NORDEN – Chapitre 13
Chapitre 13 – Entrée dans le vrai monde
Un alléchant fumet de viande marinée s’échappait de la cocotte en fonte posée sur le foyer. Le repas cuisait depuis des heures, chauffé à feu doux afin de ne pas faire griller la volaille. Le coquelet baignait dans une sauce au vin rouge où carottes, oignons et champignons mijotaient, assaisonné d’un bouquet de thym. Divers mets étaient entreposés sur le plan de travail dont un trio de fromages, payés à prix d’or et sélectionnés avec soin. Désirée se tenait auprès de sa mère, affairée en cuisine depuis la matinée. Mère et fille composaient un dîner d’exception en cette soirée festive du 2 février 287. La fille tranchait le pain de froment qu’elle avait acheté le jour même afin qu’il soit le plus frais possible, la croûte dorée et la mie aérienne. Séverine, quant à elle, sortait la tarte aux pommes du four tandis qu’Ambroise et Pieter buvaient une tasse de thé.
Le premier se tenait avachi sur une chaise, habillé avec élégance et les traits moins rudes qu’à l’accoutumée. Le second, à l’inverse, revêtait sa livrée et affichait un air las, épuisé par sa journée de labeur qui venait de s’achever. Le palefrenier campait près de la gazinière afin de profiter de la chaleur dégagée par le four et tentait de récupérer ses doigts mordus par le froid pénétrant de l’hiver.
— Je vois que vous êtes déjà tous là ! s’exclama la voix grave aux tonalités enjouées du baronnet. Même notre cher renard nous faire honneur de sa présence. Quel exploit !
Ambroise grogna en levant les yeux au ciel. À peine entré dans la pièce, Alexander se plaqua derrière Désirée, l’enlaçant vigoureusement alors qu’elle continuait sa tâche. Il approcha sa tête de son cou et l’embrassa à maintes reprises.
— Que me préparez-vous de bon pour ce soir ?
Elle gloussa, amusée par les doigts de son maître qui exploraient son ventre, la chatouillant de part et d’autre.
— Tout ce que tu préfères, mon cher Alexander ! annonça-t-elle en montrant un à un les plats. En guise d’entrée, nous t’avons concocté une salade d’endives aux noix, de la tapenade d’olive noire ainsi qu’un velouté de légumes. Pour le plat principal, on a opté pour un coq au vin accompagné d’une purée de pommes de terre. Ensuite, tu auras droit à un plateau de fromages et une tarte aux pommes maison en dessert. Sache qu’on a réussi à trouver ta fameuse tomme de brebis au cidre. Et on a eu un mal fou à se procurer les olives. T’as intérêt à les apprécier à leur juste valeur !
— Que de gâteries ! Vous savez que nous ne sommes qu’entre nous ? dit-il, amusé par la vue de cette orgie de mets. Je ne m’attendais pas à ce que vous fassiez à manger pour toute la ville !
— Les portions sont petites, jeune maître, je pense que nous pourrons tout finir ce soir, répondit calmement Séverine en sortant les couverts et les assiettes du vaisselier.
— C’est vrai que si la friponne est là, je ne me fais pas de soucis quant aux restes ! railla-t-il en lui palpant la taille, saisissant un bourrelet de chair qu’il pressa avec tendresse.
Désirée écarquilla les yeux, feignant d’être outragée.
— Et père qui ne sera pas là, murmura-t-il en soupirant d’aise, que rêver de mieux en cette veille d’anniversaire !
— Si tant est qu’il ne débarque pas à l’improviste, maugréa Pieter en pianotant ses doigts contre la tasse.
— J’en doute, à mon avis il sera auprès de ses amis afin d’achever les préparatifs en vue de célébrer ma majorité et mon « entrée dans le vrai monde ».
Il embrassa sa friponne qui ne cessait de glousser et se frotta nonchalamment contre elle.
Exaspéré par leur attitude, Ambroise se racla la gorge :
— Vous n’avez pas bientôt fini votre manège ! C’est écœurant ! Vous me donnez la nausée.
— Arrête d’être autant rabat-joie ! minauda la sœur en lui coulant un regard en biais.
— Non, mais regardez-vous un peu ! Vous êtes vraiment sans gêne, on dirait deux lapins en rut !
— Roh arrête ! On ne fait de mal à personne.
Après avoir chuchoté des paroles indistinctes à l’oreille de sa compagne, Alexander la prit par la taille et s’éloigna avec elle.
