NORDEN – Chapitre 4

  • Chapitre 4 – Meriden

Ambre fut réveillée par un bruit de fracas provenant de la cuisine et se leva en hâte, encore groggy. Arrivée dans la pièce, elle vit Adèle par terre, un pot de confiture gisant à ses pieds. La jeune femme remarqua que la porte du placard était ouverte, un tabouret situé juste en dessous.

Putain, Adèle ! pensa-t-elle avec aigreur.

Voyant son aînée contrariée, la petite parut confuse.

— Oh ! Je suis désolée de t’avoir réveillée ! s’excusa-t-elle, penaude. Je voulais juste prendre mon déjeuner et quand j’ai regardé dans le placard, il y avait un bocal de confiture de mûres et j’ai voulu l’attraper. Mais en voulant descendre, le pot a glissé et il est tombé au sol et j’ai pas eu le temps de le rattraper !

L’aînée eut un rictus et fronça les sourcils.

— Ce n’est rien ! finit-elle par lancer en soupirant. Tu ne t’es pas fait mal au moins ?

La petite fit non de la tête. Ambre se baissa et ramassa le pot encore intact.

— Bon ! Installe-toi à table, je vais te faire une tartine.

— Tu ne veux pas te recoucher ? Je peux me débrouiller toute seule maintenant !

— Non, c’est bon ! Je suis réveillée maintenant et je ne suis pas sûre de pouvoir me rendormir, répondit-elle sèchement en allant récupérer la bouilloire qui se tenait dans l’évier.

Elle mit de l’eau à bouillir et sortit un sachet de thé, du Charity breakfast. Elle ne savait pas ce que cela signifiait, mais elle le trouvait bon et parfumé. C’était également le seul qu’elle pouvait se permettre d’acheter. Car le thé, tout comme le café ou le cacao, faisait partie des produits importés. Ils étaient, par conséquent, disponibles en quantités limitées et vendus à des prix relativement élevés. Elle versa l’eau bouillante dans deux tasses et en remplit une à moitié qu’elle tendit à sa sœur. Par la suite, elle se munit d’un couteau, coupa deux fines tranches de pain de seigle et y étala un peu de confiture. Enfin, elle remit le pot en hauteur et ordonna à sa cadette de ne plus y toucher.

Elles mangèrent en silence, Ambre n’étant pas d’humeur à faire la conversation. Il était encore trop tôt pour elle, l’horloge indiquait à peine sept heures et c’était l’un des seuls jours où elle pouvait s’accorder une grasse matinée afin de récupérer de sa semaine de travail harassante. Pour faire passer sa mauvaise humeur, elle s’alluma une cigarette et alla ouvrir la fenêtre. Il faisait à peine jour, la brume était encore présente, stagnant à quelques mètres du sol, et les odeurs de marée persistaient dans l’air glacial. L’incessant jacassement des mouettes résonnait au loin, suivi par le chant rauque du coq de la ferme voisine. En tendant l’oreille, il était possible d’entendre le bruit des vagues se fracassant contre les rochers.

— On va faire quoi aujourd’hui ? demanda timidement Adèle en croquant dans sa tartine.

Ambre examina le paysage et réfléchit :

— Étant donné qu’il va faire beau je te propose de venir avec moi à Meriden. J’irai bien aux vergers cueillir des pommes. Et puis ça fait longtemps qu’on ne s’est pas baladées toutes les deux !

— Oh oui ! cria la cadette, ravie de ce programme. Avec un peu de chance, on pourra voir le loup en chemin !

L’aînée ricana à cette allusion prononcée innocemment par une enfant de six ans puis prit une bouffée de cigarette.

— On peut emmener Ernest avec nous ? poursuivit la petite avec entrain.

— Ma foi, pourquoi pas ! dit-elle tout en recrachant un nuage de fumée. C’est vrai que s’il pouvait porter les sacs sur son dos ça m’arrangerait bien.

— Génial ! Je vais aller le préparer !

Sur ce, elle mit son manteau, enfila ses bottes et sortit en courant rejoindre l’écurie. Ambre était ébahie par cette incroyable quantité d’énergie contenue dans un si petit corps. Elle finit sa cigarette, l’écrasa sur le rebord et alla préparer de quoi les sustenter pour le voyage.

