Chapitre 39 – Le vautour affamé
Passé le moment de stupeur, Ambre carra les épaules et avança une main pour venir saluer son interlocuteur dont la poigne solide manqua de lui broyer les doigts. D’aussi près, elle put admirer les traits émaciés de cet homme au physique typiquement aranéen quoique présentant malgré lui des aptitudes bien animalières que cela soit dans sa chevelure aviaire, à la teinte poivre et sel, son nez en bec d’aigle ou sa bouche aux lèvres ironiquement étirées pour y dévoiler l’entièreté de ses dents gâtées par l’usage abusif de tabac. Ses prunelles noires s’enchâssaient sous des arcades sourcilières arquées qui, à l’image des prédateurs ailés, pouvaient analyser l’entièreté du paysage jusqu’aux détails les plus insignifiants aux yeux des non-initiés. Un épais manteau aux articulations rognées et aux extrémités effilochées camouflait son corps. Le vêtement râpé par tant de déambulations quotidiennes, qu’importe les intempéries, paraissait disproportionné pour sa modeste physionomie comme le trahissaient ses jambes d’échassiers et la maigreur notable de son poignet qu’une montre en or abrasée ornait.
— Me permettez-vous de vous importuner un moment, noréenne ? demanda-t-il d’une voix qui frôlait l’injonction et sourdait de menaces si la demoiselle commettait l’affront de décliner sa proposition. J’ai tellement entendu parler de vous ces derniers temps qu’il serait fort dommage de continuer à vous ignorer. Surtout au regard des circonstances actuelles.
Il s’avança et se baissa à sa hauteur, la sondant tout en pivotant la tête d’un côté puis de l’autre comme un hibou. Son haleine exsudait le tabac brun et le vin aigre. Un parfum aussi musqué que capiteux imprégnait sa nuque et son col amidonné.
— Les commérages vont bon train à votre sujet et de l’étroite relation que vous entretenez avec ce maudit baronnet, ajouta-t-il, son visage affichant une succession d’émotions qu’Ambre n’aurait su interpréter. Même la duchesse vous accorde un soupçon d’intérêt ! Comment est-ce seulement possible ? Vous qui, de prime abord, permettez-moi de parler crûment, ne possédez aucun attrait qui ne vous différencie notablement des autres vermines tachetées de votre espèce. Le privilège de la jeunesse et de vos atours féminins peut-être ? À croire que derrière vos yeux de braise et votre peau de genette cramée vous cachez un je-ne-sais-quoi de spécial que je me ferai une joie de percer.
Il ponctua sa sentence d’un sourire caustique.
Quel goujat ! songea Ambre en serrant les poings, la posture roide et réprimant un haut-le-cœur lorsque les effluves méphitiques de son souffle vinrent s’immiscer dans ses narines. Meredith et Anselme m’avaient mis en garde sur ce mufle, mais il est largement plus incisif que je ne l’aurais cru et parle vraiment sans filtre. Il ne ménage pas ses victimes et aucun doute que c’est un suprémaciste doublé d’un misogyne notoire. S’il me crache son venin, je vais me faire un plaisir de sortir les griffes. Après tout, cela fait longtemps que je ne me suis pas défoulée sur un tiers et ce rustre mâtin semble être la cible parfaite.
Elle réprima un feulement et ses iris ambrés commencèrent à luire sous le coup de la colère naissante.
— Fascinant ! grinça l’homme à qui cette caractéristique n’avait pas échappée. Suivez-moi je vous prie que je vous offre un verre. Je ne serai pas long si c’est ce qui vous inquiète. J’ai comme qui dirait de plus gros chats à fouetter qu’une minette des bas quartiers !
Sur ce, il se redressa, traversa quelques rues et franchit la porte du premier mastroquet venu, L’étourneau étourdi, invitant la jeune femme à se joindre à lui. Avant de refermer la porte, il aboya un ordre à ses deux espions quadrupèdes — dont l’un demeura céans, perché sur le rebord de la croisée, tandis que l’autre repartit à son fief — puis il s’en alla choisir une place relativement à l’écart du vacarme ambiant, aux abords d’une fenêtre à la vitre si crasseuse qu’il était presque impossible de percevoir l’extérieur. Pendant qu’ils s’enfonçaient dans cet antre sinistre, des chatons de poussière couraient sur le parquet dont les lattes branlantes collaient sous leurs semelles à chacun de leur pas. Un remugle de friture, de rance, de tabac froid et d’alcool bon marché imprégnait l’air d’une moiteur désagréable. Bien loin de l’animation chaleureuse et populaire de la Taverne de l’Ours, la clientèle se révélait beaucoup plus âgée et masculine, vivant dans une précarité notable. De pauvres hères s’échouaient ici pour se saouler à outrance et oublier leur existence, la bouche greffée au goulot de leur bouteille, la posture voûtée, les mains tremblotantes et la démarche hasardeuse. Sans oublier les stigmates dus aux ravages de l’alcool sur leur visage rougeaud aux yeux vitreux et aux traits burinés.
Ambre fut incommodée par cet endroit empreint d’austérité et plissa le nez, agressée par le champ olfactif autant que pour l’ouïe et la vue. Tandis qu’elle s’asseyait, elle prit soin de ne pas effleurer la table dont le plateau buriné se couvrait encore des reliquats du repas pris par les précédents occupants, miné de miettes et de taches brunâtres en accord avec le mur à la peinture effritée, constellée de motifs abstraits de moisissure. Certainement habitué à rôder dans de tels taudis malfamés, Muffart ne paraissait nullement gêné par la morosité et la vétusté environnantes.
Il faut dire qu’il se fond à merveille dans le décor ! Il n’a pas encore engagé la conversation que je me sens d’ores et déjà tous mes sens agressés.
Le journaliste posa son manteau sur le rebord de sa chaise puis se mit à son aise. Quand le serveur approcha pour quérir leur commande, le vautour sortit quatre pièces de cuivre et paya deux bières blondes sans se soucier des goûts de sa vis-à-vis.
Un silence mal-avenant s’instaura le temps que leurs boissons leur soient apportées. Une pause que Muffart mit à profit pour sonder son interlocutrice. Chose faite, il retira de sa poche un calepin cabossé, aux pages noircies et griffonnées ainsi qu’un stylo qu’il posa devant lui avant de plonger à nouveau la main pour dégainer une cigarette. Il alluma cette dernière à l’aide de son briquet à clapet et la porta à ses lèvres, inspirant une bouffée libératrice avant d’extirper un nuage de vapeur.
Le salopard ! cracha Ambre, l’échine frémissante et le cœur palpitant, enivrée par le fumet familier de ces châtelaines blondes bon marché. Je suis sûre qu’il sait que j’essaie d’arrêter et qu’il ne fait cela que pour me provoquer ! Dire que j’en salive encore rien qu’à l’odeur… Putain que ça me manque !
Comme pour approuver son raisonnement, l’homme en sortit une seconde qu’il érigea devant elle tel un trophée.
— Oh ! excusez-moi, quel impoli je fais ! ricana-t-il non sans une pointe de malice. Vous en voulez une mademoiselle ? Je vous l’offre avec plaisir si vous la désirez !
Sa face eut une expression qu’Ambre put aisément déchiffrer : « À condition que vous soyez assez docile pour répondre à toutes mes questions à venir ! ». De colère, elle planta ses ongles aux tailles inégales dans le bois de la table. Les plus pointus d’entre eux s’y enfoncèrent aussi aisément que les griffes d’un lynx.
Le prédateur cherche à appâter sa proie. Je ne serais pas contre une cigarette gratuite mais le revers risque d’être salé et au vu du personnage, mieux vaut ne pas chercher à lui être redevable.
Avec force volonté, elle déclina sa proposition alors que le serveur revenait pour leur apporter leur boisson. D’un jaune mousseux couleur d’urine et aussi insipide que de l’eau de pluie si l’on oubliait le relent amer qui stagnait au palais dès la première gorgée. L’homme commença son entretien sans jamais s’embarrasser d’ambages, extorquant de sa cible des informations formelles qu’il semblait déjà savoir sur son compte mais souhaitait valider. Quand elle en vint à évoquer son amitié envers Meredith et Anselme, Ambre prit soin de peser chaque mot afin de ne pas trahir une éventuelle faille qu’il pourrait exploiter et retourner contre eux. Son esclandre devant le parvis de l’édifice notarial puis sa mention spéciale dans la gazette le jour suivant étant une humiliation qu’elle désirait ne jamais réitérer.
De plus, au vu de ses questions, souvent pernicieuses, Ambre savait que Muffart tentait de dénicher des indices dans l’espoir de discréditer ses opposants. Il était de ceux qui soutenaient farouchement le marquis de Malherbes et un adorateur sans bornes du marquis Dieter von Dorff dont il était le débiteur incontesté. L’éminence l’avait plus d’une fois sauvé du couperet de la justice et soutiré de la geôle, le journaliste ayant la fâcheuse manie de parvenir à ses fins par des voies détournées, y compris en usant de stratagème frôlant l’illégalité, l’enlisant bien souvent dans de mauvaises postures.
Ambre savait que Muffart ferait tout ce qui était en son pouvoir pour briser la renommée du maire actuel et permettre à son idole de lui succéder puis de trôner au sommet de l’État.
Anselme m’a dit qu’il adorait fouiner et déterrer les vieux dossiers pour dénicher un élément croustillant que personne avant lui n’aurait su remarquer… Il est à l’image de ses furets et semble aussi pugnace qu’un limier bien dressé sur la piste d’un gibier.
— Qu’il est étrange de constater que monsieur le baron vous autorise à fréquenter son fils après le meurtre de ce damné renard, nota-t-il en tapotant sa cigarette pour y ôter la cendre. Surtout lorsque l’on sait quel horrible secret vous lie, vous et lui. À moins que, magnanime comme il peut l’être parfois, le chien enragé ne souhaite pas que son fils adoptif paie pour les erreurs de son géniteur ? J’en serais fort pantois cela dit. Von Tassle est par trop rancunier pour s’abaisser à une telle extrémité et faire preuve de tant de clémence. La réponse la plus pertinente est qu’il ne sait rien de cette affaire. Rien d’étonnant cela dit. Qui sait combien de lourds secrets la veuve Judith a conservés par-devers elle afin de ne pas anéantir son fils ou la réputation de son nouvel époux ?
— Que voulez-vous dire par là ? demanda Ambre en haussant un sourcil, plantant davantage ses doigts dans la surface madrée.
— Oh ! rien, oubliez ça, je m’égare ! Après tout, aucun des protagonistes impliqués dans cette affaire sordide n’est en mesure de témoigner dorénavant. Certains liés par un serment inviolable et les autres morts ou transformés… quel pitoyable gâchis !
— Que savez-vous au sujet de l’assassinat d’Ambroise ? grogna-t-elle, assaillie d’une curiosité mal placée. Et quel est ce fameux secret dont vous parlez ?
Le journaliste s’humecta les lèvres avant de répondre d’une voix melliflue, débordante de sarcasme :
— Hum… je viens de découvrir bien des choses sur le sujet. De belles cachotteries bien salaces ; une justice bâclée, des preuves effacées, de coupables relâches, des pots-de-vin versés et des actes inavouables… Quelle sublime affaire que celle-ci ! Si sombre, si dramatique, si sensationnelle en somme ! Pour le plus grand bonheur des hommes de ma profession.
Il réprima un rire puis écrasa rageusement son mégot dans le cendrier avant de poursuivre :
— Dommage de n’avoir pu clamer la vérité à l’époque, cet article aurait été un coup d’éclat et aurait agrandi ma renommée déjà bien émérite. Mais, que voulez-vous, ceux qui nous gouvernent ont préféré passer le drame sous silence pour ne pas alarmer la population au risque de l’insurrection. Iriden et Varden auraient pu être à feu et à sang. Au moins, je pourrai corriger cet affront sous peu et ternir à jamais l’image de ce damné baron et celle du marquis névropathe ! Ainsi, von Dorff vaincra soyez-en assurée !
— Je ne comprends pas où vous voulez en venir ! Soyez direct, je vous prie ! rétorqua la noréenne qui peinait à contenir l’agressivité croissant au sein de ses entrailles.
— Quelle impatiente vous faite mademoiselle, vous devriez épouser la profession de journaliste, n’y avez-vous pas songé ? se moqua-t-il, conscient de son emprise sur elle et de la graine de doute qu’il implantait à son esprit, si malléable à son âge. Mais soyez assurée que votre curiosité sera comblée sous peu. Vous confier de telles vérités en un lieu si inapproprié serait gâcher l’annonce et l’éclat tonitruant qu’elle mérite ! Vous ne le savez peut-être pas mais j’adore magnifier mes en…
Il n’eut pas le temps d’achever sa sentence qu’un homme entra précipitamment dans la taverne, faisant claquer la porte. Les clients sursautèrent et les têtes se tournèrent vers l’inconnu au furet blanc qui venait de pénétrer dans leur antre. Un silence magistral se fit devant cette entrée théâtrale où tous ceux encore un minimum conscient observèrent le nouveau venu. Ambre reconnut celui qu’elle avait aperçu tantôt près de la fontaine, alors qu’elle se baladait en compagnie de la duchesse.
— Chef ! cria ce dernier en se ruant vers Muffart, hors d’haleine et le visage rouge. Il faut absolument que vous veniez ! Y’a du grabuge dehors !
— De quel genre, Liennois ? s’enquit ce dernier en se redressant en hâte et s’armant de son manteau, conscient que sa sentinelle ne l’aurait pas dérangé sans raison apparente.
— Une émeute, chef ! haleta le prénommé Liennois. Sortie Est, pont de l’Alliance. Altercation entre des citoyens et des miliciens…
— Pour quel motif ? s’enquit le journaliste en tendant à son employé son verre à moitié vide afin qu’il le boive et se ressaisisse.
Ce dernier le remercia et vida la boisson d’un trait avant d’étouffer un rot et de sécher ses lèvres d’un revers de la main. Puis il se dirigea vers la sortie, suivi par son supérieur.
— Le loup aperçu pas loin… battue en cours, entendit Ambre tandis qu’ils s’éloignaient précipitamment. Les miliciens ont bloqué les sorties pour empêcher la population de se mettre en danger. Paysans pas contents et foyers bloqués… insurrection de riverains… molester durant l’assaut… franchir le barrage imposé par les autorités !
Judith ! s’alarma-t-elle, le cœur serré à l’idée qu’elle soit blessée.
Sans attendre, la jeune femme les imita puis les pista dans les rues devenues silencieuses de la ville médiane, incendiées par les lueurs sanguines vrillées d’outremer du crépuscule.
Chapitre 369 : L’histoire qui n’aurait pas dû exister (4) Crrr- crrr- Je marchais sur…
Conte d'origine: L’Apprenti Sorcier. [1] Il était une fois, dans un certain lieu, une jeune…
Chapitre 331.5.22 : Bataille finale 22 (Le combat revient au point de vue de…
Chapitre 60 : La nouvelle coiffure de Ted Plusieurs jours se sont écoulés depuis que…
Merci aux donateurs du mois pour la Tour des Mondes ! ! Dranwine // Max…
Chapitre 38 - Balade en quête de présent Un lourd barrage nuageux nimbait Varden lorsque…