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NORDEN – Chapitre 7

  • Chapitre 7 – Ortenga

Le soleil était à son zénith lorsque Ambre eut fini de cueillir les fruits et que le panier fut bien rempli. Elle descendit de son perchoir, rangea les outils dans la remise et attacha solidement le sac sur le dos du poney. Adèle, affamée, lui quémanda son repas et toutes deux mangèrent leur sandwich avec appétit.

— Bonjour mesdemoiselles ! Fit une voix rauque juste derrière elles, cela fait bien longtemps que je n’ai pas vu de visite.

Les deux sœurs se retournèrent et virent une vieille dame à l’apparence étrange accoudée à sa porte, un rouge-gorge à ses côtés. Le poney, pris soudainement d’un coup de folie, dodelina des oreilles et fanfaronna. Il trottina vers elle, et frotta sa tête avec force contre ses jambes. Celle-ci, amusée, se baissa à sa hauteur et lui gratta l’encolure.

— Bonjour Madame ! Répondit Adèle, toute heureuse de rencontrer quelqu’un à qui parler. On vient cueillir des pommes et elles sont si bonnes ! Vous voulez qu’on vous en donne ? On en a plein !

— C’est très gentil à toi jeune fille, dit gentiment la vieille dame, tout en continuant de caresser Ernest. Mais je n’en ai pas besoin, j’habite ici et je peux en avoir tous les jours.

— C’est vrai ? Lança la petite, émerveillée.

La vieille dame esquissa un sourire et hocha la tête. Ambre, gênée par le comportement de sa sœur ainsi que du poney, lui prit la main et commença à partir.

— Oh ! mais quelle impolie je fais, ajouta l’ancienne d’une voix calme et posée, vous devez être fatiguées d’avoir fait un si long voyage jusqu’ici. Surtout toi ma petite… Venez donc chez moi et entrez vous réchauffer quelques instants. J’ai mis de l’eau à bouillir, je vais vous servir une tisane.

Adèle regarda son aînée afin d’attendre sa décision. La jeune femme haussa les épaules et toutes deux entrèrent dans la maison.

C’était une petite chaumière composée d’une seule pièce. Un grand foyer dans lequel brûlait un feu ardent se tenait au centre. Le sol était fait d’un simple paillage de joncs et la maison ne comportait pour tout mobilier qu’une table de bois, une chaise et un lit de paille. Comme dans toutes les maisons noréennes, il n’y avait ni évier ni toilettes.

La vieille dame sortit trois godets difformes et les plongea dans la marmite qui se tenait sur une pierre, à l’orée du foyer. Puis elle ouvrit un bocal et prit une poignée d’herbe qu’elle répartit entre les tasses.

— C’est de la verveine citronnée, annonça-t-elle, en leur tendant à chacune un gobelet.

Ambre renifla le breuvage, sceptique, tout en dévisageant l’étrange dame qui se tenait devant elle. Celle-ci était de petite taille, à moitié voûtée et avait ses mains crochues recroquevillées telles des serres devant elle. Elle semblait âgée, très âgée même.

Elle avait son visage presque entièrement dissimulé sous un tissu à franges à motifs et tressé, dont les yeux bleus perçants luisaient au travers. L’étoffe lui couvrait tout le crâne et se finissait par deux grands bois de cerfs qui parcouraient le dessus de sa tête. Elle avait la peau d’une extrême blancheur et deux grosses bandes de far noir peignaient ses joues, allant des yeux jusqu’à la bouche. De fines plumes de toutes les couleurs parsemaient sa longue chevelure châtain. Elle portait en vêtements : un assemblage de fourrure et de peau tannée, couvert de taches et troué, ainsi que d’épais sabots de bois en guise de chaussures. Enfin, elle avait autour du cou une petite sculpture de bois représentant un hibou.

Elle s’appelait Ortenga, c’était une des dernières noréennes du territoire à posséder un prénom d’origine. Elle habitait Meriden depuis qu’elle était née et n’avait jamais voulu quitter sa ville natale, tout comme ses aïeux, qui avaient décidé de demeurer ici après le grand exode.

À cette époque, la majeure partie des noréens avaient déserté cette ville au profit de Varden ; construite par les aranéens spécialement pour eux dans le but d’avoir une main-d’œuvre disponible juste à côté, ou avaient quitté le territoire aranoréen pour migrer plus au Sud et rejoindre les terres noréennes afin de conserver leur mode de vie auquel ils étaient fortement attachés.

Elle doit forcément avoir connu la Shaman Medreva ! Si je me souviens bien elle habitait Meriden elle aussi. Dommage qu’elle soit morte il y a six ans, j’aurais bien aimé la rencontrer au moins une fois.

Ortenga continuait de vivre à Meriden, seule, et conservait son mode de vie d’autrefois. Elle était accompagnée d’un petit rouge-gorge, baptisé Aorcha, qui fut jadis son mari, et de plusieurs autres noréens ayant pris leur forme animalière : notamment un écureuil et un chat tigré qui se tenaient lovés l’un contre l’autre proche du foyer, sur un petit amas de paille qui leur servait de niche.

— Oh ! Regarde ça Ambre, fit la petite en lui montrant le félin. On dirait Pantoufle !

— Adèle ! Il y a des milliers de chats sur cette île qui ressemblent à Pantoufle ! Railla l’aînée. D’autant que jamais une si petite bête ne ferait un aussi long chemin pour venir jusqu’ici si c’était lui, réfléchie un peu !

