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NORDEN – Chapitre 12

  • Chapitre 12 – Enguerrand

Enguerrand était à la taverne ce jour-là, installé à une table, située dans coin, où il observait tranquillement la foule et prenait des notes. Ambre s’approcha afin de lui prendre sa commande.

À sa vue, l’homme eut un sourire franc qui se changea en rictus lorsqu’il aperçut son état. En effet, la jeune femme avait les traits de son visage tirés et avait le bout des lèvres en sang à force de les avoir mordillées nerveusement.

— Bien le bonjour, mademoiselle ! Dit-il avec un accent. Comment allez-vous ma chère ? Je vois à votre mine renfrognée que vous avez quelques tracas !

Il lui prit la main et lui déposa un baiser comme il était de courtoisie puis il l’invita à se joindre à sa table afin de lui changer les idées. Ambre regarda Beyrus qui haussa les épaules, lui signifiant qu’il ne voyait pas d’inconvénient à cela, car il n’y avait pas grand monde dans la salle. Le scientifique lui commanda deux verres de whisky.

— Je vous l’offre, mademoiselle ! Vous avez l’air bien contrariée ! Comment un si joli visage peut-il afficher une mine aussi triste ! Auriez-vous quelques ennuis ?

Ambre lui signifia qu’elle allait bien malgré les circonstances et lui demanda d’éviter d’aborder ce sujet.

Le jeune homme lui sourit :

— Dans ce cas, puis-je vous poser quelques questions si vous n’y voyez aucun inconvénient ? Cela permettra de vous changer les idées.

Ambre rit de ses manières et accepta volontiers l’interrogatoire, rares étaient les gens à parler avec un air aussi mesuré et d’autant de politesse à Varden. Beyrus arriva auprès d’eux et leur servit leur boisson. Ils trinquèrent et Enguerrand prit son carnet en main et commença à lui poser des questions.

Malheureusement, il n’apprit rien de concret. Il n’existait que peu d’écrits et d’œuvres subsistantes qui puissent relater leur mode de vie noréen sur le territoire aranoréen. Les seules inscriptions restantes étaient les runes protectrices gravées dans le bois devant les entrées de village. Celles-ci avaient pour vocation de protéger le lieu des intempéries, des maladies ou des mauvaises récoltes.

Ambre n’ayant pas grandi dans la culture purement noréenne, ne connaissait ni l’histoire de son île ni celle de son peuple.

Elle savait que Norden était jadis composée de quatre tribus : les Hrafn, peuple corbeau du Nord, les Korpr, peuple corbeau du Sud, les Ulfarks, peuple loup et les Svingars, peuple sanglier. Lors de leur arrivée sur l’île, trois cent sept ans auparavant, les aranéens s’étaient établis en territoire Hrafn et avaient fusionné avec une grande partie de ce peuple afin de former le peuple aranoréen, dont Ambre et la majorité des noréens de Varden étaient les descendants.

Elle mentionna brièvement Jörmungand et Alfadir, ne connaissant rien à leur sujet hormis qu’ils étaient considérés comme les entités de Norden, vénérés et respectés de tous les noréens. Le premier habitait les profondeurs de l’océan et le second, en plein cœur des forêts sauvages du centre de l’île.

Puis elle lui parla de leur faculté à pouvoir se transformer en animal une fois arrivé l’âge adulte. Ils avaient déjà évoqué ce sujet de très nombreuses fois, mais Enguerrand était si passionné par ce phénomène qu’il revenait sans cesse là-dessus, espérant à chaque fois décrocher un détail supplémentaire.

— C’est toujours aussi captivant ma chère ! Dit-il en plongeant son regard en partie caché derrière ses lunettes dans les yeux ambrés de la jeune femme.

Puis il loucha sur son médaillon en forme de chat qu’elle portait en guise de broche, bien mis en valeur sur son pull couleur vert bouteille.

— Votre médaillon vous va vraiment à ravir ma chère, il reflète l’éclat de vos yeux, c’en est fascinant ! M’autoriseriez-vous à le voir de plus près cette fois-ci ?

Ambre hésita puis l’enleva avec précaution et le lui tendit. Il prit délicatement le bijou et l’examina, subjugué.

— Donc si je comprends bien, si jamais vous devez vous transformer ce serait en chat que vous vous changeriez ?

