Chapitre 38 – Balade en quête de présent
Un lourd barrage nuageux nimbait Varden lorsque Meredith rejoignit Ambre à la taverne une fois son service achevé. Contrairement à d’ordinaire, la duchesse ne pénétra pas dans l’établissement et invita sa nouvelle amie à l’accompagner pour une balade citadine. Elle s’était habillée en conséquence, délaissant ses robes fleuries pour une veste légère à motif automnal ainsi qu’un pantalon à la teinte ocrée qu’Ambre lui aurait volontiers chapardé si ses hanches et ses cuisses avaient été moins plantureuses. De hautes bottes cavalière cuirassaient ses jambes jusqu’aux genoux, aussi charbonneuses que ses iris et ses cheveux coupés au carré qu’une barrette à plumes de geai décorait, rehaussant le velours de sa peau caramel.
— Il faut absolument que je trouve un cadeau pour mon père, mon petit chat ! déclara-t-elle en glissant sa main aux doigts lactescents sous le bras de la noréenne pour la guider d’un pas alerte en direction de la ville médiane. Il va célébrer ses soixante ans dans quatre jours et comme il ne cesse de me gâter, je m’en voudrais de ne pas lui retourner cette générosité. J’aurais volontiers demandé à Charles de m’accompagner pour me conseiller mais mon pauvre chéri croule sous le travail et demeure régulièrement au pavillon ces derniers temps.
— Sais-tu quoi lui offrir au moins ?
Elle soupira de manière théâtrale.
— Pas vraiment, c’est bien ça le drame ! Il aime le bon vin mais nos caves sont pleines. Il adore les marrons glacés mais ce n’est pas la saison et Blanche vient de me faucher l’herbe sous le pied en lui achetant une boite d’orangettes et de fruits confits. Mère m’a également précédé en lui offrant une place pour une pièce d’opéra d’un artiste qu’il affectionne. Là encore, je ne peux pas m’abaisser à lui prendre un billet pour un spectacle ou une exposition. De plus, il n’aime pas spécialement la lecture, les jeux, l’équitation, la chasse ou la navigation ce qui limite fortement la liste des articles à lui offrir. Et il a horreur qu’on lui choisisse ses vêtements ou ses produits de beauté ou même tout ce qui pourrait faire office d’accessoires comme les cravates, chapeaux ou besaces.
Elle tapota la main de son amie et la gratifia d’un regard malicieux avant de lui demander :
— Aurais-tu une idée par hasard ? Nous avons pratiquement une heure et demie avant que les boutiques ne ferment.
Ambre fit une moue contrite, les sourcils froncés sous le coup de la réflexion tandis qu’elles dépassaient l’avenue des tisserands pour gravir les escaliers et s’enfoncer dans les rues tortueuses de la ville médiane. La luminosité et la température baissèrent d’un cran supplémentaire dans ses rues étriquées aux maisons de guingois dont les volets branlants plaqués contre les murs effrités laissaient entrevoir l’intérieur des demeures plongées dans la pénombre.
Au-dessus des enseignes, des fils reliaient la chaussée de part et d’autre telles des toiles d’araignées. Des vêtements mouillés léchés par les courants d’air tentaient désespérément de sécher et gouttaient sur le pavé en contrebas. La pierre limée était humide, les rigoles infestées de déchets alimentaires et autres immondices. Des convoyeurs déchargeaient un tombereau gorgé de marchandises pour les remettre à leur destinataire sous l’œil las d’un résident qui fumait à sa fenêtre. L’odeur âcre qui émanait des lieux agressait les narines.
— Tu as pensé à aller fouiner chez les antiquaires ? demanda Ambre en se frottant le nez, incommodée par les relents de sueur et de moisissure. Ils doivent avoir quelques reliques intéressantes.
— Ma foi, je ne perds rien à aller y faire un tour, répondit Meredith en haussant les épaules de manière peu convaincue, l’attention rivée sur les premières vitrines aussi obscures que poussiéreuses où s’exposaient pêle-mêle un assemblage de meubles au bois vermoulu, de fauteuils aux assises usées, d’animaux empaillés desquamés et des éléments décoratifs aux couleurs fanées et fissurés par endroits.
L’ensemble était lié par une dentelle de toile d’araignée si dense qu’aucun objet n’avait dû être déplacé depuis des années.
Voire des décennies même ! Comment le gérant parvient-il à survivre et faire perdurer son échoppe ? Mystère !
