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NORDEN – Chapitre 13

  • Chapitre 13 – La majorité

Il faisait particulièrement chaud en ce samedi matin, aux alentours de neuf heures. Le soleil était présent et le vent soufflait une légère brise.

Ambre était en extérieur, occupée à jardiner et à planter les différentes graines sur la terre humide, fraîchement retournée. Elle s’était attachée les cheveux en une queue-de-cheval et portait un simple chemisier blanc cassé retroussé aux manches, rentré dans un pantalon bouffant et usé couleur marron terne.

Adèle était à ses côtés et arrosait abondamment les cultures à l’aide d’un arrosoir presque aussi lourd qu’elle. Tout comme sa sœur, elle portait une vieille chemise tachée ; la couleur qui jadis était blanche était à présent devenue grise et kaki.

Le potager terminé, toutes deux allèrent s’occuper du brossage et du box d’Ernest ainsi que de l’entretien du poulailler. Le poney, tout heureux de cette tendresse à son égard, fanfaronnait dans son enclos. Ambre lui décrotta les sabots et lui remit du paillage tandis qu’Adèle le brossait avec soin.

Elles venaient de terminer leur besogne lorsqu’un bruit de sabots résonna au loin. La silhouette d’Anselme se dessina le long de la route, assis sur son destrier, cheveux au vent. Son chien Japs était à ses côtés, la gueule grande ouverte et la langue pendante ; sa queue battait avec vigueur, montrant son enthousiasme. Le cavalier, en costume gris, quitta le sentier et coupa à travers champs, allant à leur rencontre.

— Bien le bonjour, mesdemoiselles ! Dit-il d’un ton solennel, faussement surjoué.

— Salut Anselme ! Pas de formalité entre nous, s’il te plaît ! Fit Ambre. Ça ne te va pas du tout !

— Bonjour Anselme ! Piailla Adèle. T’es très en avance dis donc, avec Ambre on est encore toutes sales ! En plus on pue le crottin et…

Ambre prit la tête de sa sœur et lui plaqua une main devant sa bouche afin de la faire taire. Puis elle fit la moue et regarda le garçon, confuse. Anselme eut un rire franc devant l’embarras de son amie :

— Je peux repasser plus tard si ça vous arrange ?

— Oh non, ne t’inquiète pas, entre donc, je vais te servir une cervoise pendant que l’on se prépare. Lui proposa l’aînée. Tu as mangé ? Avec Adèle on n’a pas encore déjeuné. Tu peux te joindre à nous pour le repas si tu veux.

Anselme accepta la proposition, descendit de Balthazar et prit sa canne. Puis il sortit un paquetage de la sacoche accrochée au flanc du cheval et l’emporta avec lui à l’intérieur, attachant auparavant les rênes de son destrier à une poutre de bois et donnant l’ordre à Japs de rester tranquille.

Ambre lui ouvrit la porte et le laissa entrer. À peine eut-il mis un pied à l’intérieur qu’un affreux rictus se dessina sur son visage ; cela faisait des années qu’il n’était pas venu et les lieux avaient fortement changé depuis la dernière fois. La beauté rustique d’autrefois, où Hélène veillait au grain et entretenait le logis avec soin, avait laissé place à une maison en pleine décrépitude.

Ne voulant pas laisser transparaître sa gêne devant son hôte, il se ravisa et posa ses affaires sur la table à manger.

— Qu’est-ce que c’est ? Demanda Adèle avec intérêt, en voyant le paquet volumineux, dont émanait un délicieux parfum fort alléchant.

— Ceci, Mouette, est notre déjeuner ! Commença-t-il. Je viens de faire les boutiques, j’ai pensé que cela pourrait vous plaire !

Il déballa le paquetage et en sortit un plat en grès contenant poulet rôti bien dodu accompagné de pommes de terre façon boulangère ainsi qu’un beau morceau de tomme de brebis et une belle miche de pain blanc.

Les deux sœurs étaient émerveillées ; c’était là des mets bien trop onéreux qu’elles n’avaient pas les moyens de se procurer. Les saveurs dégagées par les aliments embaumaient à présent la pièce.

— Waouh ! s’écria Adèle, la bave aux lèvres et fascinée par tous ces beaux plats disposés devant elle.

Ambre resta muette, trop ébahie par la vue de ce copieux repas qu’ils s’apprêtaient à manger ensemble.

— Tout provient d’Iriden ! Poursuivit-il, et j’ai pris le pain à La Bonne Graine spécialement pour toi Mouette. Je nous ai également pris là-bas une tarte Tatin pour le dessert. Je ne savais pas ce que vous préfériez.

Ambre le remercia chaleureusement et envoya Adèle se laver. Elle fit asseoir le jeune homme à table et lui servit sa boisson. Pour conserver le repas au chaud, elle fit tourner doucement son four.

