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NORDEN – Chapitre 14

  • Chapitre 14 – La plage

L’activité battait son plein, les charretiers se succédaient le long de la chaussée cabossée, leurs tombereaux chargés de légumes et de bois. Les chevaux soulevaient à leurs passages quelques lopins de terre et de sable, leurs sabots claquant avec force sur le sol caillouteux, produisant un bruit sec et rythmé.

Dans les champs, les cultivateurs s’activaient. Tous s’inclinaient avec respect devant Anselme qui ne passait pas inaperçu avec son costume de belle facture et son imposant cheval au poil lustré et brossé ; rares étaient les nobles à venir se promener dans cette partie du territoire.

Ils arrivèrent au phare un quart d’heure après. C’était un petit édifice d’à peine quelques mètres de hauteur, fait de pierres brutes empilées les unes sur les autres. Le lieu était hautement symbolique pour Ambre et Anselme qui passaient leurs journées entières à cet endroit lorsqu’ils étaient enfants.

La mer était calme et le vent ne produisait qu’une légère brise, emportant avec lui les odeurs de marée. Fous de bassan, macareux et goélands se reposaient paisiblement sur le bord de la falaise, se répondant les uns les autres par des faibles piaillements.

Plus bas, sur la plage, des phoques par dizaines prenaient leur bain de soleil, étendus de tout leur long sur les galets. Adèle descendit du dos d’Ernest et partit les rejoindre sur la plage, suivie de près par Japs. Anselme et Ambre descendirent du destrier et marchèrent tranquillement jusqu’au bord du muret, situé au pied du phare, afin de se poser et profiter du calme ambiant.

Une fois installés, la jeune femme se mit à l’aise et ôta ses chaussures.

Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, contemplant l’horizon, se laissant bercer par le bruit des vagues et les parfums enivrants de la marée. Quelques oiseaux, grisés par les effets euphoriques procurés par les charmes du printemps, entamaient leurs parades amoureuses et volaient autour d’eux dans une valse aérienne, enchaînant les pirouettes.

— Dis-moi, commença timidement Anselme, captivé par ce spectacle. Tu as quelqu’un dans ta vie ?

Ambre eut un rire nerveux à l’entente de cette question inopinée. Elle admira la scène, songeuse, où les deux goélands volaient côte à côte, se touchant du bout de leurs ailes.

— Non, finit-elle par répondre, ce n’est pas l’envie qui m’en manque, mais les deux seuls hommes que je côtoie régulièrement sont Beyrus et Enguerrand. Je considère le premier comme un père et je doute fort que le second soit attiré par la gent féminine. D’autant qu’au vu de ma situation il est impossible pour moi de pouvoir m’engager auprès de quelqu’un.

— Pourquoi cela ? Fit-il, surpris.

— Franchement Anselme, regarde-moi, qui voudrait passer sa vie auprès d’une femme avec une situation aussi misérable que la mienne ? J’ai depuis longtemps mis mon égo de côté et ça me fait mal à chaque fois que je me le dis, mais je n’ai rien à donner à quelqu’un. Je veux dire, je travaille tout le temps et je gagne tout juste de quoi subvenir à mes propres besoins. Ça n’a rien d’enviable.

Elle jeta un coup d’œil en bas de la falaise et regarda sa sœur, une lueur de tristesse dans le regard.

— En plus, j’ai une petite fille à charge et même si c’est ma petite sœur, qui voudrait consacrer sa vie à élever et à s’occuper quotidiennement d’un enfant qui n’est pas le sien ? Ajouta-t-elle avec amertume.

— Mon beau-père y arrive… donc si le Baron lui-même arrive à mettre son orgueil de côté afin d’élever un pauvre infirme tel que moi, c’est qu’il doit en exister d’autres ! Répliqua-t-il, le sourire en coin, afin de détendre l’atmosphère et de la rassurer. Et puis je suis sûr que tu ne laisserais pas indifférents certains aranéens de bonne famille, que tu sois riche ou non, si tu prenais le temps de t’intéresser un tant soit peu à eux.

À cette annonce, Ambre se mit à rire à gorge déployée.

— Arrête un peu ! Jamais je n’accepterais de partager ma vie avec un aranéen et encore moins un nanti. Ils sont tous tellement particuliers, méprisants et terriblement imbus de leur personne.

— Ils ne sont pas tous si horribles que cela tu sais ! Objecta-t-il. Après, tu me considères peut-être comme eux maintenant.

— Pour moi tu as été et tu seras toujours Anselme mon voisin noréen, déclara-t-elle.

— Le fief couard, oui je sais ! Répliqua-t-il, narquois.

Ambre esquissa un mouvement de recul et fit les yeux ronds, choquée.

— C’est Adèle qui t’a dit ça ? S’indigna-t-elle.

— Ne t’inquiète pas, je ne t’en veux pas. D’autant que tu n’as pas tout à fait tort.

