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NORDEN – Chapitre 4

  • Chapitre 4 – Ambre

Ambre quitta son comptoir derrière lequel elle avait passé une bonne partie de la matinée. Elle se déplaçait avec agilité, se faufilant entre les tables, les bras chargés de pintes de bière fraîches qu’elle distribuait autour d’elle. Il y avait du monde à la taverne à cette heure-ci, le déjeuner arrivait. Les gens avaient pris place et commandé leur pitance, s’accordant une pause bien méritée avant de retourner au travail. La jeune femme passait de table en table, prenait les commandes et amenait les plateaux.

Le service du midi était complet. Le repas, concocté par Beyrus, patron de la Taverne de l’Ours, se composait d’une bouillie de choux et de pommes de terre, accompagnée de pain de seigle frais et d’un quart de fromage. Ce n’était pas très élaboré, mais cela avait l’avantage d’être chaud, copieux et de tenir au corps.

La taverne était de style rustique, les poutres en bois et la pierre étaient apparentes, et les murs foisonnaient de décorations. Il y avait des instruments anciens, des cadres de toutes tailles, contenant des photographies d’animaux ainsi que des porte-bougies et des miroirs, dissimulés à chaque coin, afin d’agrandir la pièce. Le sol se composait d’un assemblage de planches brutes et un immense foyer de cheminée trônait au centre d’un des pans de la pièce. Une marmite en fonte, de laquelle s’échappait un délicat fumet, était accrochée sur la crémaillère. Le mobilier comportait de simples tables et chaises de bois ainsi qu’un grand bar, derrière lequel de multiples bouteilles d’alcool venues de la Grande-terre étaient fièrement exposées sur plusieurs rangées d’étagères. Les lieux étaient chaleureux et l’ambiance bon enfant. La clientèle était exclusivement noréenne ou issue de la basse-classe aranéenne.

Une fois qu’Ambre eut fini de servir les clients, elle s’accouda au comptoir. Puis, s’assurant ainsi que personne ne manqua de rien, elle s’alluma une cigarette et contempla la pièce, l’œil vague.

C’était une jeune femme à la silhouette tout en courbe. Ses longs cheveux roux, tirés en arrière par une impressionnante queue-de-cheval, ondulaient le long de son dos et laissaient échapper une mèche rebelle qui venait se frotter contre son visage bardé de taches de rousseur. Elle portait un pull cintré vert à carreaux rouges sur lequel une broche, contenant un médaillon en forme de chat, était épinglée. Ce vêtement, devenu trop petit pour elle avec le temps, mettait en valeur sa poitrine et ses hanches galbées et son jean délavé, rentré sous une paire de bottes haute, lui moulait le bas du corps.

Cela faisait trois ans qu’elle travaillait dans cet endroit, elle s’y sentait bien et en sécurité. Son patron Beyrus était comme un second père pour elle. Il avait l’instinct protecteur et la payait convenablement. C’était un homme à la peau basanée, un peu rustre, mais terriblement gentil. Il était grand et de carrure imposante accentuée par une pilosité hors du commun de couleur brune. Il avait le crâne rasé, portait une grande moustache et son menton carré lui donnait en permanence un air hargneux.

Les gens s’amusaient de voir cet immense personnage accompagné d’une jolie jeune femme de seize ans. En effet, Ambre avait un certain charme naturel, une beauté particulière qui laissait rarement les gens indifférents. Cela était dû à ses grands yeux de chatte, couleur d’ambre, aux reflets cuivrés, qui luisaient par moments d’un étrange éclat et semblaient s’embraser telles des flammes ardentes.

Ce regard sauvage, aussi pénétrant qu’intrigant la rendait à la fois désirable et malsaine. Elle était donc courtisée par les hommes, aussi bien noréens qu’aranéens, mais également persécutée par pas mal d’entre eux, ce qui lui valut énormément de problèmes par le passé. Depuis, elle s’était forgée un caractère bien trempé, étant devenue implacable et bagarreuse envers quiconque lui faisait des avances ou osait la toucher sans son consentement. Elle était vaillante et travailleuse, tentant désespérément de garder la tête haute, car la vie ne l’avait pas gâtée.