— Si on te gêne tant que ça, mon Ambroise, excuse-nous de nous éclipser un petit moment ! dit-il d’une voix doucereuse. Ne t’inquiète pas, nous revenons très vite.
Le domestique afficha un rictus puis rétorqua avec dédain :
— Désolé mon « maître », mais le gentilhomme que je suis a un rendez-vous galant. Je ne serai malheureusement pas présent pour célébrer ton glorieux événement ce soir. Enfin, tu dois me comprendre et je pense que tu ne seras pas trop chagriné de ne pas m’avoir auprès de toi.
— Tant que monsieur ne nuit pas à ma réputation, je ne vois pas d’inconvénient à le laisser jouir de son temps comme il le désire.
Il ricana et ponctua sa sentence d’une courbette. Puis il enserra sa friponne et l’embrassa langoureusement devant son frère.
— En tout cas, ne m’en veux pas mais ta sœur reste auprès de moi ! Et ne t’inquiète surtout pas, elle est entre de bonnes mains.
Les deux amants rirent de concert puis s’éclipsèrent. Dès qu’ils furent partis, Ambroise marmonna un flot d’injures. Son énervement s’accrut d’autant plus qu’aucun des deux autres témoins présents n’avait réagi à cette scène grotesque.
— Maman, tu ne peux pas les laisser se comporter de la sorte ! Ils jouent avec le feu et finiront par se trahir, c’est évident ! C’est déjà un miracle qu’Ulrich n’ait pas mis la main sur un de leur billet et plus encore qu’il ne les ait pas aperçus se bécoter dans le corridor.
— Tu ne peux pas les empêcher de profiter de leurs rares moments de bonheur mon enfant, répondit Séverine en lui adressant un sourire contrit. Et contrairement à ce que tu racontes, ils font très attention lorsque le baron est au manoir. Alexander redoute davantage son père depuis qu’il s’est remis à consommer sa maudite Wyvern, jamais il ne prendrait le risque de s’afficher aux bras de Désirée. Tous deux savent pertinemment les risques qu’ils encourent s’ils se font surprendre.
Ambroise pesta et observa Pieter en quête d’un soutien masculin.
— Ne me regarde pas comme ça ! Que veux-tu que je te dise ? dit l’écuyer avec philosophie après avoir bu une gorgée.
— Non, mais ça ne te choque pas ? Franchement, tu te verrais faire ça en public avec James ?
L’homme blêmit et toussa, manquant de s’étouffer.
— Ne compare pas ma situation et celle du maître, je te prie ! s’offusqua-t-il d’une voix étranglée. James est un de Rochester, un homme respectable issu d’une vieille lignée conservatrice. S’il s’avérait que quelqu’un, n’importe qui, fasse courir une rumeur au sujet de notre relation, je n’ose imaginer la disgrâce qui sera portée sur sa personne.
Les doigts crispés sur sa tasse et les paupières plissées en fentes, Pieter tapait du pied sur le sol carrelé. D’ordinaire calme et mesuré, le noréen était rarement enclin à s’emporter de la sorte. Cela faisait plusieurs semaines que le palefrenier entretenait une liaison avec ce navigateur de vingt-six ans, nommé au poste de lieutenant à bord de l’Hirondelle. Pieter l’avait rencontré alors qu’il convoyait ses maîtres au manoir ducal, lors de la passation de pouvoir.
— Et j’espère que tu ne t’amuses pas à en parler autour de toi, car hormis vous quatre, personne n’est au courant de notre union !
Ambroise acquiesça et passa une main dans ses cheveux noir de jais. En jetant une œillade en direction de l’horloge, il vit qu’il était temps pour lui de s’esquiver. Il salua son collègue d’un signe de la main puis embrassa sa mère avant de sortir.
Un quart d’heure après, Alexander et Désirée revinrent dans la salle à manger où le couvert se trouvait dressé et les plats disposés. Serviettes en dentelles, chandeliers et bouquets de lys décoraient la table. Le jeune baron présida puis manda sa friponne de s’asseoir à ses côtés. La domestique, à demi débraillée et aux cheveux légèrement emmêlés, prit place à sa gauche tandis que les deux aînés s’installèrent sur le côté opposé.
Les entrées déployées sur la nappe leur ouvrirent l’appétit et on commença à picorer sans ambages. Pieter servit du vin pour accompagner dignement ce mets de fête et tous quatre trinquèrent en l’honneur du jeune maître prochainement adulte. Il était étrange de se regrouper en passant outre les distinctions hiérarchiques.