— Je suis désolée. S’excusa-t-elle, la tête basse.

— Arrête de t’excuser ma petite rouquine, je t’ai connue plus cinglante, avec ton tempérament de feu. Te serais-tu assagie avec le temps, par hasard ? Nargua-t-il.

— Monsieur Anselme von Tassle est bien en forme à ce que je vois, tu n’as pas tant changé finalement ! Rétorqua-t-elle, le sourire aux lèvres. D’ailleurs, tu as quelqu’un dans ta vie, une future demoiselle von Tassle ?

Anselme gloussa, mais ne répondit rien.

Un long silence s’installa et la jeune femme, intriguée par son absence de réponse, gardait la tête baissée et s’amusait à enfoncer ses pieds nus dans le sable. La sensation des grains froids et humides contre sa peau était agréable et relaxante.

Se pourrait-il qu’il ait quelqu’un ? Remarque, ce ne serait pas impossible, après tout, il doit rencontrer pas mal de femmes et issues de beau milieu. Tant mieux pour lui d’un côté, c’est tout ce que je peux lui souhaiter finalement.

— Au fait, j’ai repensé à ce que tu m’as dit l’autre jour au sujet de ma mère… murmura Anselme, et je crois bien… je crois qu’elle est toujours vivante.

Ambre, sortie de sa rêverie, le regarda, stupéfaite :

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Je me suis baladé l’autre soir dans la campagne, comme j’ai souvent l’habitude de le faire. C’est mon moment de tranquillité et j’aime méditer quand la nuit est là. Enfin bref… en allant aux alentours de la forêt, j’ai vu une étrange silhouette se dessiner et deux gros yeux jaunes se sont rapprochés de moi. C’était un loup ; un loup de taille imposante aussi noir que le charbon, les crocs luisants à la lueur de la lune. L’animal est venu vers moi, il n’était ni apeuré ni menaçant. Il m’a fait face, m’a observé pendant un long moment puis est reparti. J’étais littéralement pétrifié et fasciné.

— C’est vraiment étrange comme comportement, ajouta Ambre songeuse.

— Oui, un loup ordinaire n’aurait pas eu un tel sang-froid à mon égard. D’autant que ma mère était bizarre avant sa disparition. Cela faisait près d’une semaine qu’elle ne mangeait rien et affichait une triste mine. Elle paraissait distante et troublée. Je me souviens avoir vu le Baron avoir eu une discussion sérieuse avec elle et tous les deux n’avaient cessé de se quereller de la semaine. Ça n’avait jamais été le cas avant, d’ordinaire ils étaient plutôt mesurés et courtois l’un envers l’autre. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, mais le lendemain ma mère a eu son accident. Je ne pense pas que tout ça soit le fruit du hasard, d’autant que son corps n’a jamais été retrouvé !

— Tu penses que le Baron aurait pu lui nuire ? Qu’il projetait d’assassiner sa femme, car elle aurait découvert ou fait quelque chose de compromettant ?

Anselme eut un rire nerveux :

— Ambre, tu vas un peu loin dans tes réflexions là ! Il est vrai que le Baron n’est pas l’homme le plus sympathique au monde, mais il n’en reste pas moins quelqu’un d’honorable. Il n’est clairement pas un assassin, voyons !

— On dirait mon père quand tu dis ça ! gloussa-t-elle.

— Je t’assure Ambre ! Le Baron n’est pas quelqu’un de foncièrement mauvais. C’est avant tout un homme de sciences et de raison, un érudit. Je reconnais qu’il n’est pas tendre, il est même souvent d’une humeur de chien et en proie à de violentes colères ! Il est très exigeant, il sait ce qu’il veut et fera tout pour l’obtenir. Il a une détermination de fer et sa réputation de tyran est plus que légitime d’une certaine façon. En revanche il peut se montrer généreux envers les personnes plus modestes.

Ambre le regarda, sceptique. Le jeune homme prit une profonde inspiration et poursuivit :

— Tu n’es pas au courant de cela, mais il donne souvent de l’aide aux familles aranéennes les plus précaires. Tu ne t’es jamais baladée dans les quartiers des charretiers, à la pointe Nord d’Iriden, je présume ?

Elle fit non de la tête, de mémoire, elle n’en avait jamais entendu parler.

— C’est un des quartiers les plus pauvres et malfamés de la capitale, situé à l’extrême Nord de la ville. Il est peut-être même plus misérable que le quartier Ouest de Varden. Là-bas, se trouvent les familles aranéennes ne possédant presque rien, seulement quelques maigres revenus. On y retrouve généralement des charretiers, d’où le nom du quartier, mais aussi tous les aranéens engagés aux nettoyages des rues et des bâtiments publics ainsi que des ouvriers ou encore certains marchands, marins ou cultivateurs. Ces pauvres gens vivent au jour le jour, mal nourris et malades. Je t’emmènerai y faire un tour un de ces jours, rien que tous les deux, pour que tu te rendes compte que ta condition n’est pas pire que la leur.

