KissWood

NORDEN – Chapitre 6

  • Chapitre 6 – Meriden

Ambre fut réveillée par un bruit de fracas provenant de la cuisine. Elle se leva en hâte, encore groggy. Arrivée dans la pièce, elle vit Adèle par terre, un pot de confiture gisant à ses pieds. La jeune femme remarqua que la porte du placard était grande ouverte, un tabouret situé juste en dessous.

Putain, Adèle ! Pensa-t-elle avec aigreur.

La petite, voyant son aînée énervée, parut confuse :

— Oh ! Je suis désolée de t’avoir réveillée ! S’excusa-t-elle, penaude. Je voulais juste prendre déjeuner et quand j’ai regardé dans le placard, il y avait un bocal de confiture de mûres et j’ai voulu l’attraper. Mais en voulant descendre, le pot a glissé et il est tombé au sol et j’ai pas eu le temps de le rattraper !

L’aînée eut un rictus et fronça les sourcils, examinant sa sœur sans mot dire, énervée.

— Ce n’est rien ! Finit-elle par lancer en soupirant, tu ne t’es pas fait mal au moins ?

La petite fit non de la tête. Ambre se baissa et ramassa le pot. Par chance, celui-ci était intact.

— Bon ! Installe-toi à table, je vais te faire une tartine.

— Tu ne veux pas te recoucher ? Je peux me débrouiller toute seule maintenant ! Rétorqua la cadette.

— Non, c’est bon ! Je suis réveillée maintenant et je ne suis pas sûre de pouvoir me rendormir. Répondit-elle sèchement en allant récupérer la bouilloire qui se tenait dans l’évier.

Elle mit de l’eau à bouillir et sortit un sachet de thé, du Charity breakfast, elle ne savait pas ce que cela voulait dire, mais elle le trouvait bon et parfumé ; c’était également le seul qu’elle pouvait se permettre d’acheter, car le thé, tout comme le café ou le cacao, faisait partie des produits importés. Ils étaient, par conséquent, disponibles en quantités limitées et vendus à des prix relativement élevés.

Elle versa l’eau bouillante dans deux tasses et en remplit une à moitié qu’elle tendit à sa sœur. Elle se munit par la suite d’un couteau, coupa deux fines tranches de pain de seigle et y étala un peu de confiture maison. Puis elle remit le pot en hauteur, referma le placard et lui ordonna de ne plus y toucher désormais.

Elles mangèrent en silence, Ambre n’étant pas d’humeur à faire la conversation ; il était encore trop tôt pour elle, l’horloge indiquait à peine sept heures et c’était l’un des seuls jours de la semaine où elle pouvait se permettre de dormir et de s’accorder une grasse matinée afin de récupérer de sa semaine de travail harassante.

Pour faire passer sa mauvaise humeur, elle s’alluma une cigarette et alla ouvrir la fenêtre afin de la déguster tout en se réveillant progressivement, bercée par l’atmosphère matinale de ces premiers jours de printemps. Il faisait à peine jour dehors, la brume était encore présente, stagnant à quelques mètres du sol, laissant les rayons du soleil baigner le cottage et la campagne environnante de leur pâle clarté.

Les odeurs de marée persistaient dans l’air glacial accompagnées de celles de la rosée. L’incessant jacassement des mouettes résonnait au loin, suivi par le chant rauque du coq de la ferme voisine. En tendant l’oreille, il était possible d’entendre le bruit des vagues se fracassant contre les rochers.

— On va faire quoi aujourd’hui ? Demanda timidement Adèle, en croquant goulûment dans sa tartine.

Ambre examina calmement le paysage et réfléchit :

— Étant donné qu’il va faire beau je te propose de venir avec moi à Meriden. J’irai bien aux vergers cueillir des pommes, annonça-t-elle posément, et puis ça fait longtemps qu’on ne s’est pas baladée toutes les deux !

— Oh oui ! Cria la cadette, ravie de ce programme. Avec un peu de chance, on pourra voir le loup en chemin ! Ce serait trop bien !

La jeune femme ricana à cette allusion prononcée innocemment par une enfant de six ans puis prit une grande bouffée de cigarette ; la sensation de chaleur lui pénétrant les poumons en profondeur avait le don de l’apaiser.

— On peut emmener Ernest avec nous ? Poursuivit la petite avec entrain.

