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NORDEN – Chapitre 9

  • Chapitre 9 – Le père

Les deux sœurs, après avoir déposé le poney à l’écurie, passèrent le reste de leur journée à la plage. Adèle jouait avec les mouettes, sautillait entre les galets, plongeant ses pieds dans l’eau glacée et chantonnant de joyeuses mélopées.

La mer était haute et les vagues percutaient les falaises avec violence. Le bruit du va-et-vient de la houle mêlé aux échos des oiseaux marins produisait un son relaxant malgré le claquement sourd et brutal des vagues contre les parois rocheuses.

Ambre se laissa bercer par ces mélodies, une cigarette entre les doigts sur laquelle elle tirait frénétiquement afin d’évacuer toute la frustration et la fureur qui l’avaient submergées deux heures auparavant.

Elle repensait à l’humiliation qu’elle venait de subir. À cette sensation malsaine de peur, de honte et de colère qui l’avait possédée et s’était répandue en elle tel un venin. Elle se sentait souillée, faible et impuissante.

Heureusement qu’Anselme est intervenu, qui sait ce que m’auraient fait subir ces bâtards s’il n’avait pas été là ou s’il n’était pas venu à temps pour les arrêter ! Pensa-t-elle avec aigreur.

Elle regarda son poignet, dont l’empreinte des doigts de son prédateur était encore visible. Puis elle passa lentement sa main sur son entre-jambes ; elle ressentait encore la présence du membre proéminent de cet homme abject et répugnant se frottant contre elle avec vigueur.

Pourquoi suis-je autant persécutée ? Qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir sans arrêt m’emmerder et abuser de moi, putain !

Une larme de colère coula le long de sa joue. Elle l’essuya aussitôt d’un revers de la main et tira avec ardeur sur sa cigarette, laissant la fumée pénétrer ses poumons en profondeur.

Adèle vint vers elle, un crabe à la main qu’elle venait d’attraper et qu’elle voulait lui montrer. Ambre, attendrie par la mine joviale de sa petite sœur, chassa alors ces pensées douloureuses et s’en alla jouer avec elle.

Il faisait presque nuit lorsqu’elles arrivèrent aux abords de leur cottage. De loin, les fenêtres étaient allumées et éclairaient les alentours de leur faible halo jaunâtre. La petite se précipita, elle savait ce que cela signifiait ; leur père venait de rentrer.

À l’intérieur, elles trouvèrent l’homme assis à table, les yeux perdus dans le vide et une bière à la main. Il avait troqué sa veste d’officier pour une tenue plus décontractée.

Une succulente odeur de poisson cuisiné envahissait la pièce. En les voyant, Georges se leva, un sourire radieux sur le visage.

— Papa ! Cria Adèle, qui sauta dans ses bras et s’accrocha à lui de toutes ses forces. Tu m’as tellement manqué !

Elle l’embrassa et engouffra sa tête contre son cou :

— Hum… tu sens bon le savon !

L’homme rit à gorge déployée et caressa de sa grosse main noueuse les cheveux blancs de sa cadette.

— Mais c’est que tu as bien grandi ma parole ! Tu vas être bientôt plus grande que moi !

Une fois libéré de l’étreinte de la jeune fille, il prit la plus grande entre ses bras et l’enlaça chaleureusement ; cela faisait bien trois mois qu’il n’était pas rentré.

— Mon papa ! Commença Ambre à mi-voix, sa tête lovée contre le pull de laine de son père. Combien de temps restes-tu avec nous cette fois-ci ?

— Mes chéries, je n’ai pas encore de date de départ de prévu. Murmura-t-il. Je vais donc profiter de vous tout le temps que je serai ici et je profiterais de mon temps libre pour t’amener à l’école et te raccompagner ma chère petite Adèle !

Il ébouriffa le crâne de la fillette, puis porta son regard sur son aînée.

— Quant à toi ma grande, je sais que tu as beaucoup de travail. Pour t’alléger un peu, je ferai les tâches ménagères et les courses. Comme ça tu pourras profiter de ton temps libre pour faire ce que bon te semble.

— Mais… commença Ambre, inquiète, tu devrais te reposer. Tu as une mine épouvantable et…

— J’insiste ma chérie ! La coupa-t-il.

Ambre ne répondit pas et se contenta de hocher la tête. Georges les fit asseoir à table. Le dîner était prêt et le couvert déjà mis. Au menu : poisson en cocote accompagné d’une fondue de poireau et d’une purée de pommes de terre. Il servit un godet de cervoise à sa grande. Et tous trois mangèrent gaiement. Adèle racontait de sa petite voix aiguë toutes les nouvelles aventures qu’elle avait vécues ces derniers mois.

Dès que le repas fut terminé et avant d’envoyer sa cadette au lit, Georges partit dans sa chambre et en revint avec deux paquets qu’il disposa sur la table débarrassée. Il y en avait un pour chacune d’elles. Adèle prit le sien et le déballa aussitôt. C’était un ciré jaune de belle facture, assorti d’une paire de bottes de pluie, jaunes également.

Adèle, les yeux pétillants, essaya l’ensemble, le ciré lui allait à ravir. L’habit lui tombait jusqu’au bas des genoux et disposait d’une capuche ample dissimulant en grande partie son visage. Puis elle enfila les bottes, encore un peu trop larges pour elle ; vêtue ainsi, elle ressemblait à un curieux échassier. Elle embrassa son père et somma Ambre d’ouvrir le sien.

L’aînée lui sourit et s’exécuta, ouvrant délicatement la boîte.

— Alors ? est-ce qu’il te plaît ma fille ? S’enquit le père.

— C’est quoi ? C’est quoi ? trépignait Adèle, juste à côté.