À la mort de sa mère, Hélène, décédée six ans plus tôt, elle avait dû s’occuper de sa petite sœur Adèle, qui n’était encore qu’un nourrisson. Son père, Georges, était un brave marin officier et travaillait d’arrache-pied depuis des années en mer pour gagner de quoi nourrir ses deux filles et ne rentrait que très rarement. Ambre avait dû élever seule sa petite sœur et mettre de côté sa propre scolarité et sa jeunesse.

Une fois qu’Adèle eut l’âge d’aller à l’école, elle se mit à chercher du travail. Par chance, le bon vieux Beyrus cherchait de son côté quelqu’un pour faire le service dans sa taverne.

— Tu comptes rester longtemps à rêvasser, ma grande ? lança le colosse d’un ton bourru, le sourire aux lèvres. Les plateaux ne vont pas se débarrasser tout seuls !

— Tout de suite patron ! Répondit-elle, sortie de sa rêverie.

L’horloge indiquait deux heures et quart. Ambre nettoyait les tables, les essuyant avec un torchon humide et récupérant les miettes qu’elle mit sur le rebord de la fenêtre pour les donner aux oiseaux. Elle récurait les verres lorsque la porte de la taverne s’ouvrit.

C’était Adèle qui venait rejoindre sa sœur pour faire le trajet du retour en sa compagnie. Ambre, qui était encore loin d’avoir terminé, la fit asseoir au comptoir et lui servit un verre de lait tiède pendant qu’elle finissait ses tâches.

— Comment s’est passé ta journée ma Mouette ? Demanda-t-elle alors qu’elle ramassait les verres vides pour les mettre dans l’évier. Tu as appris des choses intéressantes à l’école ?

— Oh oui ! Fit la petite d’un ton jovial, aujourd’hui nous avons eu un cours de biologie. La maîtresse nous a montré des animaux et on devait dire lesquels venaient de chez nous et lesquels venaient de la Grande-terre. J’ai eu tout bon… enfin presque ! Puis on a eu un cours d’histoire sur les aranéens, sur leur culture, leur mode de vie… C’était trop bien ! Et puis on a dansé et…

Ambre ne put s’empêcher de décrocher, ne l’écoutant à présent que d’une oreille. Comme à son habitude, Adèle piaillait comme une mouette, sa petite voix flûtée débitant un nombre incalculable de mots à la minute ; elle avait énormément de choses à raconter.

— Ah et la maîtresse a dit qu’il y a un loup qui rôde sur l’île ! Ajouta-t-elle, elle nous a dit de ne pas rentrer seul… Mais moi j’aimerais bien le voir le loup ! J’en ai vu un dans un livre l’autre jour, ils sont si beaux !

Ambre cessa son activité et observa sa sœur, ses yeux ambrés plongés dans les siens.

— Un loup ?! Fit-elle, surprise. Tu es sûre de toi ma Mouette ? Pas plutôt un gros chien ?

La petite fit non de la tête. Elle lui raconta ce que lui avait dit la maîtresse. Ambre se tourna vers Beyrus et lui demanda s’il avait entendu parler de cette histoire.

L’homme passa sa grosse main noueuse sur son visage et demeura pensif :

— Hum, un loup ?! Cela fait bien longtemps que je n’en ai pas vu ! Il y en avait plein sur ces terres quand j’étais gosse, mais ça fait un paquet d’années que je n’en ai pas vu la queue d’un !

— Tu crois que ça peut être l’un d’entre nous qui se soit transformé ? S’enquit Ambre.

— Ma foi, ce serait possible, admit-il, l’ennui est que je ne connaisse pas grand monde possédant un tel totem ici, à part le jeune Hans et la vieille Hortense. Mais le premier est encore un enfant et j’ai aperçu la deuxième au marché ce matin… Après il y a ceux qui veulent cacher leur origine ou qui ne portent plus leur totem depuis bien longtemps ainsi que ceux des autres villages du territoire. Sans compter les noréens des tribus ou ceux de chez les Hani… Ça laisse un paquet de monde pour en posséder un.

— Il y a aussi la mère d’Anselme, murmura Ambre.

— Tiens ! C’est bien vrai ça, je l’avais presque oubliée celle-là ! Faut dire qu’on ne la voit plus souvent, la Judith ! Bon, en même temps… la nouvelle de ce loup provient d’Iriden. Je ne serais pas surpris que certains aranéens en aient confondu un avec un gros chien. Ils ne connaissent tellement rien à la nature ceux-là, c’en est consternant !

L’homme se mit à rire. Ambre termina sa tâche, prit le verre vide de sa cadette et le nettoya à l’eau claire. Puis elle enfila ses affaires et s’apprêta à partir. Elle salua son patron, prit sa sœur par la main et s’en alla.

Il faisait bon dehors, le soleil était présent et le vent soufflait peu. Les deux filles marchaient bon train, Adèle toujours devant gambadait avec légèreté en chantonnant quelques airs.

Puis elle tourna les talons et contempla sa grande sœur :

— Oh, mais je ne t’ai pas dit Ambre ! J’ai vu maman sur la plage ce matin et elle avait l’air d’aller bien. Même si elle était déçue de ne pas avoir eu grand-chose à manger.

— C’est super ma Mouette ! Répondit-elle d’un ton faussement enjoué.

— Oui ! Et j’espère la revoir plus souvent ! Elle m’avait tellement manqué depuis la dernière fois ! Je pourrais retourner sur la plage ce soir pour la revoir, s’il te plaît ?

Ambre ne dit rien et fronça les sourcils :

— C’est qu’il est un peu tard là ma Mouette, je n’aime pas vraiment te laisser partir seule à cette heure-ci. Tu aurais dû y aller directement après l’école.

— Oh s’il te plaît ! Insista-t-elle.

— Non Mouette, il sera trop tard ! Répondit-elle sèchement.

Adèle fit la moue et se contenta d’avancer, la tête basse et traînant des pieds tandis qu’Ambre observait le paysage l’air vague et le cœur serré, les yeux embués de larmes.

Ma pauvre petite Mouette, c’est pour ton bien que je fais ça. Et puis de toute façon, jamais tu ne reverras notre maman, ni sur cette plage, ni ailleurs ! Songea-t-elle avec amertume.

Elle s’en voulait de lui mentir ainsi, mais voulait la préserver de la triste réalité, préserver son insouciance et son innocence d’enfant de six ans. Car leur mère ne s’était pas changée en phoque pour veiller sur elle ; la réalité était bien plus sombre et douloureuse. Cependant l’aînée ne voulait pas encore la lui dévoiler ; elle avait peur de briser sa vie et ses rêves d’enfant.

Elles arrivèrent à leur cottage, situé proche des falaises en pleine campagne, dans un coin isolé au beau milieu des champs. C’était une modeste habitation de cinq pièces comprenant trois chambres, une cuisine à l’équipement rudimentaire, une salle d’eau ainsi qu’un petit salon. Chacune des filles avait sa chambre et Georges avait la sienne.

Le cottage, autrefois superbe et bien entretenu, s’était détérioré au fil des ans, jusqu’à devenir délabré. À présent, la moisissure gagnait les murs et les insectes rongeaient le bois. Une odeur d’humidité imprégnait l’air et persistait du matin au soir, en particulier lors de la saison morte. Les papiers peints se décollaient progressivement et le parquet grinçant avait grand besoin d’être raboté et ciré.

Les sœurs y vivaient toutes deux ; leur père ne rentrait que rarement. L’homme, la bonne cinquantaine, aux cheveux aussi roux que son aînée, était marqué par la rudesse de la vie. Il travaillait sur l’un des deux voiliers cargos, nommé La Goélette. Il transportait et affrétait les cargaisons entre la Grande-terre et Norden depuis près de trente ans. Le voyage durait près de trois mois et de nombreux imprévus pouvaient le repousser ou le ralentir de plusieurs semaines. Il ne voyait presque jamais ses filles qu’il aimait plus que tout, mais profitait un maximum de celles-ci lorsqu’il en avait l’opportunité.

Les deux sœurs furent accueillies par Pantoufle, un chat gris tigré, au corps svelte, aux yeux verts et à l’apparence plus que banale. Le félin venait régulièrement leur rendre visite, il devait probablement venir de l’une des inépuisables portées des nombreuses chattes de la ferme voisine située à près d’un kilomètre de là. L’animal se tenait assis sur le rebord de la fenêtre et trépignait. Il sauta de son perchoir et leur miaula dessus avec violence afin de recevoir un peu de nourriture puis se faufila entre les pattes de l’aînée, ronronnant et se frottant nonchalamment contre ses bottes afin de l’amadouer.

Adèle le gratifia d’une tape amicale sur la tête et Ambre, agacée par les miaulements incessants du petit félin, prit le sachet de croquettes et lui en servit une bonne portion afin de le faire taire. Puis elle prit ses clés et leur ouvrit. La petite se précipita dans sa chambre, sans prendre la peine d’ôter ses chaussures couvertes de terre.

Ambre, quant à elle, prit un panier et un couteau et partit en direction du jardin. Elle récolta les légumes, donna à manger aux poules ainsi qu’à leur poney Ernest, un shetland ayant élu domicile chez eux voilà bien des années. Adèle disait qu’il s’agissait de leur oncle et l’avait baptisé Ernest en son hommage. L’aînée doutait fort qu’il s’agisse de lui, mais elle n’excluait pas l’idée qu’il fut jadis un noréen.

Sitôt la récolte effectuée et les animaux nourris, elle retourna à l’intérieur, le panier garni de légumes et d’œufs. Elle se lava les mains, prit un économe et se mit à éplucher puis à couper une partie des carottes, navets et pommes de terre qu’elle venait de déterrer, gardant le reste dans une corbeille. Elle alluma la gazinière et les mit à frire dans une poêle avec un peu de beurre rance puis mit de l’eau à bouillir dans une vieille bouilloire en étain afin de se servir un thé.

Pendant que le tout marinait à feu doux, elle s’assit à table et s’alluma une cigarette qu’elle dégusta accompagnée de sa boisson. C’était son moment de plaisir, un instant privilégié qu’elle partageait avec elle-même, pouvant ainsi réfléchir à ce qu’elle voulait sans avoir à penser aux autres. Après cela, il fallait qu’elle fasse manger sa sœur avant de retourner au travail pour dix-huit heures, laissant alors sa cadette seule pour la soirée.

Ambre but une bonne gorgée et se mit à rêver. Elle n’avait pas de passe-temps ou de loisir particulier, hormis la lecture, lorsqu’elle avait un peu de temps libre. Jadis, elle jouait énormément avec Anselme, son voisin noréen et ami d’enfance. Ils étaient très proches, inséparables, mais les faits et le destin en avaient décidé autrement. Depuis, elle restait seule ; elle ne détestait pas particulièrement la solitude, mais elle aurait aimé avoir un ami avec qui converser et passer du bon temps.

L’odeur de légumes rôtis flottait dans la cuisine, elle rajouta deux œufs à la mixture et appela sa sœur. Adèle arriva tout sourire, un dessin à la main qu’elle venait de faire et voulait lui montrer sa nouvelle création. Elle avait représenté sa famille : son père sur un bateau, sa mère sous la forme d’un phoque et elle et sa sœur se tenant la main.

Tous affichaient un grand sourire sur leur visage grossièrement dessiné. Elle avait même pris soin de dessiner Jörmungand, le Serpent marin protecteur de l’île, qu’elle avait représenté sous la forme d’un long serpentin à la craie blanche.

L’aînée la félicita, lui prit le dessin et le posa plus loin pour ne pas l’abîmer. Elle servit le dîner et toutes deux mangèrent en silence ; elles avaient pris l’habitude de dîner tôt, car Ambre rentrait tard le soir et la fillette ne pouvait tenir jusque-là sans manger.

L’horloge indiquait dix-sept heures trente ; il était temps pour la jeune femme de retourner travailler. Elle embrassa sa sœur sur le front, prit son manteau et sortit. La cadette se retrouva seule, mais, ne souhaitant pas gaspiller son temps libre à l’intérieur au vu du beau temps, elle décida sciemment de désobéir à son aînée.

Il faisait encore bien jour, la nuit n’arrivait pas avant trois bonnes heures. Elle débarrassa son bol dans l’évier et regarda par la fenêtre pour voir si sa sœur était partie afin de s’échapper du logis, en toute discrétion, sans qu’elle ne s’en aperçoive.

Elle enfila à la va-vite un pull, se coiffa de son bonnet de laine bouloché et mit ses bottes de pluie. Elle prit son dessin qu’elle plia et rangea dans sa poche puis sortit à son tour, direction la plage aux phoques, à quelques centaines de mètres du cottage.

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