La cité noréenne de Meriden se trouvait dans les terres, au cœur de la forêt et à plus de vingt kilomètres de là, soit à quatre bonnes heures de marche. Pour le déjeuner à venir, la jeune femme coupa quatre tranches de pain sur lesquelles elle y étala un morceau de beurre puis y ajouta des lamelles de fromages et des rondelles de radis noir afin d’en faire deux sandwichs. Enfin, elle prit une gourde qu’elle remplit au robinet et engouffra le tout dans un sac en toile de jute.

Le soleil était encore bien bas quand elles entamèrent leur périple. La brume matinale s’était éclipsée, il était désormais possible d’observer l’horizon. Les herbes hautes et les branches florissantes ondulaient au vent. Des grains de pollen tournoyaient dans les airs aux côtés de pétales bigarrés. Le printemps était là et les sorties en extérieur allaient pouvoir être plus fréquentes. La nature reprenait ses droits. Rouges-gorges, rossignols et mésanges gazouillaient. Tous présentaient une farandole de couleurs tant les plumages étaient riches et variés. Au passage, les deux sœurs croisèrent quelques charrettes tractées par des chevaux de trait, des bêtes puissantes aux muscles tendus, la bave aux lèvres et trempées par l’effort. Les roues martelaient le sol de leur cahot, les harnachements métalliques cliquetaient et le bois des tombereaux, chargés de caisses de légumes, craquait. Les attelages allaient vers l’Ouest afin d’approvisionner les villes.

Au bout d’une heure de marche dans cette campagne vallonnée, les deux filles arrivèrent à l’orée de la forêt, suivies par Ernest. Le poney avançait d’un pas lent et traînant, broutant le moindre carré de fleurs qui lui semblait appétissant. La petite peinait à le tirer ; il était bien capricieux ce vieux canasson à la robe crème ! La forêt était calme. Proche du chemin, une biche grignotait la mousse déposée sur la cime d’un arbre. Au-dessus d’elle, des écureuils s’affairaient, sautant de branche en branche. Les rongeurs tenaient entre leurs pattes fruits secs et baies pour les acheminer dans leur cachette. Plus loin, un couple de renards valsait entre les fourrés, bousculant au passage un blaireau qui traversait le sentier à la recherche d’une partenaire.

Ambre et Adèle étaient émerveillées par ce spectacle, un brin de nostalgie dans leur regard.

Et dire que nos ancêtres vivaient là, il y a peu ! Je me demande ce qu’aurait été notre vie si ces aranéens n’étaient pas venus nous envahir !

Soudain, un jappement se fit entendre et la sortit de sa rêverie. Un cri de douleur émergea d’un buisson non loin de là. Ambre, alertée, demanda à sa petite sœur de ne pas bouger et alla voir l’origine de la complainte. Elle balaya le fourré et aperçut l’un des renards qui se tordait de douleur, la patte arrière coincée dans un piège. Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour. Furieuse, elle se baissa à hauteur de l’animal et tenta de le calmer, câlinant sa toison rousse et blanche, bordée de noir. Celui-ci se laissa faire, rassuré d’être ainsi secouru par une main bienveillante. Il couinait et son corps convulsait. Du sang maculait son pelage et se répandait sur les feuillages alentour. Ambre prit le couteau qu’elle avait amené et s’en servit comme levier afin de dégager sa patte. Le piège céda et s’ouvrit.

Elle prit méticuleusement la patte meurtrie et la reposa au sol. Le renard se leva péniblement et planta ses yeux ambrés dans ceux de sa sauveteuse. Puis il frotta sa tête contre la sienne en guise de remerciement et s’enfonça dans la broussaille en boitillant. Ambre eut un pincement au cœur ; elle savait que l’animal ne survivrait pas longtemps avec une telle blessure, mais elle ne pouvait le soigner faute de moyens. Elle fut gagnée par la tristesse et essuya une larme. Sur ces vives émotions, elle se releva et retourna auprès de sa sœur.

— Que s’est-il passé ? demanda cette dernière, paniquée. C’était le loup ? T’as l’air toute triste !

— Oh ! ce n’est rien ma Mouette, ne t’inquiète pas ! mentit-elle. C’est juste deux blaireaux qui se querellaient.