— Oh oui ! Finit par répondre l’intéressée.

Elle sortit l’habit de la boîte.

— Merci, papa ! Dit-elle en admirant le vêtement.

C’était un manteau en laine rouge, extrêmement long, se finissant à la manière d’une cape et possédant une imposante capuche. Le vêtement était doublé et comportait deux rangées de boutons noirs sur le devant. Elle l’essaya et tourna sur elle-même ; il était à sa taille.

Elle remercia chaleureusement son père, l’embrassant sur la joue. Puis elle ôta le manteau et le replia avec soin.

— Il est absolument magnifique ! S’exclama Ambre. Mais comment as-tu…

— Oh ! ça ma grande, ça n’a pas été aussi compliqué qu’il n’y paraît. Commença-t-il. Vois-tu, sur le port de Providence où je fais escale lors de mon débarquement sur la Grande-terre, se trouve un embarcadère où bon nombre de marchandises transitent entre les pays, notamment par Charité. Par chance…

Georges raconta son histoire qui dura un moment. Épuisée, Adèle s’endormit sur la table. Il la prit avec délicatesse dans ses bras et alla la coucher. Ambre profita de ce laps de temps pour s’allumer une cigarette.

Son père revint quelques minutes plus tard. Il se resservit une pinte de cervoise et s’assit péniblement. À sa vue, elle eut un pincement au cœur. Car sous ses airs enjoués, l’homme avait l’air épuisé, harassé par la dureté de la vie. Ses traits étaient tirés et ces yeux bordés de cernes et de rides profondes ; il paraissait faible voire malade. Ses mains noueuses étaient couturées de cicatrices. Il respirait fort et avec une certaine difficulté.

— Papa ! Chuchota Ambre, troublée. Comment te sens-tu ? Je vois bien que tu n’es pas en forme donc inutile de me mentir ou d’éluder la question !

Il eut un petit rire, il ne pouvait plus la berner à présent. Sa fille avait bien grandi et voyait plus loin que les apparences.

— Arf ! Lança-t-il. Je ne peux plus rien te cacher à toi maintenant, ma fille !

Ambre le regarda avec insistance, les sourcils froncés et les bras croisés.

L’homme but une gorgée :

— La vie est de plus en plus épuisante, je peine à suivre la cadence. Les aranéens nous imposent un rythme de plus en plus soutenu, il nous faut produire plus et aller de plus en plus vite. À bord, beaucoup de matelots sont rincés par la vie, certains s’évanouissent, d’autres tombent malades ou se blessent. Je pense même que certains ont déserté et sont restés vivre sur Providence. On est moins vigilants et surtout moins bien soignés. Ils ont viré le médecin de bord pour économiser quelques sous, au détriment de notre moral et de notre santé à nous, les matelots ! Sans compter l’état de notre capitaine, monsieur de Rochester, le pauvre homme semble bien mal en point également et fait preuve de négligence. C’est à peine s’il se rend compte de notre état.

Ambre eut un rictus et pesta.

— Pourquoi ne changes-tu pas de travail ? Tu pourrais trouver aisément de quoi faire sur Varden !

— Je ne peux pas ma grande, je ne trouverais rien qui ne paie aussi bien que celui que je fais actuellement. Ce serait beaucoup trop compliqué de vivre à trois quotidiennement sur deux salaires aussi faibles. Là au moins je suis nourri et ma paie, bien que modeste, nous permet de vivre un minimum tous les trois sans compter à la dépense.

— Dans ce cas, promets-moi de changer de métier ou de te transformer si jamais tu te sens trop mal ou que tu ne puisses plus supporter la cadence !

Georges posa un poing sur la table, prit une profonde inspiration et baissa les yeux.

— Je ne veux pas vous abandonner. Je ne veux pas reproduire ce que Hélène nous a fait ! Je ne peux me le permettre… je tiens tellement à vous mes filles ! Vous êtes mes trésors, ma raison de vivre. D’autant que, sans moi, vous ne pourrez pas subvenir à vos besoins par vos propres moyens.

— Mais papa ! Poursuivit Ambre, les larmes aux yeux. Si tu continues ainsi tu vas mourir ! Je ne veux pas avoir à annoncer cela à Adèle ! Comment voudrais-tu que je lui explique ça ! Je ne lui ai toujours rien révélé au sujet de maman ! Pourtant, presque chaque jour elle continue d’aller voir ce phoque blanc sur la plage en pensant qu’il s’agit d’elle ! J’ai le cœur lourd chaque fois qu’elle me raconte l’apercevoir !

L’homme ne répondit rien et se contenta de regarder la table, les yeux dans le vide.

— S’il te plaît papa ! Supplia-t-elle, promets-moi de te transformer tant qu’il te reste encore des forces et je te promets que l’on viendra souvent te voir en mer, Adèle et moi ! Je te promets que je trouverais un moyen pour que l’on s’en sorte toutes les deux. Qu’importe la fortune, je veillerais sur Adèle coûte que coûte.

Georges, le cœur lourd, tritura de ses grosses mains la broche en forme de baleine bleue épinglée sur son pull.

Ils restèrent quelques instants ainsi, sans dire un mot, assis sur leurs chaises et le regard vague. Puis Ambre regarda l’horloge et décida qu’il était temps pour elle d’aller se coucher. Elle passa derrière son père, encercla ses bras autour de son cou et appuya sa tête contre sa joue.

— Ne t’en fais pas mon papa ! La vie est rude, mais on s’en sort quand même pas trop mal, hein ?

Pour toute réponse, il passa sa main le long de son bras en guise de soutien. Elle lui donna un baiser sur la tempe et partit en direction de sa chambre, son manteau sous le bras.

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