Le dîner se révélait fort plaisant. Alexander avait tenu à cette lippée dépourvue de convenance, auprès de ces gens qu’il considérait comme sa véritable famille. Une fois les entrées achevées, Désirée retira de la poche avant de son tablier une boîte noire joliment enrubannée et la lui tendit en le gratifiant d’un sourire rayonnant.
— Tiens, c’est de notre part à tous. Joyeux anniversaire !
Sans se faire prier, le jeune homme l’ouvrit et en sortit un élégant coupe-papier. Fait intégralement d’argent, l’objet était soigneusement ouvragé et présentait une inscription calligraphiée, gravée sur la lame damasquinée : À notre maître adoré. Ce présent inopiné lui fit monter les larmes aux yeux et il dut se dominer pour réfréner son émoi devant ses convives. Car, en dépit de sa magnificence, le couteau avait dû coûter horriblement cher, probablement pas moins d’un mois de leur salaire.
— On voulait t’offrir un sceau à la base, se justifia-t-elle, mais on n’avait pas assez d’argent pour t’en prendre un de qualité chez Flamoriand du coup on a voulu s’orienter sur un stylographe mais comme t’en as déjà un très bien et que tu nous as dit que ton coupe-papier était émoussé alors on a décidé de t’en acheter un de belle facture. Il te plaît ?
Il opina du chef et les remercia vivement, sincèrement touché par leur geste. Puis il reposa la lame dans son écrin et le referma. Cette parenthèse achevée, Séverine se leva et apporta la suite du repas. Ses mains enveloppées de maniques, elle découvrit le chapeau de la cocotte, libérant les effluves de coq mariné puis les servit un à un d’une pièce de volaille couplée d’une généreuse portion de purée cajolée de beurre et qu’elle arrosa de sauce.
Pendant un premier temps, personne ne parla, trop occupés à savourer ce mets de choix qui, malgré le florilège d’entrées d’ores et déjà avalées, glissait dans le gosier avec une aisance incroyable. Le vin déliant les langues, la conversation recommença.
Quand le trio de fromage fut achevé et qu’on entama le dessert, la perspective d’avenir de chacun fut abordée. Alexander sut où allait fidélité de ses gens lorsque ses trois interlocuteurs comptaient demeurer céans, à ses côtés. Car malgré la folie qui guidait le baron père, leur vie se révélait bien plus prospère depuis que le fils assumait son statut et faisait preuve d’une éternelle prudence.
Depuis l’incident de Désirée deux ans et demi auparavant, nul étranger ne séjournait au manoir sauf de manière exceptionnelle, mais toujours en comité réduit et jamais pour célébrer un événement d’envergure. Le domaine von Tassle était un lieu préservé des vilenies de la caste élitiste.
Curieuse de ses projets, Désirée avala son ultime bouchée de tarte et demanda à son amant :
— Et toi Alexander ? Que vas-tu faire maintenant que tu pars jouer dans la cour des grands ? Tu m’as déjà dit pas mal de choses, mais je sens que tu nous fais des cachotteries ces derniers jours.
Avant de lui répondre, l’intéressé porta la serviette à ses lèvres et étouffa un rot, dérangé d’avoir tant briffé. Il s’excusa, massa son estomac gonflé et lui adressa un sourire en coin.
— Ah oui ? Qu’est-ce qui te fait dire cela, ma friponne ?
— Oh et bien… Tu es régulièrement absent, un peu plus distrait et distant avec nous. Je sais que tu as rencontré le duc et que tu veux entrer dans la magistrature une fois tes études terminées.
Il se redressa sur le dossier de sa chaise avec l’aisance d’un gros chat par trop nourri et s’éclaircit la gorge. Contrairement aux trois autres, il avait peu parlé et s’était contenté de les écouter sans émettre de jugement.
— En effet, j’ai deux grandes nouvelles à vous annoncer !
Il laissa un temps afin de captiver son auditoire. Ses yeux brillaient, tant sous l’effet de l’alcool que de l’euphorie.
— La première étant que je suis officieusement devenu le disciple du duc von Hauzen. Friedrich va être mon mentor dans la magistrature et j’espère que notre collaboration sera des plus prolifiques. D’autant qu’il est également maire, donc politicien et me sera d’une aide inestimable pour ma future entrée en politique.
