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NORDEN – Chapitre 5

  • Chapitre 5 – L’ami d’enfance

L’air était frais, le vent commençait à se lever, emportant avec lui la fraîcheur et l’odeur du grand large. Adèle cheminait entre les prés fleuris, cueillant au passage quelques fleurs sauvages qu’elle trouvait jolies et en fit un bouquet pour l’offrir à sa grande sœur afin de se faire pardonner pour son mensonge.

Au loin, quelques fermiers labouraient leurs champs, pelles et pioches en mains pour les plus modestes et attelage de deux chevaux de trait pour les plus aisés. Le bruit des outils martelant le sol résonnait dans toute la prairie.

Arrivée au bord de la falaise, elle vit au loin un garçon accoudé à un muret, près du vieux phare de pierre, tourné face à la mer, un chien assis à ses côtés. Elle le reconnut et s’avança gaiement afin de venir à sa rencontre. Le chien la voyant s’approcher, remua la queue et se précipita vers elle.

— Ah ah ! Du calme Japs, s’exclama-t-elle en rigolant, tu vas salir ma robe avec tes pattes pleines de terre !

Japs était un chien de berger, une espèce importée, très rare et onéreuse. Son pelage, alternant des taches brunes, blanches et crèmes, était soyeux de la tête à la queue. L’animal était bien nourri et bien entretenu.

— Japs ! Assis ! Cria le propriétaire de celui-ci.

Le chien rejoignit son maître, obéissant. Adèle s’essuya et contempla l’homme de toute sa hauteur.

C’était un garçon de dix-sept ans à la silhouette élancée. Son visage émacié était accentué par son nez aquilin. Ses cheveux mi-longs tenus en catogan étaient d’un noir de jais, contrastant avec la pâleur maladive de son visage et son regard sombre, d’un noir impénétrable, le rendait la fois triste et abattu. Il était vêtu d’un pull noir à col roulé et d’un pantalon gris rentré sous une paire de bottes de bonnes factures. Habillé ainsi il ressemblait trait pour trait à son animal-totem, le corbeau.

— Bonsoir Anselme ! S’écria-t-elle.

— Bonsoir petite Adèle ! répondit-il calmement. Que fais-tu là, seule, à cette heure ? Tu ne viens jamais aussi tard d’habitude ! Ambre n’est pas avec toi ?

La petite fit non de la tête :

— Ambre travaille ce soir, je suis toute seule… elle a fini tard aujourd’hui et comme je voulais aller voir maman sur la plage alors je lui ai désobéi et comme je lui ai menti alors pour me faire pardonner, j’ai cueilli des fleurs pour lui faire un bouquet que je vais lui donner quand elle sera rentrée !

Anselme esquissa un sourire, l’attitude innocente de la petite eut le don de le sortir de sa rêverie mélancolique.

— Ah ! Et tu peux m’appeler Mouette, tu sais, je préfère à Adèle ! Annonça-t-elle le plus sérieusement du monde.

— Dans ce cas, fais attention à toi, Mouette ! C’est dangereux par ici, surtout à cette heure-ci, la nuit ne va pas tarder à tomber et tu pourrais te perdre !

— Oh ne t’inquiète pas ! Tu sais je viens tout le temps ici !

— Dans ce cas ne te penche pas trop, d’accord ? Ou tu risques de tomber de la falaise.

— Oui, ne t’inquiète pas, Ambre me le dit tout le temps !

À l’évocation de la jeune femme, le visage du jeune homme redevint grave et une tristesse non dissimulée luisait dans ses yeux. Cela faisait des années que lui et sa “jolie rouquine au tempérament de feu” ne s’étaient pas parlé ; depuis la fâcheuse agression de son amie et la grande dispute entre eux qui s’en était suivie.

— Tu portes pas ton médaillon ce soir ? Remarqua la petite lorsqu’elle s’approcha de lui.

Depuis qu’il était devenu le beau-fils du Baron Alexander von Tassle, un des notables d’Iriden, le jeune homme ne portait plus son médaillon lorsqu’il était en société. Sa mère, Judith, avait épousé cet homme six ans auparavant ; suite à l’assassinat de son mari et du lynchage de son fils unique.

Le maire von Hauzen chargé de l’enquête et voulant étouffer l’affaire, avait demandé au Baron, un homme fougueux, grand séducteur et haut magistrat de la cour, d’épouser la veuve pour faire taire ce scandale. Le Baron se maria avec elle, deux mois après, à contrecœur, mais les laissa, malgré tout, vivre dignement en sa demeure.

— Je rentre tout juste du travail, je n’ai pas eu le temps de le mettre, avoua-t-il.

— Pourquoi tu ne le mets pas au travail ? Ambre elle porte toujours le sien sur elle !

Anselme soupira, les questions de la petite, bien que posées en toute naïveté, commençaient à le rendre nerveux.

— Comment va Ambre ? Dit-il pour changer de sujet.

