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NORDEN – Chapitre 11

  • Chapitre 11 – Le départ

Un mois venait de s’écouler. Le ciel était voilé et le vent soufflait fort. Adèle, Ambre et leur père étaient installés à bord d’une barque qu’ils venaient de louer au port de Varden pour quelques sous.

Ils prenaient le large, un filet de pêche avec eux. Adèle se laissa bercer par le mouvement des vagues faisant tanguer le bateau. Elle se plaça sur la proue et imita les mouettes qui volaient autour d’elle. Elle tournait sur elle-même, les bras tendus, son ciré jaune ondoyant au vent.

Une fois qu’il trouva le lieu adéquat, Georges lâcha l’ancre et, avec l’aide de son aînée, largua le filet. Ils passèrent le samedi matin ainsi, espérant avoir de belles prises pour le déjeuner.

Pendant qu’elle patientait, Ambre, crispée, tirait frénétiquement sur sa cigarette. Elle ne savait pas nager et le fait de se retrouver ainsi isolée au milieu d’une aussi grande étendue d’eau la rendait nerveuse. D’épaisses gouttes d’eau venaient se poser sur son visage, laissant un délicieux dépôt d’eau iodée sur le bout de ses lèvres qu’elle ne pouvait s’empêcher de mordiller, allant jusqu’à les faire saigner. Ses longs cheveux roux ondulaient à la brise, tranchant significativement avec l’étendue bleutée qui s’étalait autour d’elle, à l’infini.

Tous trois étaient vêtus chaudement : pulls, gants et écharpes étaient de rigueur. La fraîcheur du large était connue et il valait mieux ne pas tomber malade en cette saison.

La pêche fut fructueuse, ils rentrèrent au port aux alentours de onze heures avec une dizaine de sardines et un bar. Ils allaient pouvoir se régaler, manger un copieux repas et garder le reste pour faire un fond de bouillon.

Les docks étaient bondés, les gens allaient et venaient, les bras chargés de caisses et de grands sacs en toile. Plusieurs charrettes récupéraient la pêche du jour, les attelages se succédaient les uns derrière les autres, à la chaîne. Les poissons et les crustacés étaient disposés sur des tonnelets, déchargés à même le sol par des marins grossiers, surmenés et à l’hygiène plus que déplorable. Les cochers achetaient les cagettes par dizaines afin d’achalander les marchands et les commerces du centre des villes.

Les effluves dégagés par le port étaient insupportables : mélange de poissons, de charbon et de sueur. Il régnait ici un chaos organisé où chaque pêcheur avait sa place et vendait à la criée, hélant les clients de leur voix grave et portante. La clientèle était tout aussi rustre, grossière, n’hésitant pas à bousculer ou à crier pour se faire comprendre.

Adèle ne semblait pas gênée par le chahut, se faufilant gaiement entre les paires de jambes. Elle sautait dans les flaques d’eau et s’amusait à chasser les mouettes qui se trouvaient sur les étals lorsque son regard se posa sur un gigantesque oiseau, perché au-dessus d’un bec de gaz et qui contemplait paisiblement la vaste scène de désordre qui se s’étendait devant lui.

— Oh ! Regardez ! Fit-elle, émerveillée par cet imposant oiseau au plumage blanc et gris, dont le bout des ailes était tacheté de plumes noires. C’est quoi comme oiseau ? J’en ai jamais vu d’aussi gros !

Elle pointa du doigt l’animal afin de le montrer à son père et sa grande sœur.

— Ceci ma fille est un albatros hurleur, répondit-il d’une voix forte afin qu’elle puisse l’entendre, il n’en existe pas beaucoup sur l’île et c’est le plus gros oiseau au monde.

— Wahou ! S’exclama-t-elle en triturant son médaillon. Oh ! Que j’aimerais être aussi grande que lui ! C’est encore mieux qu’une mouette !

Georges ébouriffa les cheveux de sa cadette et continua sa route. Pour ne pas la perdre de vue, Ambre lui prit la main et toutes deux s’en allèrent à la suite de leur père. Adèle, toujours subjuguée par l’oiseau, ne pouvait décrocher son regard de l’animal qui semblait l’observer également d’un air digne.