Il but une énième gorgée de vin. Il se sentait parfaitement désinhibé, incapable de compter le nombre de verres qu’il avait ingéré. Sa tête lui tournait quelque peu.
— Pourquoi entreprenez-vous une telle chose ? s’enquit Pieter. Je sais que vous voulez provoquer votre père mais pensez-vous rivaliser avec son influence ? En le défiant ouvertement, vous perdrez le soutien de vos rares amis qui ne daigneront pas fronder leurs aînés et encore moins dans le but d’épouser votre ambition qui va à l’encontre de la leur.
Alexander laissa échapper un rire malgré lui. Ses mouvements devinrent fougueux et il parla avec volubilité.
— Tes doutes sont légitimes mais je vais prendre ce risque et m’extirper de ses griffes pour rallier von Hauzen. Avec son aide, je pourrai non seulement faire condamner mon père pour les mauvais traitements qu’il nous a infligés, mais aussi réduire à néant cette Élite que vous comme moi détestons.
Pieter et Séverine échangèrent un regard inquiet. Ce geste n’échappa pas à Alexander qui se justifia :
— Ayez confiance ! Tôt ou tard, je parviendrais à me hisser au sommet de la nation. Bien sûr, c’est une ambition sur le long terme, elle sera coûteuse et périlleuse, mais le jeu en vaut la chandelle. Le vent du changement est en marche et Friedrich a déjà imposé quelques lois visant à mieux vous considérer. D’ici la fin de son premier mandat, j’aurais assez de galons pour espérer devenir maire suppléant et changer les choses par ma simple volonté. Nous y arriverons. Je vous le promets !
Un silence régna dans la pièce. Les trois domestiques demeuraient quiets, plongés dans leurs réflexions, sérieusement ralenties par le venin de l’alcool. Séverine fut la première à réagir. Elle leva la tête et observa son maître. Un sourire bienveillant ourlé de crainte se dessinait sur son visage émacié.
— Je suis heureuse que vous repreniez enfin votre vie en main. Je suis inquiète, je vous l’avoue, mais au vu de ce que vous avez vécu, je pense que vous aurez la trempe pour parvenir à vos fins et je vous donnerai tous les moyens dont je dispose pour vous soutenir et vous aider dans cette tâche.
— Il en va de même pour moi, renchérit Pieter, la mine rembrunie. De toute façon, au vu de mes attirances, je n’ai pas grand-chose à perdre. Je sais que les unions de deux personnes du même bord ne sont plus si mal vues qu’autrefois, mais je ne reste pas moins un noréen et James, un aranéen de grande lignée. Si on peut un jour espérer vivre sans avoir peur d’être jugés ou rejetés alors je serais prêt à m’investir pleinement et vous accorderais tout mon soutien.
Il fronça les sourcils et grimaça :
— Je sais que la majorité du peuple se moque éperdument de ces histoires de fortune, de sexe ou de taches sur la peau. Néanmoins, c’est l’Élite et leurs partisans qui tiennent les rênes du pouvoir. À mon grand désarroi, la famille de James a beau ne pas appartenir à la haute sphère, elle n’en reste pas moins ultraconservatrice sur un certain nombre de principes. Jamais James et moi ne pourrons nous aimer librement si les mentalités n’évoluent pas. Je suis donc autant muselé que vous et je ne compte pas vivre éternellement dans l’ombre ni me terrer comme un animal traqué pour satisfaire les idéaux perfides d’une poignée d’individus névrosés.
Prenant conscience qu’il s’emportait, le domestique s’excusa.
— Je vous remercie d’avance pour votre soutien, assura Alexander. Même si je me doutais de votre confiance et de votre engagement, je reste flatté de l’affection que vous me témoignez.
Il observa le palefrenier et lui adressa un sourire.
— En effet, je m’engage à donner plus d’équité entre les peuples et, bien sûr, à déconstruire leurs principes moraux abjects afin que les générations futures puissent cohabiter librement sans crainte ni haine d’autrui. Norden est une île formidable que l’on connaît peu quand on y songe. Dans certaines parties du territoire, noréens et aranéens vivent en parfaite unité depuis des décennies pour ne former qu’un seul et même peuple. Ils ne résident souvent que dans des hameaux isolés comptant au maximum une centaine de têtes, mais au moins cette harmonie est possible !