— En effet, acquiesça-t-elle, un chat viverrin plus exactement.

— Un chat viverrin ? S’enquit-il. Je ne crois pas en avoir déjà croisé un sur l’île, ou du moins par sur le territoire.

— En effet, je n’ai pas l’impression que ce soit un totem très répandu. Je ne crois pas d’ailleurs avoir déjà vu ou connu quelqu’un l’ayant porté.

Le scientifique l’observa encore quelques instants, effectua un rapide croquis et le lui rendit.

— Mais qu’est-ce qui détermine l’animal que vous deviendriez une fois que vous êtes né ? C’est en fonction de votre caractère, d’une particularité physique ou du cycle lunaire ?

— Oh rien de ça… personne ne le sait vraiment ! Avoua-t-elle. Apparemment, ce sera l’île de Norden, elle-même, et c’est la Shaman qui le révèle aux parents. Seulement, celle du territoire aranéen n’est plus là et elle était la seule à connaître le secret des totems et de nos ancêtres ; elle n’a pas transmis son savoir à d’autres. Elle a disparu du jour au lendemain, sans laisser de trace, il y a six ans. Certains pensent qu’elle est morte et d’autres disent qu’elle est encore en vie, mais qu’elle serait allée rejoindre les terres noréennes. Elle était la seule à être autorisée à traverser les deux territoires. Le dernier à avoir été baptisé a été Louis, un ami d’Adèle. Pour les enfants nés après, ce sont les parents qui leur ont sculpté ou offert un bijou en forme d’animal, mais il n’est en aucun cas représentatif de l’enfant ; c’est juste pour le folklore.

— Donc, pour votre sœur cadette, la petite albinos, personne n’est sûr de son totem ? S’étonna-t-il.

— C’est bien ça ! Adèle ou plutôt Mouette, comme elle veut qu’on l’appelle, possède un petit totem en bois sculpté par moi-même représentant un oiseau. Je voulais lui donner ce symbole, car il est porteur d’espoir et de liberté. Mais rien ne dit qu’elle se transformera de la sorte plus tard. Après, si on veut réellement savoir son animal-totem, il existe encore les Shamans des trois autres tribus noréennes. Mais je doute fort qu’ils veuillent communiquer avec vous, même avec nous, les aranoréens. Après tout, nous sommes considérés comme des enfants de parias, car nos ancêtres ont osé se laisser « domestiquer » par les aranéens.

— Qu’en est-il de vous, mademoiselle ! Vous qui osez parler avec un intrus de Pandreden, la Grande-terre, comme vous l’appelez ? Vous êtes une hérétique ! Ajouta-t-il, narquois.

— Je préfère être une hérétique plutôt qu’une soumise mon cher Enguerrand ! Railla-t-elle.

Le scientifique eut un petit rire. Puis il essuya ses lunettes et plongea à nouveau son regard sur son médaillon.

— Et pour la métamorphose comme vous dites, comment vous changez-vous ? C’est volontaire ? Vous pouvez redevenir humains ou vous changer comme vous le souhaitez ?

Ambre but une gorgée de whisky et s’alluma une cigarette. Cherchant une réponse simple et précise :

— La transformation est quelque chose d’inné chez nous. Il faut juste attendre l’âge adulte, soit dix-huit ans et non dix-sept comme chez vous. On peut alors prendre la forme de notre animal-totem afin de vivre une nouvelle expérience de vie. Mais on peut aussi décider de le faire bien plus tard si on en a ni l’envie ni le besoin immédiat. Beaucoup le font à partir de quarante ans, une fois qu’ils ont eu des enfants et les ont vus grandir jusqu’à devenir eux-mêmes des adultes. Car une fois le choix de métamorphose effectué, il est impossible de redevenir humain à nouveau. Cette transformation fait perdre une grande partie de nos souvenirs. Les noréens se retrouvent souvent perdus un premier temps et puis les instincts naturels animaliers viennent prendre le dessus. Néanmoins ils sont capables de reconnaître leur famille, leurs alliés et leurs ennemis.

Enguerrand, les yeux brillants, était happé par son récit. Bien sûr, tous les aranéens connaissaient le pouvoir de transformation de leurs colocataires et le jeune scientifique avait également été mis au courant de l’affaire dès qu’il eut foulé Norden. Mais pour garder leur tranquillité et leur monopole sur l’île, les aranéens décidèrent de ne pas ébruiter la nouvelle sur la Grande-terre. Ils avaient peur que d’autres empires, plus puissants, ne viennent assaillir ou réquisitionner l’île afin d’y mener diverses expériences sur ces êtres si spéciaux.