— Ma foi, pourquoi pas ! Réfléchit l’aînée tout en recrachant un épais nuage de fumée grisâtre. Mais il faut lui demander s’il veut venir. C’est vrai que s’il pouvait porter les sacs sur son dos ça m’arrangerait bien.

— Génial ! Je vais aller lui proposer !

Sur ce, elle mit son manteau, enfila ses bottes et sortit en courant rejoindre l’écurie. Ambre était émerveillée par cette incroyable quantité d’énergie contenue dans un si petit corps. Elle finit sa cigarette, l’écrasa sur le rebord et alla préparer de quoi les sustenter pour le voyage.

La cité noréenne de Meriden se trouvait dans les terres, au cœur de la forêt et à plus de vingt kilomètres de là, soit à quatre bonnes heures de marche aller. La jeune femme coupa quatre tranches de pain de seigle sur lesquelles elle y étala un morceau de beurre puis y ajouta quelques lamelles de fromages et des rondelles de radis noir afin d’en faire deux sandwichs. Enfin, elle prit une gourde qu’elle remplit au robinet, engouffra le tout dans un sac en toile de jute puis s’habilla pour partir.

Le soleil était encore bien bas, plongeant l’île dans un panel de couleur allant du rose à l’orange, égayé par les quelques taches blanches des mouettes qui volaient en tout sens en piaillant. La brume matinale s’était éclipsée et il était désormais possible d’observer l’horizon. Les immenses champs d’herbes ondulaient au vent, tout comme les feuilles des arbres qui venaient tout juste de fleurir, arborant leurs premiers bourgeons.

Le printemps était là et les sorties en extérieur allaient pouvoir être de plus en plus fréquentes, la nature commençait à reprendre ses droits. Les oiseaux commençaient à émerger et gazouillaient à chaque recoin, se répondant les uns les autres et offrant ainsi une mélodie agréable à l’écoute. Il y en avait de toutes sortes : rouges-gorges, pinsons, rossignols, mésanges, merles… et tous présentaient une farandole de couleurs tant les plumages étaient riches et variés.

Les deux sœurs croisèrent au passage quelques charrettes tractées par de gros chevaux de trait, des bêtes aussi puissantes qu’imposantes, aux muscles tendus, la bave aux lèvres et trempées par l’effort. Le claquement de leurs sabots et le bruit de roulement des roues martelaient le sol de leur cahot, accompagnés par les cliquetis métalliques des harnachements et le craquement du bois des tombereaux, chargés de troncs d’arbres et de caisses de légumes. Les attelages allaient vers l’Ouest afin d’approvisionner les villes.

Les deux filles arrivèrent à l’orée de la forêt, suivies de près par Ernest dont la tête était accrochée par un licol au bout d’une corde tenue par Adèle. Le poney marchait d’un pas lent et traînant, broutant le moindre carré de fleurs qui lui semblait appétissant. La petite peinait à le tirer ; il était bien capricieux ce vieux canasson à la robe crème !

La forêt était calme. Proche du chemin, une biche grignotait paisiblement la mousse déposée sur la cime d’un arbre. Au-dessus d’elle, des écureuils s’affairaient, zigzagant avec vitesse et agilité, sautant de branche en branche et tenant entre leurs pattes divers fruits secs et baies afin de ramener leur récolte du jour à leur cachette. Plus loin, un couple de renards s’amusait à valser entre les fourrés, bousculant au passage un blaireau qui traversait en hâte le sentier à la recherche d’une partenaire.

Ambre et Adèle étaient émerveillées par ce spectacle, un brin de nostalgie dans leur regard.

Et dire que nos ancêtres vivaient encore là, il y a peu ! Je me demande ce qu’aurait été notre vie si ces aranéens n’étaient pas venus nous envahir !Songea l’aînée avec mélancolie.

Soudain, un jappement se fit entendre et la sortit de sa rêverie. Un cri de douleur émergea d’un buisson non loin de là. Ambre, alertée, demanda à sa petite sœur de ne pas bouger et alla voir l’origine de la complainte.

Elle balaya le fourré et aperçut l’un des renards, qui se tordait de douleur, la patte arrière coincée dans un piège. Le sang de la jeune femme ne fit qu’un tour. Furieuse, elle se baissa à hauteur de l’animal et tenta de le calmer, lui câlinant délicatement sa toison rousse et blanche, bordée de noir.

Celui-ci se laissa faire et coopéra sans problème, fort rassuré d’être ainsi secouru par une main bienveillante. Il couinait et son corps convulsait, du sang maculait son pelage et se répandait sur les feuillages alentour. Ambre prit le couteau qu’elle avait amené avec elle et s’en servit comme levier afin de dégager sa patte. Le piège céda et s’ouvrit, dévoilant de grosses dents en fer tranchantes.

