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NORDEN - Chapitre 9 - KissWood

NORDEN – Chapitre 9

  • Chapitre 9 – L’observatoire

Ambre venait de terminer son service lorsque Enguerrand vint la rejoindre à l’entrée de la Taverne de l’Ours. Il se déplaçait en calèche et la fit monter à ses côtés, dans ce véhicule qu’il avait emprunté à son travail. Parés, ils allèrent récupérer Adèle à la sortie de l’école.

L’attelage avançait au petit trot, roulant sur l’avenue bondée de carrosses et de fiacres ; c’était l’heure de pointe et bon nombre de familles aisées se rendaient à leur maison de campagne pour y passer la fin de semaine, loin du tumulte de la ville. Ils quittèrent Varden pour se diriger vers le nord-est de l’île, à deux bonnes heures de voyage.

La balade était agréable. Dans un premier temps, les champs s’étendaient à perte de vue, interrompus par des bocages, des lacs et des étangs où des oiseaux barbotaient. De vieilles maisons, isolées ou regroupées en hameaux, égayaient la route aux côtés de demeures plus majestueuses. Après une heure de trajet, le paysage changea brusquement.

La route, relativement calme jusque là, était à présent empruntée par de nombreux tombereaux chargés de roches, de paillages et de bois. La majeure partie des convoyeurs affichait les stigmates de leurs conditions de labeur, des gens sales au teint gris, le dos voûté.

À cette vision, Ambre se souvint des paroles d’Anselme.

Quelle injustice ! Pauvres gens…

— C’est le chemin qui mène vers les carrières rocheuses de la pointe nord-est de Norden, le territoire indépendant des Hani où se trouvent les villes minières de Forden et d’Exaden, expliqua Enguerrand.

— Ça sert à quoi les carrières ? s’enquit Adèle.

— C’est l’endroit où on extrait la roche des falaises. Les pierres sont ensuite taillées puis acheminées via transport équin et nautile jusqu’aux villes pour les agrandir et construire de nouvelles demeures ainsi que de prodigieuses institutions. En revanche, le minerai est exporté. Comme il est composé d’or, d’iridium et de vardium, il sert de valeur marchande. Sachez que ces métaux précieux sont rares et se vendent extrêmement cher sur Pandreden.

— Ne croyez-vous pas que le territoire est trop petit pour accueillir autant de personnes ? demanda Ambre avec une pointe d’inquiétude. Ça ne serait pas dangereux de perdre des surfaces de terres cultivables ? D’autant que les noréens des tribus ne nous céderont pas davantage de terres.

— Non ma chère, ne soyez donc pas alarmiste. L’île est bien assez grande pour nourrir tout le monde. Et la liaison maritime avec la Grande-terre nous permet de nous approvisionner régulièrement en ressources supplémentaires, en échange de minerai. Comme ça, si jamais l’île connaît une année désastreuse et que les récoltes sont mauvaises, les habitants ne mourront pas de faim.

Vous devriez dire que seulement les riches aranéens ne mourront pas de faim ! songea Ambre avec aigreur.

L’observatoire se dessinait à l’horizon. Il s’agissait d’une vieille longère en pierre située proche des falaises, perdue au beau milieu de la lande. Une serre toute en verre et une tourelle jouxtaient le bâtiment tandis qu’un peu plus loin nichait une écurie qui pouvait accueillir une dizaine de chevaux. Quatre gardes en tenue militaire surveillaient les lieux, le fusil à l’épaule et flanqués par d’imposants molosses au pelage sombre. À la différence de la Garde d’honneur, leurs vestes écarlates possédaient des extrémités bleutées.

À leur vue, Ambre fronça les sourcils et grogna.

— Ne vous inquiétez pas ! la rassura Enguerrand. Ils sont simplement là pour protéger les lieux. Il y a eu un cambriolage récemment et il paraît que le loup rôde dans les environs.

Il sauta du véhicule et les aida à descendre. Devant l’entrée de l’édifice, le scientifique tourna la poignée et les invita à pénétrer dans cette immense salle aux allures de musée, exhalant une suave odeur de cire d’abeille mêlée d’essence florale.