Adèle fit les yeux ronds et haussa les épaules :

— Toujours sévère, parfois même méchante avec moi ! Avoua-t-elle, mais je crois que c’est parce qu’elle est seule et qu’elle s’ennuie. Tu sais, elle n’a pas d’amis, elle passe tout son temps à fumer et à rester silencieuse… je la trouve triste.

Elle planta son regard dans celui le sien puis déclara :

— Tu ne voudrais pas redevenir son ami ?

Anselme, choqué par ses propos, se mordilla les lèvres et la contempla sans rien dire, la gorge nouée.

— Tu sais, elle me parle souvent de toi. Elle dit que tu es un « fief couard » je ne sais pas ce que ça veut dire, mais ça a l’air d’être un sacré compliment !

Un rictus se dessina sur les lèvres du jeune homme, qui détourna son regard de celui de la petite pour venir à nouveau contempler l’horizon, le cœur lourd.

— Mais elle dit aussi qu’elle t’aimait beaucoup et elle n’arrête pas de me raconter des histoires de quand vous étiez petits. C’est marrant, car elle est toute gaie quand elle me les raconte.

Il eut un petit rire à cette révélation. Puis la petite sortit de sa poche son dessin.

— Regarde, c’est le dessin que j’ai fait pour maman, je vais lui donner ce soir !

— C’est très beau ! Se contenta-t-il de dire poliment.

Elle lui raconta en détail ce qu’elle avait dessiné et pourquoi. Le jeune homme n’osait pas l’interrompre et l’écoutait en silence. Une fois qu’elle eut terminé, il décida de prendre congé. Il appela son chien, parti jouer un peu plus loin et salua la petite. Enfin, il prit sa canne posée contre le muret et s’en alla, boitant et traînant péniblement sa jambe gauche meurtrie.

Adèle continua sa route, dévalant avec précaution la falaise par un petit chemin qui sillonnait les parois rocheuses et arriva sur la plage. Les phoques n’étaient plus là, seuls quelques goélands et fous de bassan étaient présents et se reposaient tranquillement sur le sable. Elle parut déçue et décida de ramasser quelques coquillages qui parsemaient le sol afin de passer le temps. Ceux-ci arboraient des couleurs vives et scintillantes, telles des pierres précieuses. Elle en engouffra une poignée dans sa poche, à côté des fleurs qui faisaient grise mine à présent.

Au loin, une dizaine de bateaux rentraient au port. Le soleil commençait à décliner, plongeant le paysage dans un splendide camaïeu orangé.

Deux heures passèrent, la nuit était déjà bien installée. La lune, à moitié cachée par les épais nuages, baignait l’île de son halo bleu pâle. Le vent avait cessé et le hululement des chouettes résonnait à travers les champs.

Adèle venait tout juste de rentrer, les bottes recouvertes de sable et d’herbes et le pull à moitié mouillé. Elle mit une casserole d’eau à bouillir et versa avec précaution l’eau brûlante dans un seau dans lequel elle trempa un chiffon afin de faire sa toilette. Ambre lui avait montré comment faire et surtout comment ne pas se blesser ou se brûler ; il était important pour elle que sa cadette soit autonome le plus tôt possible. Puis elle se mit en pyjama et s’installa confortablement dans son lit ; sa sœur n’allait pas tarder à rentrer et elle voulait être prête pour qu’elle lui raconte une histoire avant de s’endormir.

Au bout de quelques minutes, la porte d’entrée s’ouvrit. Ambre pénétra dans la maison, un sac de nourriture à la main, contenant un mélange de restes que les clients n’avaient pas terminé et d’un surplus non cuisiné que Beyrus lui avait donné. Elle posa son paquet sur la table et remarqua qu’un assemblage de fleurs sauvages, disposées dans un verre d’eau et ayant bien triste mine, trônait avec le plus de fierté que possible en plein milieu de celle-ci. Puis elle vit avec aigreur que le sol était tapissé de sable et de gouttes d’eau.

La jeune femme, énervée, pesta et commença à passer le balai et à tout essuyer.

Trouvant sa grande sœur longue à arriver, Adèle l’appela.

— Qu’y a-t-il, Adèle ? Grommela-t-elle.

— Peux-tu me raconter une histoire, s’il te plaît ?

— C’est que… je n’ai pas trop le temps… Réfléchit l’aînée, contrariée. Je comptais me laver et dormir, je suis épuisée !

— Alors juste une toute petite ? S’il te plaît ! Insista-t-elle en la scrutant de ses grands yeux bleu azur.

Ambre céda. Elle prit un livre de sa bibliothèque, le plus petit, intitulé Les fables de Johan Lafontaine. Il avait été rapporté de la Grande-terre. C’était leur père qui le leur avait offert, il y a plusieurs années et les deux filles le connaissaient par cœur. Elle sélectionna une histoire au hasard, le Loup et le Chien. Puis elle s’installa à côté de la petite, sur le rebord du lit et lui conta l’histoire.

Adèle s’endormit, Ambre se leva discrètement et rabattit la couverture sur sa petite sœur. Elle l’embrassa tendrement sur le front, éteignit le bec de gaz et retourna à ses occupations.

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