Elle prit méticuleusement la patte meurtrie et la reposa soigneusement au sol. Le renard couina, se leva péniblement et planta ses yeux ambrés dans ceux de la jeune femme. Puis il frotta sa tête contre la sienne en guise de remerciement et repartit, haletant et boiteux, s’enfonçant dans la broussaille. Ambre eut un pincement au cœur ; elle savait que l’animal ne survivrait pas longtemps avec une telle blessure, mais elle ne pouvait le soigner faute de moyens.

Elle fut gagnée par la tristesse et essuya en hâte une larme qui commençait à couler ; elle ne voulait pas montrer de signe de faiblesse devant Adèle et encore moins l’inquiéter. Sur ces vives émotions, elle se releva et retourna auprès de sa sœur.

— Que s’est-il passé ? Demanda cette dernière, paniquée. C’était le loup ? T’as l’air toute triste !

— Oh ! ce n’est rien ma Mouette, ne t’inquiète pas ! Mentit-elle, c’est juste deux blaireaux qui se querellaient.

Adèle n’insista pas plus et toutes deux reprirent leur route dans le calme, bercées par les bruits de la nature. La forêt devenait de plus en plus sombre et dense. Les arbres, majoritairement des chênes, des hêtres et des châtaigniers étendaient leurs branches de part et d’autre du chemin, ne laissant que peu de place au soleil pour y percer ses rayons.

Elles quittèrent le sentier pour un chemin plus au Nord. Elles marchèrent ainsi, dans ce dédale de ronces et d’orties, cueillant au passage quelques prunelles et fleurs d’aubépine qu’elles amoncelèrent dans un panier d’osier solidement accroché sur le dos d’Ernest.

Au bout d’un certain temps, elles arrivèrent sur un vieux sentier, à moitié englouti sous les amas de feuilles et de mousse et continuèrent ainsi plusieurs minutes. Les arbres commençaient à s’éparpiller, laissant place à des allées de buissons parsemées d’orties et de fleurs sauvages ; elles venaient d’arriver sur leur ancien territoire.

Devant elles se dessinait l’ancienne cité de Meriden : sa forme circulaire, bardée d’un muret de pierres si caractéristique.

Les deux sœurs n’avaient jamais vécu ici, ni leurs parents d’ailleurs. La cité fut abandonnée, lors du grand exode, deux cents ans plus tôt et seuls quelques rares noréens vivaient encore là. Meriden ne comprenait qu’un demi-millier de maisons en pierres brutes, assemblées grossièrement. Chaque bâtisse comportait un toit fait de branchages tressés ou en chaume. La végétation recouvrait à présent la majeure partie des habitations, étendant peu à peu son emprise le long des murs et s’engouffrant à travers les fentes, reprenant progressivement ses droits.

Il régnait ici un silence extraordinaire, presque mystique, où seul le bruit des chants d’oiseaux et le bruissement des feuilles ballottant au vent se faisait entendre.

Elles pénétrèrent sous l’arche faite de deux gros troncs d’arbres enlacés sur lesquels étaient gravés un corbeau ainsi que des inscriptions indéchiffrables, exécutées dans un langage à présent oublié, et en grande partie effacées par les marques du temps.

Une fois dans l’enceinte, elles se dirigèrent au centre de la ville, car c’était à cet endroit que se trouvaient les meilleurs pommiers de l’île. Une échelle et une cisaille étaient toujours présentes, disposées dans une petite remise ouverte à tous.

Les noréens connaissaient bien ce lieu et il n’était pas rare que certains d’entre eux se déplacent jusqu’ici pour se servir en pommes, surtout pendant les saisons mortes. Les fruits vendus en ville étaient majoritairement destinés à la riche clientèle aranéenne, les moins nobles ne devaient se contenter que de fruits de moindre saveur ou inabordables.

Ambre prit l’échelle qu’elle cala contre le tronc puis se munit de la cisaille et commença à grimper. Adèle, elle, restait au pied de l’arbre et récupérait les pommes que sa grande sœur lui tendait pour les mettre dans le sac de jute. Elle en donna une à Ernest qu’il dévora en moins de deux et lui fit les yeux doux pour en avoir une autre.

Chapitre Précédent |

Sommaire | Chapitre Suivant

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :