, comme tu me l’as dit, Isaac était enchaîné sous l’honneur de son père, jamais il n’aurait pris le risque de s’en prendre à nous sachant que l’épée de la justice planait au-dessus de lui. Ce n’était qu’une provocation !
— Tout à fait ! approuva-t-il en levant les paumes. J’aurais pu ignorer sa pique, rester gentiment terré dans mon domaine puis le croiser à nouveau et essuyer ses éternelles moqueries. Être un lâche, un couard, un pleutre… une étiquette qui me colle à la peau, et ce, depuis des années !
Le port droit, il observa en direction de la fenêtre, ignorant les regards de ses interlocutrices braqués sur sa personne.
— Pour une fois dans ma vie, j’ai eu l’opportunité de faire face à l’adversité et de prouver ma vaillance ! se justifia-t-il, le timbre grave. Défendre mes intérêts, mon honneur et celui de mes proches. Endosser les responsabilités liées au statut qui m’incombe. Car, que je le désire ou non, je suis l’unique héritier du baron von Tassle et je veux porter ce nom avec fierté ! Je suis las de me défiler ! S’il y a une chose que j’ai apprise ces derniers temps, c’est que je ne gagne rien à m’effacer ou jouer la carte de l’ignorance. Quoi que je dise, quoi que je fasse, je serai toujours critiqué d’une manière ou d’une autre. En bien comme en mal. Alors autant que j’assume franchement ce que je suis et ce que je veux être !
Il focalisa à nouveau son attention sur son amie.
— Alors oui, ce que j’ai fait était inconséquent, stupide et suicidaire ! Mais, au moins, je n’en éprouve pas de regrets !
Ambre acquiesça, fascinée de le voir faire preuve d’une telle autorité. Cette expérience le changerait, elle en était certaine. Pour le meilleur ou pour le pire, elle ne le savait guère. Mais elle le félicita pour sa bravoure et se promit que, jamais plus, elle ne se permettrait de douter de ses capacités. Il les avait protégées malgré le danger auquel il s’exposait et la beauté du geste l’émut grandement. Silencieuse, Adèle écoutait leur discussion sans intervenir. Bien qu’elle ne pipait mot et se concentrait sur sa boisson, la chatte savait qu’elle ne perdait pas une miette de la conversation. Le discours n’était pas idéal à entendre pour les oreilles d’une si jeune enfant mais son aînée ne souhaitait plus la préserver de tous les maux et dangers qui couvaient sur l’île.
Quand le repas fut achevé, Ambre se leva et enjoignit à sa sœur de l’aider à débarrasser. Elle essuyait la table et récupérait les miettes lorsqu’un bruit de cavalcade conjugué à une horde d’aboiements se rapprocha à vive allure.
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