Adèle n’insista pas et toutes deux reprirent leur route. La forêt devenait de plus en plus sombre et dense. Les arbres étendaient leurs branches de part et d’autre du chemin, ne laissant que peu de place au soleil pour y percer ses rayons. Elles quittèrent le sentier pour un chemin plus au Nord, marchant dans ce dédale de ronces et d’orties. Elles cueillaient au passage prunelles et fleurs d’aubépine qu’elles amoncelaient dans le panier d’osier accroché sur le dos d’Ernest.

Une trace de pas imprimée sur la terre humide attira l’attention de l’aînée qui se baissa afin de l’observer de plus près. Celle-ci dessinait l’empreinte de quatre coussinets et de griffes. Proche d’elle, une touffe de poils noirs et des gouttes de sang frais gisaient au pied d’un réseau de ronces emmêlées. Troublée, Ambre plaça sa main à côté de l’empreinte afin d’analyser sa grosseur et fut stupéfaite par sa taille démesurée.

C’est beaucoup trop gros pour être celle du renard de tout à l’heure ! Elle est encore plus large que ma paume, je n’ose même pas imaginer la taille de l’animal ! Serait-ce ce fameux loup ?

Aux aguets, elle se redressa en hâte et inspecta les alentours à la recherche du moindre bruit ou mouvement suspect. Or, tout semblait parfaitement calme. Son regard finit par se poser sur Adèle. Ne voulant pas l’effrayer, l’aînée décida qu’il valait mieux poursuivre leur route.

Après tout, un noréen transformé n’attaquerait jamais un noréen humain sans raison. Mais à qui appartient ce sang ? À une proie quelconque ?

Elles arrivèrent sur un vieux sentier à moitié englouti sous les amas de feuilles et continuèrent ainsi plusieurs minutes. Les arbres commençaient à s’éparpiller, laissant place à des allées de buissons parsemées d’orties et de fleurs sauvages. Devant elles se dessinait l’ancienne cité de Meriden. Elle comprenait un demi-millier de maisons en pierres brutes assemblées grossièrement et était reconnaissable par sa forme circulaire, bardée d’un muret de pierres. Chaque bâtisse comportait un toit fait de branchages tressés. La végétation recouvrait les habitations, étendant peu à peu son emprise le long des murs effrités. Les deux sœurs n’avaient jamais vécu ici, ni leurs parents d’ailleurs. La cité fut abandonnée lors du grand exode deux cents ans auparavant. À cette époque, la majeure partie des noréens avait déserté cette ville au profit de Varden ou avait quitté le territoire pour migrer plus au Sud et rejoindre les terres noréennes. Dorénavant, seuls de rares noréens vivaient encore là.

Il régnait ici un silence extraordinaire, presque mystique. Elles pénétrèrent sous l’arche faite de deux troncs d’arbres enlacés sur lesquels était gravé un corbeau. Des inscriptions indéchiffrables, en partie effacées par les affres du temps, étaient exécutées dans un langage oublié. Une fois dans l’enceinte, elles se dirigèrent vers le centre. C’était à cet endroit que se trouvaient les meilleurs pommiers de l’île. Une échelle et une cisaille étaient rangées dans une remise ouverte à tous. Les noréens connaissaient bien ce lieu et il n’était pas rare que certains d’entre eux se déplacent jusqu’ici pour se servir en pommes, surtout pendant les saisons mortes. Les fruits vendus en ville étaient majoritairement destinés à la riche clientèle aranéenne, les moins nobles ne devaient se contenter que de fruits de moindre saveur ou inabordables.

Ambre prit l’échelle qu’elle cala contre le tronc puis se munit de la cisaille et commença à grimper. Adèle restait au pied de l’arbre et récupérait les pommes que sa grande sœur lui tendait pour les mettre dans le sac. Elle en donna une à Ernest qu’il dévora en moins de deux et fit les yeux doux pour en avoir une autre.

— T’es vraiment un glouton ! gloussa la fillette.

Elle lui accorda une tape amicale sur l’encolure avant de poursuivre sa tâche, heureuse de partager un moment de complicité avec son aînée.

Le soleil était à son zénith lorsqu’Ambre termina de cueillir les fruits et que le panier fut bien rempli. Elle descendit de son perchoir, rangea les outils dans la remise et attacha solidement le sac sur le dos du poney. Affamée, Adèle lui quémanda son repas. Elles s’adossèrent contre le tronc et mangèrent leur sandwich avec appétit.