Dès qu’Anselme fut servi, elle se posa face à lui et s’alluma une cigarette. Elle fut agréablement surprise de le voir porter son médaillon en forme de corbeau, celui-ci était épinglé sur son veston.

L’objet était en argent finement ciselé, l’oiseau était représenté en relief, vu d’en haut, les ailes à demi-déployées. Un socle plus moderne, comportant quelques fioritures, venait donner de la profondeur au bijou sur lequel était gravé, en fines écritures : Anselme von Tassle.

— Je ne crois pas t’avoir vu le porter l’autre jour ! Nota-t-elle en pointant le médaillon.

Elle prit une bouffée de cigarette et le regarda droit dans les yeux, songeuse.

— En quel honneur nous offres-tu ce précieux repas ?

Anselme but une gorgée et esquissa un sourire.

— Tu ne t’en souviens pas ? Nargua-t-il. C’est mon anniversaire aujourd’hui, nous sommes le premier mai. Et je tenais à célébrer ce jour si particulier avec vous.

Ambre le regarda avec étonnement.

— Bon… bégaya-t-elle. Bon anniversaire ! Je ne m’en souvenais pas en effet, tu es majeur maintenant, non ?

— C’est exact !

Elle était confuse. Maintenant Anselme pouvait se transformer si l’envie lui en prenait. Elle ne savait pas très bien pourquoi, mais cette nouvelle lui donna un pincement au cœur.

Adèle revint de la salle d’eau et la jeune femme prit sa suite. La petite affichait une mine réjouie et contemplait Anselme, les yeux brillants. Le garçon lui adressa un sourire entendu et but sa boisson pendant qu’elle lui racontait sa vie trépidante d’enfant de six ans.

Ambre revint quelques instants plus tard, habillée d’une chemise bleu outremer à décolleté et d’un jean. Elle avait laissé ses cheveux détachés, lui donnant une allure féline.

Pendant ce temps-là, Adèle avait mis la table, toute heureuse de sa contribution et ravie à l’idée de manger un somptueux repas. Elle trépignait d’impatience. Anselme se munit d’un couteau, coupa la volaille et en servit un bon morceau par assiette.

— Hum ! C’est trop bon ! S’exclama la petite, ravie. Dis Ambre, pourquoi est-ce qu’on n’en mange pas tous les jours du poulet ? En plus on en a trois à la maison !

— Tout simplement parce qu’on n’a pas les moyens d’en acheter ! Rit-elle nerveusement. Et puis tu te verrais manger les nôtres ? On n’aurait plus jamais d’œufs si on faisait ça !

— Non, c’est vrai ! Répondit Adèle, faisant la moue. Je les aime bien nos cocottes !

Anselme réfléchissait, il voulait proposer son aide, mais il avait peur d’embarrasser Ambre ou de la contrarier, le sujet était délicat. Il savait que son amie était trop fière pour pouvoir accepter une telle demande.

Le poulet et les pommes de terre furent rapidement engloutis. Ambre en garda quelques morceaux de côté afin d’en faire un bouillon pour la semaine. Anselme découpa la tomme, celle-ci était ferme et tendre et sa saveur légèrement boisée se mariait parfaitement avec le pain de froment encore frais.

Quant au dessert, la tarte fut exquise : elle était sucrée comme il le fallait, la pâte encore croustillante et les pommes fondantes et caramélisées à souhait. Il s’agissait de la grande spécialité pâtissière de cette boulangerie, en plus de leur pain.

Adèle aima tellement la tarte qu’elle en reprit une part et nomma officiellement ce dessert comme étant son préféré ; sous les yeux ahuris des deux autres, se demandant comment un si petit corps pouvait encaisser autant de nourriture.

En fin de repas, Ambre leur servit un thé. Tous étaient avachis sur leurs chaises, repus. La jeune femme ne se souvenait pas de la dernière fois qu’elle avait aussi bien mangé.

Dès que le déjeuner fut achevé et que tous furent suffisamment reposés, il leur proposa une balade équestre jusqu’au vieux phare afin de digérer. Ambre prit son manteau et s’habilla pour sortir tandis qu’Adèle se para de son imperméable. Puis l’aînée alla chercher Ernest dans son box.

Le poney, tout comme Japs, était excité à l’idée de se balader et trottait autour d’eux. Adèle s’installa confortablement sur le petit cheval, à cru. Anselme monta sur Balthazar et aida Ambre à se hisser derrière lui.

Le groupe partit au pas le long d’un chemin étroit, se faufilant entre les enclos où brebis et moutons paissaient calmement dans les clairières environnantes. Il régnait ici une douce harmonie accentuée par la légère brise qui venait chatouiller leur visage.

Ambre tenait fermement le cavalier par la taille, la tête nichée proche de son cou duquel émanait une délicieuse senteur de fleur de bleuet.

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