— Si tu en connais des plus charmantes que celles-ci car je refuse de mettre un pied dans ces taudis lugubres probablement envahis de puces et jonchés de crottes de rats ! renchérit Meredith avec un dégoût manifeste.
Pour assombrir ce sinistre tableau, un homme adossé à un lampadaire renâcla puis cracha au sol tandis qu’un autre jurait comme un charretier tout en soulevant une lourde caisse. Des personnes âgées bavardaient sur un banc, voûtées et vêtues d’oripeaux surannés. Trois enfants assis à même le pavé jouaient aux chevaux de bois, surveillés par leur mère qui, armée d’un pinceau, repeignait les huisseries de sa propriété, la robe souillée de peinture et de crasse. Face à cette scène de la vie quotidienne, loin du rayonnement mondain, Ambre ricana.
— Je n’en connais pas spécifiquement mais cette rue-là n’est pas la plus accueillante. Il y en a de meilleures un peu plus loin.
Meredith acquiesça puis suivit ses recommandations. Elles quittèrent la venelle pour fouler la place du ralliement, carrefour circulaire bordé d’arcades et dominé par l’une des tours de la Garde d’honneur. Au centre, une fontaine ornementée en forme de lionne conquérante vomissait de sa gueule une gerbe d’eau claire, écrasant de ses pattes griffues un aigle aux ailes brisées.
Après seulement quelques pas, la duchesse se rembrunit et étouffa un juron. Ambre fut surprise par ce changement immédiat de comportement. Elle n’eut pas le temps de l’interroger que Meredith esquissa un mouvement de la tête pour lui indiquer un homme efflanqué qui reposait sur le rebord du bassin. Une cigarette aux lèvres, un inconnu à peine plus âgé qu’elles semblait épier les environs comme un vautour guette une charogne. Un furet dormait en boule sur ses cuisses tandis qu’un second à la fourrure laiteuse jouait aux pieds de son maître. Un anneau argentin perçait leurs petites oreilles arrondies.
Lorsque le regard de l’inconnu se posa sur les deux arrivantes, un sourire narquois se dessina sur son visage buriné. Il murmura quelques paroles indistinctes à ses compagnons mammifères puis il se redressa en hâte, jeta d’une pichenette son mégot à même le sol et s’enfuit en courant dans une ruelle annexe, le furet au pelage crème sur les talons. À l’inverse, l’ensommeillé bailla à s’en décrocher la mâchoire puis s’étira nonchalamment avant de rejoindre ses cibles nouvellement désignées qu’il dardait de ses globes noirs encore vitreux de sa sieste.
— Qui était-ce ? s’enquit Ambre, intriguée par ce comportement des plus singulier, l’approche de cette sournoise créature à la face fardée d’un bandeau sombre et la tension qui raidissait les membres de son acolyte à la mâchoire crispée.
— Un des affidés de Muffart, le patron du Vaillant Légitimiste ! grinça-t-elle en toisant le furet avec révulsion. Tu peux être sûr qu’il est allé prévenir son chef et que ce mufle va s’empresser de nous rendre visite d’ici quelques minutes. Son fief n’est guère loin et cette bête va lui permettre de nous surveiller à distance.
— Tu veux que l’on fasse demi-tour ? proposa Ambre en sondant également l’animal, son totem de félin grondant au sein de sa poitrine comme un geste instinctif. Je peux lui rompre le cou si tu veux ou bien le choper par le col et le sceller dans une poubelle à proximité. Ces bêtes-là ont beau être agiles, j’ai de bons réflexes.
— Hors de question que tu malmènes cette petite bête ! trancha la duchesse d’un ton catégorique, effrayée par cette simple alternative. Quant à Muffart, je refuse de courber l’échine devant cet abject personnage ! Qu’il vienne donc, je m’en moque parfaitement ! Après tout, je n’ai rien à cacher et je doute qu’un article portant pour titre : « La duchesse von Hauzen cherche un cadeau pour les soixante ans de son géniteur en compagnie d’une noréenne de basse extraction ! », soit si alléchant et encore moins vendeur.
S’il dirige le Vaillant Légitimiste, je pense que le terme « noréenne de basse extraction » serait plutôt remplacé par « vermine tachetée » ! songea Ambre avec amertume. Je serais plutôt réjouie de le rencontrer, de lui faire bouffer ses pamphlets aussi fallacieux que séditieux et de lui remettre les idées en place.
Elles s’engagèrent dans une rue nettement plus accueillante que la précédente, plus large et aux vitrines joliment agencées. L’une d’elles exposait des médaillons noréens, dont les mieux ouvragés étaient souvent revendus suite au décès du propriétaire.