— Je n’étais pas du tout au courant de ça ! S’exclama-t-elle, scandalisée. Et pourquoi ne sommes-nous pas au courant de toutes ces inégalités ?

Anselme grimaça et lui donna une tape sur l’épaule :

— Ça c’est parce que tu t’es toujours obstinée à voir les aranéens comme les représentants même de ton mal-être ! Rétorqua-t-il avec sévérité. Tu as toujours eu ce sentiment d’injustice en toi et une fâcheuse tendance à penser que l’herbe est toujours plus verte ailleurs ! Après, je suis d’accord avec le fait que ta situation n’est pas des plus idéales, mais n’oublies jamais qu’il y a et qu’il y aura toujours pire que toi ici !

Ambre fit la moue, blessée par ces paroles.

— Et puis, poursuivit-il, c’est aussi à cause de l’argent qu’il y a autant de gens pauvres sur cette île. Le maire est ce qu’on appelle dans le jargon, un capitaliste ! Il y a souvent de vives oppositions entre lui et le Baron, car tous deux ne conçoivent pas le monde de la même façon. Von Tassle est plutôt proche du peuple. Il est pour l’instauration d’une aide alimentaire et d’un système permettant de mettre tout le monde sur un pied d’égalité en tant que citoyen, aranéens comme noréens. Tu sais, Norden est gouvernée par des riches familles puissantes et cela ne représente qu’une minorité gouvernant le territoire aranoréen à elle seule, une poignée d’individus seulement. Alors que le Duc von Hauzen, lui, veut garder cette main-d’œuvre dans la pauvreté afin que le peuple soit docile et fasse ce qui est exigé et sans broncher. En faisant cela, il garde ces riches familles en partisans, car, à l’inverse des pauvres, celles-ci s’enrichissent et vivent dans une opulence malaisante. Bien sûr, toutes les familles aisées ne pensent pas ainsi et certaines soutiennent le Baron avec force, d’où cette vive opposition entre les deux hommes !

Ambre, offusquée, fronça les sourcils :

— Mais c’est absolument horrible ! Comment peut-on être aussi mauvais ? C’est de la barbarie ! Pourquoi les gens ne se rebellent-ils pas contre lui ?

— Ce n’est pas si simple ! Fit-il d’une voix douce. Le maire est le descendant d’un Duc jadis haut gradé sur la Grande-terre et c’est grâce à lui que les aranéens sont arrivés sur Norden. Ils lui doivent la vie en quelque sorte. Depuis, il a conservé son statut et fait régner sa loi, ce n’est pas l’homme le plus dangereux, mais il est influent, ce qui a le don d’agacer au plus haut point le Baron. Les deux hommes se haïssent et je pense que c’est également dû à d’autres facteurs plus privés dont je ne suis absolument pas au courant.

C’est ce que m’a raconté papa ! Mais comment ça se fait que le peuple ne se rebelle pas, bon sang !Pourquoi le maire laisse-t-il faire ça ? C’est absolument injuste !

Ils demeurèrent en silence quelques instants, pensifs. Puis Ambre se leva et tendit une main à Anselme afin de l’aider à se relever. Tous-deux se mirent en route, en direction de la plage. Anselme avançait péniblement, prenant soigneusement appui sur sa canne et donnant son bras à son amie. Ils s’en allaient rejoindre Adèle qui s’amusait et dansait au milieu des phoques en compagnie d’un Japs fou de joie et terriblement excité qui galopait partout et tentait de croquer un ou deux oiseaux se retrouvant à sa portée.

— Donc, pour en revenir à Judith, chuchota Ambre, quel serait l’élément déclencheur de sa métamorphose ?

— Je ne sais pas vraiment… mais je compte bien le découvrir. Une chose est sûre, c’est que je suis intimement convaincu que ma mère et la louve sont une seule et même personne. Et je sais que ma mère ne se serait jamais changée si elle ne l’avait pas jugé nécessaire, après tout, elle était bien en compagnie du Baron. Ils ne s’aimaient pas à proprement parler, il n’y a jamais eu d’amour entre eux, mais ils s’appréciaient beaucoup. Avec le temps, ils étaient devenus de bons amis et elle se sentait bien en compagnie de cet homme. Ma mère me disait que cette tragédie avait eu du bon. Elle a toujours chéri le fait que le Baron ait pris soin de nous, qu’il me permette d’étudier et de m’offrir un avenir.

Ils arrivèrent sur la plage, Ambre laissa Anselme s’appuyer sur son épaule pour le soulager de sa canne. Devant eux, Adèle ramassait des coquillages tout en poussant des petits cris aigus, imitant le bruit des goélands.

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