Une dizaine d’individus, aranéens et de sexe masculin pour la majorité, était en train de travailler. À peine entendirent-ils le grincement de la porte que tous cessèrent leur activité pour dévisager les nouvelles venues d’un œil inquisiteur.

Après des salutations courtoises, le scientifique présenta à ses hôtesses l’ensemble de l’équipe à l’exception des deux astronomes qui manquaient à l’appel, cloîtrés dans leur tourelle et vivant principalement la nuit.

Ainsi, il y avait Pascal et Isidore, deux frères botanistes. Ils répertoriaient les végétaux et élaboraient des décoctions afin de créer remèdes et onguents à partir de recettes noréennes.

Philippe et André se passionnaient pour la faune. Ils analysaient les spécimens locaux qu’ils comparaient avec ceux inscrits dans les écrits de leurs confrères vivants sur Pandreden.

En parallèle, Enguerrand, Stephan et Charles étaient spécialisés dans le domaine de l’anthropologie. Ne pouvant pénétrer en territoire noréen, ils concentraient leurs études sur des volontaires habitants exclusivement dans la région.

Les doyens Lars et Jean, quant à eux, étaient géologues et axaient leurs recherches sur les carrières Nord.

Pour finir, Marie et Elizabeth, les deux femmes du groupe, triaient et illustraient les rapports remis par leurs confrères.

Une fois les présentations faites, Enguerrand leur fit faire le tour de la pièce. Adèle se rembrunit à la vue de ces innombrables cadavres d’animaux conservés dans du formol. Elle eut même un haut-le-cœur en voyant un squelette humain étendu de tout son long sur la table.

À l’inverse de sa cadette, l’aînée ne parut pas outrée par ce manque de respect envers un individu mort. Au contraire, une curiosité morbide l’envahissait tant elle était fascinée par cet amas d’os couleur ivoire étalé innocemment. Le tour des lieux effectué, Enguerrand les fit asseoir à table aux côtés de ses confrères et leur servit un thé.

— Donc, si je comprends bien, cela fait cent ans que cet observatoire est construit, conclut Ambre après avoir bu une gorgée. Cela ne vous ennuie pas de rester ici jusqu’à la fin de vos jours ? Je veux dire, pour ceux d’entre vous qui viennent de la Grande-terre, vous ne pouvez plus rentrer si je ne m’abuse.

— Norden doit demeurer mystérieuse et secrète, répondit Charles, même nos travaux ne peuvent traverser l’océan. Cependant, on a la chance de pouvoir importer ceux de nos confrères vivants à Providence ou sur Charité. La flore n’est pas différente de celle des îles annexes. En revanche, niveau faune, c’est une autre paire de manches. Jamais de ma vie je n’aurais pensé voir autant de diversité animalière sur une île !

Les autres scientifiques approuvèrent. Le visage grave, ils affichaient une certaine méfiance envers leurs nouveaux confrères qu’ils ne devaient guère apprécier au vu des marmonnements qu’ils échangeaient et des regards noirs qu’ils lançaient lorsqu’ils s’exprimaient.

— Que voulez-vous dire par là ? s’enquit Ambre.

— Eh bien, il y a qu’aucune île n’abrite une faune plus diversifiée que celle de Norden, annonça Stephan avec un brin de fierté, votre peuple natif y est certainement pour beaucoup. J’ai grandi à Varden avec mon grand-père. C’était un scientifique passionné par les noréens et qui a passé sa vie à étudier votre peuple. Il s’appelait Florent Dusfrenes et a longtemps travaillé sur les écrits du comte de Serignac pour les rendre accessibles aux enfants, un homme très connu dans notre milieu.

— Oh ! je le connais ! s’exclama Adèle. C’est celui qu’on apprend à l’école ! Il a écrit beaucoup de livres sur nous !

— C’est exact ma petite ! Par conséquent, je me suis toujours entouré de noréens. Je vous trouve passionnants et vous êtes à ce jour les seuls individus ou devrais-je dire le seul et unique peuple à avoir la faculté de vous transformer. C’est du jamais vu sur l’histoire entière de l’humanité et pourtant, qu’elle est longue ! Vous êtes une exception et je doute que la raison soit mystique. Je ne sais pas comment vous avez été créé mais du point de vue de la science, il est impossible que vous puissiez naturellement vous métamorphoser de la sorte. Vous devez être une sorte d’expérience ou je-ne-sais-quoi. Pourtant, depuis tout petit, je patrouille cette île avec mon grand-père et on n’a jamais vraiment eu de réponse là-dessus, pas le moindre indice. Du moins, pas sur notre territoire et il serait très mal venu de pénétrer en territoire noréen sans y avoir été invité.