— Au fait, murmura Ambre en les étudiant un à un, si ce n’est pas indiscret de ma part, connais-tu ton animal totem ? Avez-vous seulement été révélées toi et ta jumelle ?
— Évidemment ! Sinon tu pouvais être sûre que durant notre enfance, lorsqu’on était encore complices ma sœur et moi, nous aurions trouvé un moyen de nous éclipser et de nous rendre par nous-même jusqu’à Meriden pour interroger la shaman sur nos totems respectifs ! s’exclama Meredith en glissant derrière son oreille une mèche noire rebelle qui venait titiller sa joue. Et je peux te le confier, sans honte. Après tout, ce n’est pas vraiment un secret mais ce serait plus amusant de te laisser le deviner.
Ambre opina puis sonda la duchesse de pied en cap, s’attardant sur son visage hâlé, aux contours harmonieux et constellé d’éphélides, ses lèvres en forme de cœur et ses longs cils ébènes aux battements gracieux. Ses membres étirés aux muscles fins et dessinés alliant la prestesse et le dynamisme.
— Hum… je serais tentée de dire un animal noble comme une biche ou une hermine ? Quoique le physique, le caractère et encore moins le statut social ne sont intimement corrélés à notre totem.
Meredith pouffa puis répondit d’une voix guillerette :
— Par les ailes d’Adler, non ! Même si pour t’aiguiller, je dirais que je me rapproche davantage du second plutôt que du premier.
— Un mustélidé ? suggéra-t-elle avant d’enchaîner sur cette piste quand son interlocutrice eut approuvé. Un furet comme cette chose qui nous suit depuis un quart d’heure ? Une martre… une mouffette ? Non ! une belette, alors ? À moins que ce ne soit une fouine ou un blaireau, peut-être ?
— Aucun de ceux-là ! roucoula la duchesse, ravie de ce petit jeu improvisé. Voici un autre indice : comme ton chat pêcheur, mon totem adore l’eau et vit dans les régions lacustres.
— Un castor, en ce cas ?
— Le castor n’est pas un mustélidé mais tu n’en es pas bien loin. Si je te précise que l’on me définit comme joueuse de nature et que l’on me chasse pour ma sublime et soyeuse fourrure.
— Ah ! une loutre !
— Gagné ! gloussa Meredith en faisant mime d’applaudir.
Lorsqu’elle eut trouvé la boutique adéquate, La Licorne Fabuleuse, enseigne spécialisée dans les trésors de l’ancienne Fédération, elle franchit la porte, imitée par son amie. Non convié, le furet délateur se posta sur le bord de la vitrine. Il s’y assit et s’immobilisa en attente de leur retour.
La duchesse vagabonda dans les rayons en quête d’un éventuel trésor, écartant d’office l’aide du vendeur qui, ayant reconnu son auguste cliente, s’était empressé d’accourir pour venir l’accueillir dignement et lui offrir ses services. Derrière les vitrines, d’antiques pièces de monnaie, lorgnettes, sceaux, bijoux, coutelas et coffrets à l’image du Pandaràn Adam exhibaient leurs atours. De vieilles cartes illustrées, journaux d’époque, partitions, aquarelles ou gravures dans des états plus ou moins bien conservés étaient également mis sous verre pour pallier l’usure. Livres et divers éléments décoratifs tels que des vases, des chandeliers ou des écrins s’exposaient sur des consoles marbrées, soigneusement étiquetés d’un prix si indécent qu’Ambre faillit s’étouffer.
Si la conversation en cours n’avait pas tant piqué sa curiosité, cette dernière aurait volontiers étudié les illustrations sur l’environnement fédéré, aussi démesuré qu’extravagant. Tant dans la grandeur des avenues que d’un point de vue architectural ou technologique, surtout sur les plus récentes photographies en date, en couleur et foisonnantes de détails, pas plus vieilles d’une décennie si l’on convertissait les calendriers. Il était indéniable qu’un gouffre séparait leur île de sa cousine en termes d’innovation et de modernité. Norden étant trop limitée par la petitesse de son envergure, l’abondance de ses matières premières et l’absence de conflit interne avait, par conséquent, bridé tout souci de course à l’industrie. La venue du peuple fédéré avait partiellement remédié à combler cet abîme bien que les plus récentes inventions pandrédeniennes demeuraient encore inaccessibles sur l’île, faute de technologie, d’espace et de savoir-faire pour les exploiter in situ.