— Bonjour mesdemoiselles ! fit une voix rauque juste derrière elles. Cela fait bien longtemps que je n’ai pas vu de visiteurs.

Les deux sœurs se retournèrent et virent une vieille dame à l’apparence étrange accoudée à sa porte, un rouge-gorge à ses côtés. Le poney, pris soudainement d’un coup de folie, dodelina des oreilles et fanfaronna. Il trottina vers l’inconnue et frotta sa tête contre ses jambes. Celle-ci se baissa à sa hauteur et lui gratta l’encolure.

— Bonjour Madame ! répondit Adèle, tout heureuse de rencontrer quelqu’un à qui parler. On vient cueillir des pommes et elles sont si bonnes ! Vous voulez qu’on vous en donne ? On en a plein !

— C’est très gentil à toi jeune fille, mais je n’en ai pas besoin. J’habite ici et je peux en avoir tous les jours.

— C’est vrai ? lança la petite, émerveillée.

La vieille dame esquissa un sourire et hocha la tête. Ambre était gênée par le comportement de sa sœur ainsi que du poney.

— Quelle impolie je fais ! ajouta l’ancienne. Vous devez être fatiguées d’avoir fait un si long voyage. Surtout toi ma petite. Entrez vous réchauffer quelques instants. J’ai mis de l’eau à bouillir, je vais vous servir une tisane.

Adèle regarda son aînée et attendit sa décision. La jeune femme haussa les épaules et toutes deux entrèrent dans la chaumière. Celle-ci se composait d’une seule pièce. Un feu brûlait dans le foyer, nimbant d’une clarté mordorée le paillage de joncs et le mobilier en bois.

La vieille dame sortit trois godets difformes et les plongea dans la marmite qui se tenait sur une pierre, à l’orée du foyer. Puis elle ouvrit un bocal et prit une poignée d’herbe qu’elle répartit entre les tasses.

— C’est de la verveine citronnée, annonça-t-elle en leur tendant un gobelet.

Ambre renifla le breuvage tout en dévisageant l’étrange dame. Celle-ci était à moitié voûtée et avait ses mains crochues recroquevillées telles des serres. Elle semblait âgée, très âgée même. Elle avait son visage dissimulé sous un tissu à franges dont seuls les yeux bleus perçants luisaient au travers. L’étoffe lui couvrait tout le crâne et se finissait par deux grands bois de cerfs sculptés de motifs et de runes. Deux bandes de far noir peignaient ses joues pâles et des plumes de toutes les couleurs parsemaient sa longue chevelure châtain cendré. Une sculpture de hibou ballottait à son cou et elle portait en guise de vêtements un assemblage de fourrures. Elle s’appelait Ortenga, une des dernières noréennes du territoire à posséder un prénom d’origine. Elle habitait Meriden depuis qu’elle était née et n’avait jamais voulu quitter sa ville natale.

Elle doit forcément avoir connu la Shaman Medreva ! Si je me souviens bien elle habitait Meriden. Dommage qu’elle ait disparu, j’aurais bien aimé la rencontrer au moins une fois.

Ortenga était accompagnée d’un rouge-gorge baptisé Aorcha, qui fut jadis son mari, et de deux autres noréens ayant pris leur forme animalière : un écureuil et un chat tigré. Ils étaient lovés l’un contre l’autre sur un amas de paille qui leur servait de niche.

— Oh ! Regarde ça Ambre, s’étonna la petite en lui montrant le félin, on dirait Pantoufle !

— Mouette ! Il y a des milliers de chats sur cette île qui ressemblent à Pantoufle ! railla l’aînée. D’autant que jamais une si petite bête ne ferait un aussi long chemin pour venir jusqu’ici si c’était lui, réfléchie un peu !

Comme s’il savait qu’on parlait de lui, le chat ouvrit un œil et se serra davantage contre l’écureuil endormi.

— Vous vivez toute seule ici, madame ? demanda Adèle.

— En effet, affirma-t-elle en esquissant un sourire.

— Et vos enfants, ils viennent vous voir ?

À cette question inopinée, la vieille dame fit une moue.

— Cela fait bien longtemps qu’ils ne viennent plus ici. Ils sont vieux maintenant et ont presque tous pris leur forme animalière ou ne sont plus de ce monde.