Adèle ne comprit pas ce que l’homme venait de dire tandis qu’Ambre, choquée par ces propos, montra les dents.

— Je vous assure que notre transformation est on ne peut plus naturelle ! Nous naissons ainsi ! C’est le cadeau que l’île a fait à notre peuple pour nous remercier de la manière dont nous communions avec elle. Ce « don » comme vous dites existe chez nous depuis des millénaires. Il suffit de croire à Alfadir et en sa toute-puissance pour vous en rendre compte ! Vous devez le savoir, monsieur Stephan, étant donné que vous nous côtoyez depuis l’enfance. Nous ne faisons rien de bien différent de vous !

Stephan fut gêné. Il ne voulait pas la blesser et s’excusa.

— Ma chère Ambre ! répliqua Enguerrand d’un ton affable. Quoi que vous soyez, humains ou expérience, sachez que vous êtes uniques sur cette Terre ! Les puissants de Pandreden feraient n’importe quoi pour posséder un don comme le vôtre ! Alors, oui vous êtes traités avec indifférence et parfois avec mépris mais là-bas, vous seriez adulés tels des dieux.

— C’est exact ! renchérit Charles avec enthousiasme. Quel empereur ne rêverait pas de pouvoir se transformer en terrifiante bête sauvage et dominer son royaume d’une poigne de fer !

— Surtout ces salopards de charitéins ! pesta Lars. Des tyrans assoiffés de pouvoir !

— Je suis sûr qu’ils seraient ravis de nous rejoindre afin d’en adopter certains et d’en faire de gentils toutous dociles ! ajouta Jean, cynique.

— Messieurs ! s’offusqua Ambre. Nous ne sommes pas des animaux ! Pourquoi faut-il que vous nous voyiez toujours comme d’étranges spécimens ! Nous sommes aussi humains que vous, nous sommes comme vous !

Adèle prit peur en voyant sa sœur se lever brusquement et hausser la voix. Enguerrand vint apaiser son humeur :

— Je vous prie de nous excuser, mademoiselle. Nous ne pensions pas à mal. Vous êtes juste des êtres aussi fascinants qu’intrigants à nos yeux. Nous souhaiterions vous comprendre au mieux, voir pourquoi vous êtes ce que vous êtes ! Je vous en prie, n’y voyez rien de malsain là-dedans, tout est nouveau pour nous ici et nous ne sommes pas habitués à connaître autant de découvertes dans une vie.

— Parle pour toi ! maugréa Lars, les dents serrées.

Ambre toisa l’assemblée et se rassit lentement sur sa chaise. Alors qu’elle tentait de se calmer, elle dut se rendre à l’évidence que les deux charitéins étaient forts dépréciés.

Ma parole, j’ai l’impression qu’ils vont s’écharper !

— Pourriez-vous, je vous prie mesdemoiselles, nous parler de votre transformation ? demanda Charles avec douceur, afin de dissoudre la tension latente qui régnait en ces lieux. Combien de temps mettez-vous pour vous transformer ? Est-ce immédiat ?

Jusque là en retrait, André croisa les bras et ricana :

— Charles, cessez de les importuner avec des questions auxquelles vous connaissez pertinemment les réponses.

— C’est juste pour mettre ces demoiselles à l’aise cher collègue ! répondit-il en lui adressant un sourire charmeur. Pour ne pas les effrayer avec vos manières de rustres et vos paroles venimeuses !

— Tu vas surtout passer pour un pitre ! railla Jean.

L’assemblée éclata de rire. Peu intimidé par les propos cinglants de ce vieillard sénile, Charles se contenta de le scruter avec dédain. Adèle réprima un sanglot et regarda sa sœur, agitée par l’ambiance tendue et ne comprenant pas réellement ce qui se passait. La voyant nerveuse, Ambre lui caressa la jambe.