Dans ce tumulte, un marin officier vint à leur rencontre. Il portait un costume bordeaux à galons dorés sur lequel était épinglé un médaillon de cuivre en forme de coq ainsi qu’un écusson contenant les initiales L. D. en référence au marquis Lucius Desrosiers, le propriétaire du navire.

— Bien le bonjour Georges ! S’exclama l’homme posément. J’ai des nouvelles pour toi !

— Bonjour Rufùs ! Répondit-il. De quoi s’agit-il ?

Rufùs Hani était un noréen grand et musclé et descendant direct du peuple Ulfarks. Il était le fils cadet de Hangàr Hani, gérant de la carrière Nord, un territoire indépendant, et chef de la ville de Forden. Sa peau et ses cheveux étaient noirs, mettant en valeur son sourire et ses yeux marron clair. Il avait quitté les carrières et s’était reconverti dans la marine où il travaillait à bord de la Goélette en tant que second aux côtés du Capitaine William de Rochester. Il aimait la compagnie de Georges qu’il considérait comme son ami.

— Le Capitaine a reçu l’ordre de repartir en mer. L’aventure reprend. Le départ a lieu mardi matin cinq heures ; chargement de minerai cette fois-ci. Les hommes de Hangàr viendront nous donner un coup de main pour le chargement.

Georges paraissait confus, il ne s’attendait pas à reprendre le large aussi rapidement. Il salua son acolyte et reprit la route.

Adèle marchait devant, les bras croisés et les sourcils froncés. Elle faisait la tête et ne comprenait pas que son père acceptait de les abandonner aussi rapidement. Ambre demeurait silencieuse, le cœur lourd. Elle savait qu’il y avait une grande chance pour que leur père ne survive pas à ce trajet.

Depuis un mois qu’il était là, il ne s’était toujours pas rétabli complètement. Elle avait peur que ce voyage ne soit celui de trop. Mais elle avait bon espoir que son père tiendrait sa promesse et se transformerait s’il se sentait défaillir.

***

Il était près de neuf heures ce mardi lorsque Ambre arriva au travail. Elle était contrariée, son père venait de partir tôt ce matin-là. Elle angoissait, le pauvre homme paraissait terriblement affaibli, il n’avait cessé de tousser et de cracher pendant tout son temps à Norden. De plus, Adèle n’avait pas arrêté de pleurer de toute la matinée alors qu’elle l’accompagnait à l’école.

La fillette était inconsolable, ses pleurs étaient déchirants et l’aînée ne savait plus quoi faire pour la calmer et dû se résoudre à la gifler afin de lui faire comprendre que ses pleurs étaient inutiles ; ce qui avait eu le don de la faire taire. Mais la jeune femme s’en voulait terriblement d’avoir effectué ce geste d’une telle violence ; jamais elle ne s’était permis de faire cela auparavant. Cependant, elle était si anxieuse à l’idée que leur père ne rentre pas que les appréhensions de sa sœur ne faisaient que décupler son anxiété.

Profondément énervée, elle entra dans la taverne, jeta ses affaires dans un coin et alla rejoindre l’arrière-cuisine afin de commencer son travail. Mais à peine avait-elle entrepris son nettoyage que Beyrus, souriant, lui tendit une lettre.

— Tiens ma grande, annonça-t-il, c’est de la part d’Anselme, j’espère que ça va te faire passer cette tête de déterrée ou je risque de ne pas avoir de clients si tu te comportes de cette manière toute la journée. Ressaisies-toi un peu, veux-tu !

À ces mots, la jeune femme, piquée au vif, s’excusa en hâte. Pour toute réponse, le géant lui donna une tape amicale sur l’épaule et retourna aux fourneaux.

Elle prit une grande inspiration afin de faire baisser la colère qu’elle avait en elle et regarda la lettre avec attention ; elle était écrite de la main d’Anselme, une très jolie écriture effilée et lisible, digne des gens de noble éducation. Le jeune homme lui proposait de venir passer le samedi après-midi prochain sur les plages du phare en sa compagnie.

Elle sentit son cœur s’accélérer lorsqu’elle la lut ; les deux jeunes avaient recommencé à renouer le dialogue et tentaient de se libérer un soir dans la semaine afin de discuter autour d’un verre, à la taverne. Elle la rangea dans la poche de son pantalon et se remit au travail. Elle était confuse et ne savait pas si c’était dû au départ de son père ou si c’était simplement la perspective de revoir son ami qui la chamboulait autant.

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