Les aranéens préféraient au contraire, s’acclimater à leur « don » si particulier et à leur compagnie. L’île les intéressait principalement pour ses ressources ainsi que pour son emplacement stratégique, à l’abri des ennemis. Toute personne ayant fait le choix de vivre sur Norden devait à tout jamais abandonner l’espoir de rentrer un jour sur la Grande-terre.

Les deux navires marchands qui faisaient régulièrement la navette entre l’île et Providence s’assureraient à chaque départ de ne pas être suivis ou d’embarquer de passagers clandestins.

Le monde commençait à affluer à la taverne, Ambre finit sa cigarette et prit congé d’Enguerrand afin de retourner travailler. Pendant qu’elle servait, elle le voyait en train d’écrire dans son carnet, notant à une vitesse folle tout ce qu’il venait d’apprendre.

Avant de rentrer chez lui, le jeune homme l’invita à venir visiter son atelier afin de lui présenter ses collaborateurs scientifiques avec qui il travaillait. Celui-ci était situé à l’observatoire, au Nord de l’île, dans un coin isolé. Elle accepta l’invitation et ils se mirent d’accord sur une date éventuelle.

Une fois son service terminé et les clients partis, elle prit un morceau de papier sur lequel elle nota un mot à l’intention d’Anselme qu’elle tendit à Beyrus. Celui-ci le prit et lui donna en échange un sac contenant quelques restes de nourriture.

Il faisait bon dehors, l’air était doux et aucun nuage ne parsemait le ciel. Les étoiles et la lune montante étaient visibles, offrant un beau panorama sur les constellations. Ambre ne mit pas longtemps à regagner son logis.

Adèle l’attendait, assise sur le perron et tenait entre ses mains Pantoufle, qui s’adonnait d’aise, les pattes pendantes et la bave aux lèvres. L’animal ronronnait. L’aînée s’approcha et vit que la petite avait les yeux gonflés et rougis ; de toute évidence, elle avait pleuré toute la soirée. Elle n’avait même pas daigné rejoindre sa grande sœur pour déjeuner en sa compagnie et avait rejoint seule le cottage.

Quand elle vit sa grande sœur arriver, Adèle posa le chat sur le côté et le félin, tout juste sorti de sa rêverie, ronchonna. Elle se leva et, sans un mot, se lova dans ses bras. Ambre l’embrassa sur le front et s’excusa vivement pour son attitude de ce matin. Pour se faire pardonner, elle était allée lui acheter une brioche à La Mésange Galante et allait lui offrir pour le dîner.

Pour l’instant, la petite était encore bien triste et inconsolable. C’était souvent comme ça dans les deux jours qui suivaient le départ de leur patriarche ; elle faisait des cauchemars et devenait capricieuse et grognonne. Ambre décida de la faire dormir auprès d’elle, dans son lit. Adèle adorait s’engouffrer entre les bras de sa grande sœur et aimait plus que tout sentir son odeur et sa chaleur.

Pendant que la jeune femme mangeait son dîner, elle demanda à Adèle de lui raconter sa journée, puis lui donna son dessert. Cela égaya la petite qui reprit, l’espace d’un instant, son entrain habituel, croquant avec avidité dans sa friandise qu’elle dégusta en quelques bouchées à peine. Une fois le repas avalé, Ambre fit une brève toilette puis alla se coucher auprès d’elle.

La cadette pleurait à nouveau et tremblait de tous ses membres. Pour la rassurer, l’aînée lui chanta la berceuse que sa mère, jadis, chantait pour elle :

« Dors mon doux chaton

Et cesse tes pleurs

Je suis là pour apaiser tes peurs

Nos cœurs battent à l’unisson

Endors-toi

Du calme mon doux chaton

Sèche tes larmes

Et oublie ce drame

Nos cœurs battent à l’unisson

Endors-toi »

Elle encerclait sa petite sœur de toute sa taille. Adèle paraissait si minuscule et vulnérable. Elles s’endormirent, rejointes par Pantoufle, entré discrètement, qui se lova entre elles, ronronnant de plaisir.

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