— La transformation est immédiate, répondit-elle sèchement. Dès que l’hôte sent qu’il est en danger ou qu’il le désire ardemment, il ne lui faut que quelques secondes pour se métamorphoser. C’est rapide et sans douleur. À partir de là on ne peut revenir en arrière, c’est impossible ! De même que nos souvenirs sont alors effacés et à la place, l’instinct animal prend le dessus et nous guide.

Elle but une gorgée et croisa les bras.

— Ainsi va la vie ! ajouta-t-elle avec défiance.

Le sourire aux lèvres, Philippe et Marie conversaient à voix basse, tandis que les géologues scrutaient les deux sœurs avec sévérité ; de toute évidence, elles non plus n’étaient pas les bienvenues.

— Mesdemoiselles, serait-il possible de vous analyser ? s’enquit Charles. Vous êtes parmi les rares noréennes à vous intéresser à nos travaux. Bien sûr, nous vous paierons pour cela et ferons en sorte de ne pas vous déranger outre mesure. Seriez-vous tentées par l’expérience ?

— Pas ici en tout cas ! s’offusqua Jean. Il y a déjà bien assez de femmes dans cet atelier et nous avons d’autres choses à faire que de recevoir tous les noréens de passage !

Sa réplique décrocha un élan de désapprobation et d’indignation de la part de ses collègues. L’homme parut satisfait des réactions provoquées et croisa les bras, la tête haute.

— L’atelier est bien assez grand, monsieur ! répliqua Charles d’une voix mielleuse. Et nous faisons à présent partie de l’équipe, dois-je vous le rappeler ?

Un lourd silence s’imposa. Voyant qu’il n’était guère soutenu par ses confrères, Jean se leva et sortit en bougonnant, suivi par Lars tout aussi furieux.

Adèle regarda sa sœur, ses yeux écarquillés et son souffle saccadé trahissant son mal-être. Ambre bouillonnait intérieurement et s’octroya plusieurs minutes pour réfléchir à sa réponse, ne voulant pas envenimer la situation. Elle se sentait humiliée et honteuse d’avoir accepté cette invitation.

— Ne vous sentez surtout pas obligée de quoi que ce soit, se justifia Enguerrand. Même si l’étude de la petite albinos nous éclairerait énormément ! Il n’existe que très peu de spécimens de son genre et comme elle est noréenne de surcroît, nous pensons qu’elle serait le cobaye idéal !

Voyant le regard effaré de l’aînée et la mine effrayée de la cadette, Enguerrand pâlit et s’excusa vivement. Tout en se mordillant les lèvres, Ambre balaya l’assemblée du regard où personne n’osait intervenir. Sûrement embarrassés, certains employés avaient repris leur tâche tandis que d’autres s’efforçaient de regarder ailleurs.

— C’est bien aimable à vous ! finit-elle par répondre courtoisement. Je vais y réfléchir… enfin…

Elle observa sa sœur dont les rétines luisaient d’un éclat de détresse.

— Nous allons y réfléchir !

Sous cette atmosphère chargée d’électricité, Enguerrand se leva et les invita à prendre le départ. Cette retraite fut saluée par un soupir de soulagement de la part de l’aînée. Avant de partir, Marie offrit à Adèle l’une de ses aquarelles représentant un albatros. À ce cadeau inattendu, la fébrile fillette serra chaleureusement la jeune scientifique pour la remercier.

Le trajet de retour se fit en silence. Le soleil commençait à décliner, plongeant l’île sous une teinte fauve vrillant à l’outremer. Les hirondelles piaillaient et volaient étrangement bas dans cet air moite sonnant le glas de l’orage. À cette heure, la route était déserte, seuls de rares bergers accompagnés de leurs chiens rentraient à leur logis. Las et la tête basse, Enguerrand menait les chevaux. À ses côtés, Ambre demeurait silencieuse, Adèle endormie sur ses genoux.

La journée avait été éprouvante. Un sentiment d’amertume s’emparait de l’aînée, ne sachant si elle devait être offusquée ou flattée de l’importance qu’on leur accordait. Surtout vis-à-vis d’Adèle, déjà sujette aux moqueries ou regards malveillants. Là, ils étaient littéralement fascinés. Comme si un être dans son genre n’aurait jamais dû exister, une anomalie, un monstre…

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