Un silence s’installa. Titillée par une question, Adèle releva la tête et s’exclama :

— Au fait, madame ! Auriez-vous vu un loup ? Il paraît qu’il y en a un qui rôde au centre de l’île ! En plus il a l’air d’être très gros !

La vieille dame but une gorgée :

— Un loup ? Oui, bien sûr que j’en ai vu un ! Cela fait des mois que je le côtoie régulièrement. Je l’ai même soigné, car l’animal avait une affreuse blessure au poitrail.

Les deux filles la regardèrent avec stupéfaction. Devant leur réaction, Ortenga eut un petit rire :

— Ce n’est pas un méchant loup, ne vous inquiétez pas là-dessus ! Elle est même plutôt amicale !

— Elle ? répéta Ambre. Vous voulez dire que c’est une femelle, madame ?

— Tout à fait ! Elle n’est plus très jeune, parfois hargneuse et grognonne, mais pas méchante pour autant malgré son gabarit imposant. Elle se balade souvent. Il faut dire que c’est dans sa nature. Un loup a grand besoin d’espace pour se dépenser et passe son temps à surveiller son territoire.

Ambre l’écoutait d’un air songeur. Adèle était ravie.

— Wahou ! Quand je raconterai ça à l’école lundi, les copains vont être impressionnés ! Je dirai à Ferdinand de venir avec moi dans les bois pour aller la repérer !

— C’est absolument hors de question, Mouette ! pesta l’aînée. Jamais je ne te laisserai aller seule en forêt, même accompagnée d’autres enfants !

— Mais pourquoi ! gémit la fillette d’une voix plaintive. Je ferai attention, je te le promets !

La vieille dame la scruta d’un regard amusé.

— Ma petite ! Il vaut mieux ne pas ébruiter la nouvelle. Vois-tu, si les aranéens apprennent qu’un loup énorme foule ces terres, je ne pense pas qu’ils seraient très heureux. Ils prendraient peur pour leurs troupeaux et risqueraient de se lancer dans une chasse au loup et de la tuer !

Adèle fit la moue, déçue.

— Vous savez si cette louve est une ancienne noréenne ? s’enquit la jeune femme avec intérêt.

— Ça mon enfant, je ne vous le dirai pas, malheureusement ! J’ai par principe de ne jamais évoquer l’identité de ceux qui foulent ma porte.

Ortenga se racla la gorge et leur montra la porte :

— Bon, sur ce, je ne voudrais pas vous chasser mais j’ai à faire mes enfants. Je vous prierais donc de partir et vous souhaite une bonne route.

Les deux filles ne bronchèrent pas. Elles remercièrent leur hôte pour son hospitalité et se mirent en route, cheminant en silence. Adèle était fatiguée et avait pris place sur le dos d’Ernest. Obnubilée par cette histoire de loup, elle observait chaque recoin et se retournait à chaque craquement, espérant apercevoir ou entendre la bête. Sur un coup de tête, Ambre prit la décision de se rendre à Varden le lendemain. Elle se sentait d’humeur à affronter le tumulte du dimanche matin et en profiterait pour donner des pommes à la Bernadette. Adèle lui demanda s’il était possible de passer à Iriden. Elle voulait aller à la boulangerie de La Bonne Graine pour y acheter une miche de pain blanc qui se marierait à merveille avec la gelée de pommes qu’elles s’apprêtaient à faire. L’aînée grogna puis finit par se laisser convaincre.

Lorsqu’elles arrivèrent au cottage, Ambre prit soin de rentrer Ernest à l’écurie et de le nourrir d’une bonne ration de foin. Elle le brossa puis lui récura ses sabots. Une fois la corvée terminée, elle rentra et vit sa sœur debout devant la table, plongeant les pommes dans une bassine d’eau pour les laver. L’aînée prit un chiffon et les essuya avant de les peler puis de les couper en dés. Elle mit une marmite sur le gaz, ajouta un bon quart de beurre, du miel et un peu d’eau. Enfin, elle y plongea les pommes et recouvrit le tout d’un couvercle afin de laisser mariner pour la soirée. La compotée cuisinée, l’aînée réchauffa le dîner. Dès que le repas fut achevé, Adèle fut envoyée au lit et Ambre s’installa à la fenêtre, cigarette à la main. Rêveuse, elle songeait à cette histoire de loup, l’image de l’imposante empreinte ensanglantée lui revenant à l’esprit.

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