— Et pour ta sœur ? s’enquit-elle une fois que Meredith eut fini sa première ronde, portant son dévolu sur un magnifique étui de poche fait d’or pur et marqueté d’une fleur en pierres précieuses, émail et perles fines.
— Comme ma mère, Blanche détient un totem jugé dangereux, répondit-elle en faisant également signe au vendeur pour qu’il ouvre la vitre afin de la laisser admirer plus en détail l’objet convoité. Elle est inscrite sur la liste rouge et donc surveillée par les autorités en cas d’instabilité psychologique.
Elle se tut momentanément lorsque l’employé approcha. D’un tour de clé, il déverrouilla la vitre immaculée et, de ses mains gantées, s’empara de la préciosité pour la tendre à la duchesse. Plus petit que sa paume, l’étui serti de dorures resplendissait d’élégance. Le noir de l’onyx rehaussait la magnificence du jaspe et de l’agate ou de la blancheur nacrée des perles.
— Je vais vous le prendre ! déclara-t-elle sous l’effarement de son amie qui, les yeux rivés sur le prix, ne pouvait s’empêcher de calculer intérieurement que ce minuscule objet, certes de bel ouvrage, valait plus de deux mois de son salaire.
Le sourire aux lèvres, le vendeur s’inclina puis regagna son comptoir afin de l’emballer minutieusement d’un pochon en velours incarnat, scellé d’un ruban et égayé d’une sobre étiquette en l’honneur de son institution.
— Mon père consomme secrètement pas mal de cachets en ce moment, chuchota Meredith à l’oreille de sa consœur pour justifier son achat. Je pense que ces histoires de loup et de disparition le stressent. Je me trompe peut-être mais il doit avoir hâte que son mandat se termine et qu’il soit enfin libéré de toute cette pression. La politique l’a vieilli prématurément et a totalement érodé son humeur. Je ne l’ai jamais connu si triste et tourmenté que ces derniers mois.
La duchesse paya comptant, déposant sur le comptoir trois pièces d’or ainsi que quatre pièces d’argent. Ambre n’avait jamais eu le loisir d’en admirer d’aussi près et en si nombreuse quantité. Meredith sortit de la boutique pour arpenter le pavé en quête d’une rue plus empruntée dans l’espoir de quérir un fiacre et de rentrer à son manoir, sa tâche désormais acquittée.
— Pour en revenir à la question que tu m’as posée tout à l’heure, poursuivit-elle en scrutant du coin de l’œil le fidèle pisteur au corps svelte qui les suivait toujours, sache que Blanche est une harpie féroce tandis que mère se voit couronnée d’un animal qui, jamais depuis des millénaires, n’a été répertorié dans le monde. Elle est une hyène à crinière. Pour information, c’est une créature disparue depuis l’avènement de l’homme et qui vivait autrefois sur les terres de l’actuel empire de Charité et dont on ne conserve aujourd’hui que des ossements.
Ambre tenta de s’imaginer l’apparence d’une telle bête antique dont aucun des descendants actuels n’avait été officiellement recensé sur leur île. Elle en avait cependant aperçu quelques dessins dans des ouvrages naturalistes provenant de Pandreden qu’elle n’avait jamais pu déchiffrer au vu de l’absence de traduction. Quant à la liste des espèces dites « hostiles » ou qualifiées de « à risque », l’on pouvait notamment y retrouver : les canidés sauvages tels que le loup, le chacal doré et le coyote. Les ursidés, certains félidés à l’image du lynx et du puma, les rapaces de grande envergure, les reptiles venimeux ou encore le taureau et le sanglier pour les herbivores.
— Puisqu’on en est à évoquer les totems dangereux, se confia la duchesse, sache que les enfants entre cinq et quinze ans qui en sont pourvus ont été placés sous surveillance par les autorités car ils représentent des cibles de choix pour les enleveurs d’enfants. On leur a apparemment ordonné de se montrer prudents et de ne jamais sortir en solitaire. Même si les plus vieux du lot rechignent à se plier à cette injonction et d’être privé de leur droit de liberté, ce qui peut se comprendre. D’autant que ceux qui vivent dans les hameaux isolés ne peuvent pas toujours bénéficier d’une escorte à chacun de leur déplacement.
— Je trouve surtout fascinant que ces criminels, quels qui soient, parviennent à leur fin et à masquer toute trace de leur acte, renchérit Ambre. Soit il s’agit d’une solide organisation soit d’un unique individu extrêmement habile et très bien renseigné.