— Cela fut également le cas ici autrefois, ajouta Séverine qui se souvenait des cours dispensés lors de son enfance. Juste après l’arrivée des fédérés sur l’île, noréens et aranéens ont pendant plus d’un siècle vécu de concert. Tout a basculé lorsque le territoire aranoréen fut créé. Quand le Aràn Halfadir a scindé son île en deux zones géographiques distinctes et que les accords commerciaux entre Norden et Pandreden ont été permis. L’an cent a signé l’essor de la suprématie aranéenne et le déclin de notre alliance.
Pieter acquiesça. Un silence méditatif s’ensuivit.
— Et pour la seconde nouvelle ? s’enquit finalement Désirée.
Alexander déglutit et se massa les mains. Son expression venait de s’assombrir et sa voix se fit plus rude.
— Au vu de mes ambitions, il va falloir que j’agisse dans l’ombre et que je m’assure une couverture des plus solides qui soient. Ainsi, j’ai pris la liberté de me choisir une épouse afin de glorifier le nom et l’image des von Tassle. Le choix fut laborieux, mais après maintes réflexions, j’ai finalement porté mon dévolu sur l’une d’elles.
À cette annonce, Désirée devint livide et vacilla. Elle se mordilla les lèvres et contempla son maître d’un air interdit, tentant de masquer son désarroi.
— Sachez que je m’apprête à m’engager auprès de la femme qui semble à mes yeux la plus favorable pour perpétuer ma lignée. Et je compte demander sa main d’ici une poignée de semaines. Bien entendu, je n’avertirai mon père qu’une fois ma promise au courant. Je ne souhaite pas qu’il altère mon jugement parmi les prétendantes au titre. Quitte à passer ma vie lié à une épouse, autant la choisir avec soin.
Après un instant d’hébétement, Séverine et Pieter le félicitèrent tandis que Désirée, les yeux larmoyants, tentait péniblement de respirer. Elle se sentait terriblement à l’étroit dans sa robe dont le tissu la comprimait avec la rudesse d’un étau métallique. Ses oreilles bourdonnaient et des tressautements agitaient ses mains. Pour éviter de chanceler et gâcher la fin de la soirée, elle usa de sa serviette comme d’un éventail et se ventila discrètement. Toute couleur avait déserté son visage, elle paraissait exsangue.
Dès que le maître eut regagné ses appartements et que la jeune femme se retrouva seule auprès de sa mère pour débarrasser et faire la vaisselle, Désirée éclata en sanglots, incapable de retenir ses larmes tant la nouvelle venait de lui briser le cœur. Pour l’apaiser, Séverine la prit dans ses bras et la cajola, chamboulée elle aussi par le déchirement de sa fille qu’elle savait inévitable.
— Pourquoi suis-je née comme ça maman ! pleura-t-elle jusqu’à l’étouffement. Pourquoi est-ce que je n’ai pas la chance d’être une noble et de pouvoir être avec lui ? Il va encore se sacrifier pour nous, épouser une femme qu’il n’aime pas et perdre sa vie pour tenter de changer les choses… c’est si injuste !
Ébranlée et tremblante, elle serra davantage sa mère, noyant ses larmes salines dans son tablier.
— Je m’en veux de pas être à la hauteur. Je savais très bien ce qu’il en serait. Mais je veux pas qu’il nous abandonne maman ! Je ne peux pas vivre sans lui… Je ne veux pas vivre sans lui… Je l’aime tellement maman ! Si tu savais comme je l’aime !
Séverine ne dit rien, tentant de rester digne et de dissimuler son émoi, traversée par la culpabilité d’avoir osé mettre au monde deux enfants nés d’un amour coupable. Elle fut replongée plus de vingt ans en arrière, lorsque, riche et courtisée, elle avait défendu bec et ongle son union auprès d’Anselme. Et malgré toutes les peines et les affres qu’elle avait subies depuis lors, allant jusqu’à être totalement terrassée, jetée sur le bord de l’abîme, jamais elle n’avait regretté cette poignée d’années qu’elle avait passé en compagnie de son bien-aimé et des héritiers que leur couple avait engendrés. La douleur de sa perte l’avait transpercée, mais ses enfants avaient toujours été là pour la consoler. Or, à présent, voire sa fille abattue par ce même funeste coup du sort la heurtait à outrance.
Incapable de parler, elle regardait tristement devant elle, ses yeux embués rivés sur son jeune maître qui contemplait la scène à l’autre bout de la pièce. Roide et sévère.

