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NORDEN – Chapitre 2

  • Chapitre 2 – Adèle

Adieu notre Belle Fédération, laissée aux mains de l’ennemi.

Adieu Charité, Adieu Providence,

Et autres empires diaboliques.

Voilà maintenant cinquante ans que notre peuple martyr, nouvellement baptisé aranéen, a trouvé jouissance et épanouissement en cette merveilleuse île de Norden, un havre de paix qui je l’espère sera durable et porteur de joie commune à venir. Nous avons beaucoup à apprendre de ce peuple salvateur, ces noréens, aux coutumes étranges et autres bizarreries.

Je remercie chaque jour Jörmungand de nous avoir laissés y accéder et Alfadir de nous avoir laissés y demeurer.

M. Le Comte A. de Serignac

préface du livre Le peuple de Norden

Comme chaque matin, Adèle se rendait à la plage, les bras chargés de pain rassis qu’elle avait soigneusement emballé dans un vieux chiffon troué. Elle marchait d’un pas léger entre les galets ; ses pieds nus effleuraient le sol et laissaient derrière elle de minuscules empreintes sur le sable encore humide de la marée. Elle cheminait gaiement, zigzagant entre les phoques et les goélands et leur jetait quelques miettes ici et là. À son passage, elle prenait soin de donner de plus gros morceaux aux mastodontes qui attendaient patiemment leur tour, leur ventre mou tourné vers le soleil. L’astre était en partie dissimulé par les nuages et berçait le paysage de ses timides rayons jaune pâle, produisant des reflets scintillants sur la grande étendue d’un bleu outremer qui se déployait à perte de vue. Le temps était doux et l’air encore frais dégageait une forte odeur d’eau iodée.

Il régnait en ces lieux un silence apaisant où seuls les bruits des va-et-vient de la houle et les rares cris stridents des goélands venaient rompre le calme ambiant. L’écume déposait à chaque passage algues et coquillages colorés.

La fillette s’arrêta au bord de l’eau et admira l’horizon de ses yeux d’un bleu azur, bordés par de longs cils aux reflets dorés. Ses cheveux blancs ondulaient au gré du vent et fouettaient son visage voilé d’une peau aussi liliale que celle d’une hermine en plein hiver. Elle portait autour du cou un petit médaillon de bois blanchi en forme d’oiseau, grossièrement sculpté par sa grande sœur Ambre pour célébrer sa naissance il y a six ans de cela.

Pendant que les vagues venaient lui chatouiller les orteils, éclaboussant le bas de sa robe à franges écrue tirant sur le gris tant elle était usée, Adèle sortit de sa poche un pipeau. Elle porta l’objet à sa bouche et se mit à souffloter, composant une mélodie maladroitement exécutée.

Au bout d’un moment, une créature émergea de la mer et s’avança joyeusement vers elle. C’était un phoque entièrement blanc, aux yeux d’un bleu vitreux et de belle taille. Arrivé à sa hauteur, l’animal se jeta dans ses bras et se mit à ronronner.

— Maman ! s’exclama la petite, joyeuse. Tu m’as tellement manqué ma petite maman chérie ! Ça fait si longtemps que tu n’étais pas venue me rendre visite ! Je suis trop contente !

Elle lui prit sa tête entre ses petites mains et plongea son regard dans celui du phocidé.

— J’ai cru qu’il t’était arrivé malheur ! Je vais enfin pouvoir dire à Ambre que tu vas bien et que tu n’as rien !

L’animal couina et renifla la petite à la recherche de nourriture. Il la poussa si fort qu’elle tomba à la renverse sur le sable humide. Puis il posa ses imposantes nageoires autour de son corps chétif et approcha son immense tête aux yeux de chien battu de celui de la fillette. Sa peau froide et trempée, couverte de poils courts, sentait l’algue et la vase.

— Ah ah ! Arrête maman, tu me chatouilles avec tes moustaches ! gloussa-t-elle. Je n’ai rien à te donner à manger aujourd’hui ! On n’avait rien pour toi à la maison.

Elle poussa le phoque de toutes ses forces puis se remit debout et épongea sa robe mouillée et tachée de sable.

— Ah mince ! fit-elle, surprise. La maîtresse ne va pas être contente ! Je suis toute sale maintenant !

Elle donna une tape amicale sur la tête de l’animal et l’embrassa sur le front.

— Je te laisse ma petite maman, il faut que j’aille à l’école ou je vais être en retard. Bonne journée à toi, je reviendrai te voir ce soir si Ambre me le permet. Alors sois sage et attends-moi ici !

Elle s’en alla en hâte et regagna la terre où elle essuya ses pieds couverts de sable. Puis elle enfila ses chaussures qu’elle avait laissées à proximité. Enfin, elle prit son cartable et se mit en route en direction de l’école, située en plein cœur de la grande ville de Varden, à quatre bons kilomètres de marche.