Comme s’il savait qu’on parlait de lui, le chat ouvrit légèrement son œil et se serra davantage contre son ami l’écureuil qui dormait profondément.

— Au fait, madame ! Lança Adèle, auriez-vous vu un loup ? Il paraît qu’il y en a un qui rôde au centre de l’île !

La vieille dame porta la tasse à sa bouche et but une gorgée :

— Un loup ? Oui bien sûr que j’en ai vu un. Cela fait des mois que je le côtoie régulièrement. Je l’ai même soigné, car l’animal avait une affreuse blessure au poitrail.

Les deux filles la regardèrent, stupéfaites. Ortenga eut un petit rire, but une seconde gorgée et poursuivit :

— Ce n’est pas un méchant loup, ne vous inquiétez pas là-dessus ! Elle est même plutôt amicale !

— Elle ? Fit Ambre, surprise, vous voulez dire que c’est une femelle, madame ?

— Tout à fait ! Elle n’est plus très jeune, parfois hargneuse et grognonne, mais pas méchante pour autant. Elle se balade souvent. Il faut dire que c’est dans sa nature. Un loup a grand besoin d’espace pour se dépenser et passe son temps à surveiller son territoire.

Ambre l’écoutait, songeuse. Adèle était aux anges et rêvait de trouver la bête et de jouer avec elle :

— Whaou ! Quand je raconterai ça à l’école lundi, les copains vont être impressionnés ! Je dirai à Ferdinand de venir avec moi dans les bois pour aller la repérer !

— C’est absolument hors de question, Mouette ! Pesta l’aînée. Jamais je ne te laisserai aller seule en forêt, même accompagnée d’autres enfants !

— Mais pourquoi ! Gémit la petite d’une voix plaintive. Je ferai attention, je te le promets !

La vieille dame la scruta d’un regard amusé.

— Ma petite ! Il vaut mieux ne pas trop ébruiter la nouvelle, répondit-elle sagement, vois-tu, si les aranéens apprennent qu’un loup foule ces terres, je ne pense pas qu’ils seraient très heureux. Ils prendraient peur pour leurs troupeaux et risqueraient de se lancer dans une chasse au loup et de la tuer !

Adèle fit la moue, déçue.

— Vous savez si cette louve est une ancienne noréenne ? S’enquit la jeune femme avec intérêt.

— Ça mon enfant, je ne vous le dirai pas, malheureusement ! J’ai par principe de ne jamais évoquer l’identité de ceux qui foulent ma porte.

Ortenga se racla la gorge et leur montra la porte :

— Bon, sur ce, je ne voudrais pas vous chasser, mais j’ai à faire mes enfants. Je vous prierais donc de partir et vous souhaite une bonne route.

Les deux filles ne bronchèrent pas. Elles remercièrent leur hôte pour son hospitalité et se mirent en route.

Elles cheminaient en silence. Adèle, fatiguée, avait pris place sur le dos d’Ernest. Elle était tellement obnubilée par cette histoire de loup qu’elle observait chaque recoin et se retournait à chaque craquement, espérant apercevoir ou entendre la bête.

Le soleil commençait à décliner. Elles quittèrent la forêt pour de bon et regagnèrent les champs. Elles étaient épuisées de leur voyage. Ambre prit la décision de se rendre à Varden le lendemain afin de donner une partie des pommes à la Bernadette. Les deux femmes s’entendaient bien et Beyrus l’envoyait souvent commercer avec elle.

Adèle lui demanda s’il était possible de passer dans le même temps par Iriden. Elle voulait aller à la boulangerie de La Bonne Graine pour y acheter une belle miche de pain blanc qui se marierait à merveille avec la gelée de pommes qu’elles s’apprêtaient à faire. Ambre n’était pas contre cette idée ; cela faisait longtemps qu’elle n’était pas allée en haute-ville, Iriden étant à l’opposé de leur chez-elles.

***

Il faisait nuit lorsqu’elles arrivèrent au cottage. Ambre prit soin de rentrer Ernest à l’écurie et de le nourrir d’une bonne ration de foin. Il fallait qu’il soit en forme pour le lendemain, car elle comptait l’amener en ville avec elles afin de profiter de ses services de monture pour effectuer quelques achats de produits de première nécessité. Elle le brossa avec soin puis lui récura ses sabots.

Une fois la corvée terminée, Ambre rentra et vit sa sœur debout devant la table, plongeant les pommes dans une bassine d’eau pour les laver. La jeune femme prit un chiffon et les essuya avant de les peler et de les couper en dés. Elle mit une marmite sur le gaz, ajouta un bon quart de beurre, du miel et un peu d’eau. Puis elle y plongea les pommes et recouvrit le tout d’un couvercle afin de laisser mariner pour la soirée.

Pendant ce temps, Adèle regagna sa chambre et l’aînée réchauffa le dîner composé des restes cuisinés par Beyrus.

Dès que le dîner fut achevé, Ambre envoya sa petite sœur se nettoyer avant d’aller au lit. Puis elle s’installa à la fenêtre, cigarette à la main et contempla le ciel, rêveuse.

La nuit était déjà bien installée et la lune se dessinait haut dans le ciel, plongeant le paysage sous une belle clarté bleutée maculée de points d’argent scintillants. Quelques grillons et oiseaux entamaient leur mélodie nocturne accompagnés par le murmure de la brise légère ; l’atmosphère était douce et apaisante.

La voix d’Adèle la sortit de sa rêverie. Ambre éteignit sa cigarette et alla la rejoindre.

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