— Très certainement la deuxième proposition, mon petit chat ! Je ne sais pas si tu es au courant, mais la rumeur court que la côte orientale a également recensé deux disparitions au cours de ce dernier mois. Une fillette de huit ans au totem de lynx et un garçon de six ans doté d’un renard gris.
Ambre sentit son cœur défaillir à cette annonce, sincèrement peinée pour les familles et le sort incertain de ces infortunés disparus.
— D’ailleurs, fait inédit, le comte de Laflégère, le maître des environs, n’a fait aucune mention du loup, précisa Meredith. On peut donc supposer que la bête ne soit pas mêlée à cette obscure affaire bien qu’il faille tout de même s’en méfier. Même si, ne me juge pas trop cruelle, mais je suis éminemment satisfaite qu’elle nous ait débarrassés d’Isaac à l’aide de ses crocs.
L’expression de son visage se durcit, elle ajouta gravement :
— Je le détestais viscéralement, surtout au vu des sévices qu’il a osé opérer sur certaines de mes consœurs féminines, réitérant ses assauts sans l’ombre d’un remords et sans jamais essuyer le moindre blâme. Il a souillé plus d’une dizaine de jeunes femmes, parfois même à peine nubiles. L’une d’elles a malheureusement mis fin à ses jours, trop honteuse et traumatisée… Un tel homme ne méritait pas de vivre et encore moins dominer !
Elle prit une profonde inspiration, gonflant ses poumons d’un air frais et vivifiant puis expira.
— Mais parlons de choses plus positives, veux-tu ? Je ne veux pas passer ma soirée à ruminer et clore notre entrevue sur une note si sinistre. Tiens, d’ailleurs, comment s’est passé ta visite au manoir von Tassle ? Quel honneur qu’il t’a fait de t’inviter en son domaine, peu d’entre nous peuvent se targuer de l’avoir visité au moins une fois dans sa vie.
Ambre lui relata les évènements survenus treize jours auparavant. Elle s’attarda sur la somptuosité des lieux, le repas raffiné, le ravissement d’Adèle à visiter les jardins et l’état inquiétant d’Anselme. En revanche, elle éluda une bonne partie de sa conversation privée auprès du baron qu’elle jugeait trop intime.
— Sans vouloir me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais si j’ai un conseil à te donner je te dirais de te méfier de cet homme. Non pas qu’il soit malsain, violent ou pervers mais c’est un politicien couplé d’un statut de magistrat et doué d’un physique avantageux qui laisse rarement indifférent. Surtout lorsque l’on sait à quel point, comme le marquis von Eyre, il aime jouer de son charisme pour parvenir à ses fins. Ne toute laisse pas endormir par ses manières affables car tout ce qu’il peut tirer de tes aveux, à jamais se grave dans son esprit.
Ambre acquiesça, ne pouvant nier l’évidence de ces paroles. Un fiacre passa auprès d’elles et Meredith fit signe au cocher de s’arrêter. L’homme obtempéra, fit stopper net ses montures attelées, descendit de son perchoir puis invita sa noble hôtesse à grimper à bord. Avant de monter, la duchesse accorda une accolade à son amie, l’assura d’une visite prochaine puis prit place sur la banquette. Elle effectua un salut de la main par delà la vitre tandis que le véhicule s’éloignait.
Dès qu’elle fut partie et que l’horloge de la tour annexe annonça les sept heures et demie de l’après-midi, Ambre décida également de prendre le chemin de son logis afin de rentrer à son terrier avant que la nuit ne survienne. Alors qu’elle bifurquait dans une venelle méandreuse en direction de Varden, elle fut étonnée de constater que le mustélidé s’était éclipsé. Or, elle n’eut pas le loisir de s’interroger sur son absence qu’un homme accoudé au lampadaire saillant à quelques mètres de là l’interpella, le fameux furet lové au creux de ses bras tandis que le crème aux yeux cramoisis se perchait sur son épaule :
— Mademoiselle Ambre Chat ! Quel plaisir de vous rencontrer enfin ! déclara l’inconnu en caressant l’animal de ses doigts crochus, semblables à des serres et souillés de taches d’encre.
Il lâcha son familier qui retomba à même le pavé, imité par son compagnon albinos puis vint à la rencontre de la jeune femme. Il avançait d’une démarche désinvolte, son long manteau cendré ondoyant derrière lui à la manière d’un linceul mortuaire. Un sourire carnassier ourlait ses lèvres.
— Je me présente, Raphaël Muffart, directeur en chef de la gazette le Vaillant Légitimiste ! ajouta le cinquantenaire aux cheveux agencés en une huppe d’oiseau de proie.
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