La petite avançait à bonne allure sur la route cabossée, bordée par les champs de blé et les diverses cultures agricoles des fermes annexes. De longues allées de broussailles et des murets de pierres séparaient les propriétés. C’était quelque chose de nouveau sur l’île ; avant l’arrivée des aranéens jamais personne n’aurait pensé à cloisonner les terres, tout appartenait à tout le monde, sans distinction aucune. Quelques troupeaux de moutons broutaient paisiblement dans leurs pâturages verdoyants, où les brins d’herbes hautes ondulaient à la faible brise. Des armées de mouettes et de pies accompagnaient le bétail, cherchant inlassablement à l’aide de leur bec des insectes ou des graines cachés entre les jeunes pousses des légumes émergeant et les cailloux.

Adèle avançait joyeusement et secouait frénétiquement ses bras, telles des ailes invisibles, faisant semblant de voler. Pour accompagner son geste, elle poussait des petits cris aigus tout en se balançant gracieusement de gauche à droite sur la pointe des pieds. Tout le monde la surnommait Mouette, c’était le surnom qu’elle s’était choisi et son animal-totem de surcroît. Elle voulait plus que tout devenir un de ces oiseaux marin, libre comme l’air et volant sans contrainte par-delà les mers et les océans.

Au fil de sa traversée, elle vit Varden se dessiner devant elle. La basse-ville était nichée en bas de falaise à l’abri du vent et surplombée par la haute-ville d’Iriden, située plus haut et la dominant en tout point. Varden était une ville portuaire comprenant des dizaines de milliers d’habitations ainsi que de très nombreux commerces et institutions. Ainsi, elle possédait un port naturel construit dans une rade où les bateaux allaient et venaient à chaque moment de la journée : leur cale chargée de poissons et de crustacés fraîchement pêchés.

Adèle longea la rivière du Coursivet, emprunta le pont de pierre et arriva dans l’enceinte de la ville dont l’architecture était d’un style typiquement aranoréen populaire. Les maisons étaient disposées à la suite, de part et d’autre de la longue avenue pavée. Ces habitations étaient faites de pierre taillée, de briques rouges ou de colombages et comportaient plusieurs fenêtres vitrées à carreaux transparents ou bariolés. Bannières et écriteaux, désignant le nom ou le sigle des commerces, se succédaient à la chaîne offrant une ribambelle de couleurs qui attiraient l’œil, à l’inverse de cette chaussée ternie.

Il faisait encore frais le matin en cette fin de mois de mars ; de la fumée s’échappait des cheminées, dégageant un agréable fumet, mélange de bois calciné et de nourriture. Comme à l’accoutumée, les rues de la ville étaient bondées et de nombreux attelages tirés par d’imposants chevaux de trait allaient et venaient, leurs tombereaux chargés de marchandises.

L’école d’Adèle était située proche du centre-ville, non loin des commerces et des pubs, l’un des quartiers les plus sûrs et les plus animés de la ville. Pour y accéder, la petite s’engagea sur la grande place circulaire. Elle se fraya un chemin entre les passants et les travailleurs, se faufilant entre les rangées d’arcades de l’imposante halle couverte, faites poutres en bois massif et sombre, qui s’étendait sur tout un pan. Puis elle passa de boutique en boutique, regardant avec curiosité les divers objets entreposés pêle-mêle derrière les vitrines tout juste nettoyées. La boulangerie de la Bernadette, La Mésange Galante, était celle devant laquelle elle s’attardait le plus. Elle avait une façade bleu foncé qui attirait le regard et rehaussait les couleurs ocrées des aliments qu’elle proposait en devanture.

Adèle lorgnait avec envie les tartes, les viennoiseries et les brioches tout juste sorties du four et soigneusement mises en valeur sur des plateaux de porcelaine. Elle espérait y apercevoir le gentil Thomas, le jeune coursier de la Bernadette, qui tenait la boutique de temps à autre et qui lui offrait à chaque visite quelque chose à manger. Malheureusement, le garçon n’était pas présent. Elle fit la moue et s’avança jusqu’au milieu de la place où trônait l’imposante statue en pierre grandeur nature du Duc Friedrich von Hauzen.

Le Duc était l’aranéen le plus puissant de tout le territoire et le maire élu des deux villes depuis plus de vingt ans. Sa statue, faite construite par les membres de l’Élite aranéenne à sa nomination, était placée sur une magnifique fontaine, flanquée de chaque côté par deux autres statues très détaillées : l’une représentant une licorne, symbole du peuple aranéen et l’autre un cerf, symbole du peuple noréen.

Adèle l’observa et embrassa le cerf sur le bout du nez. Puis elle porta son regard sur l’horloge de la poste et remarqua, ahurie, qu’elle était une nouvelle fois en retard. Elle se mit à courir à toutes jambes et traversa la grande place pour prendre la rue d’en face où l’école se dessinait à sa gauche. Elle passa le portique et s’engouffra dans l’établissement. Essoufflée, elle entra dans sa classe ; fort heureusement, la maîtresse n’était pas encore présente. La tête rouge, la petite poussa un soupir et alla s’installer discrètement à sa table, sous l’œil amusé de ses camarades. Elle s’affala sur sa chaise et sortit son cahier de cours ainsi qu’un crayon de papier qu’elle déposa devant elle. Puis, haletante, elle patienta sagement l’arrivée de la maîtresse.

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