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NORDEN – Chapitre 15

  • Chapitre 15 – L’observatoire

Ambre venait de terminer son service de la matinée lorsque Enguerrand vint la rejoindre à l’entrée de la Taverne de l’Ours. Il était bien habillé, avec élégance et distinction. Il se déplaçait en calèche, un véhicule emprunté à son travail, tiré par deux chevaux à la robe Isabelle. Il fit monter Ambre à ses côtés puis allèrent récupérer Adèle à la sortie de l’école.

Ambre ne se souvenait pas de la dernière fois qu’elle était montée à bord d’un véhicule. Le bruit des sabots claquant contre le pavé était apaisant de même que les secousses légères de la voiture.

En les voyant arriver Adèle, ravie, eut les yeux pétillants. Enguerrand descendit et la fit grimper à bord.

L’attelage avançait au petit trot, roulant sur la large chaussée pavée, bondée de carrosses et de fiacres ; c’était l’heure de pointe et bon nombre de bonnes familles aranéennes se rendaient à leur maison de campagne pour y passer la fin de semaine, profitant du calme et de la tranquillité des terres.

Ils quittèrent Varden par la sortie Est pour se diriger vers le Nord-Est de l’île, à deux bonnes heures de voyage à cheval. La balade était agréable, Adèle était émerveillée par le paysage qui se dessinait devant elle. Les deux sœurs ne venaient que très rarement sur la partie Nord de l’île, bien loin de leur logis.

Dans un premier temps, les vastes champs de céréales et de légumes s’étendaient à perte de vue, interrompus par endroits par quelques parcelles de bois ainsi que par des lacs et des étangs où bon nombre d’oiseaux tels que des cygnes, des canards ou des hérons barbotaient paisiblement.

De vieilles maisons, isolées ou regroupées en hameaux et villages, faites de bois ou de pierre, égayaient la route ainsi que des demeures beaucoup plus imposantes et majestueuses.

Puis le paysage changea brusquement. La route qui était relativement calme jusque-là, était à présent empruntée par de nombreux tombereaux chargés de roches, de paillages et de bois. La majeure partie des cavaliers et des porteurs avaient une mine épouvantable. Ils étaient sales, avaient le teint gris et portaient des vêtements en haillons. Ils avaient l’air pour la plupart épuisés ou malades.

À cette vision, Ambre, le cœur serré, se souvint des paroles d’Anselme.

Quelle injustice ! Pauvres gens…

— C’est le chemin qui mène vers les carrières rocheuses, de la pointe Nord-Est de Norden, le territoire indépendant des Hani, expliqua Enguerrand, voyant les deux demoiselles interdites. On les apercevra au loin lorsque nous arriverons à l’observatoire ainsi que le village minier d’Eroden et un bout de la grande ville de Forden.

— Ça sert à quoi les carrières ? S’enquit Adèle.

Enguerrand la regarda avec douceur et tenta de lui expliquer ce concept le plus simplement possible :

— Elles permettent d’extraire la roche des falaises. Le minerai extrait est acheminé via le transport équin et nautile jusqu’aux villes pour les agrandir et construire de nouvelles demeures et de prodigieuses institutions. Le peuple aranoréen ne cesse de s’accroître et de s’étendre.

Ambre eut un petit rire intérieur : Je doute fort, cher Enguerrand, qu’elle ait compris la moitié de vos mots !

— Waouh ! Fit la petite, subjuguée.

— Ne croyez-vous pas que le territoire aranoréen de l’île est trop petit pour accueillir autant de personnes ? Demanda Ambre avec une pointe d’inquiétude. Cela ne serait pas dangereux de perdre des surfaces de terres cultivables ? D’autant que les noréens des tribus ne nous céderont pas davantage de terres dorénavant.

— Non ma chère ! Répondit-il avec vigueur. Ne soyez donc pas alarmiste. L’île est bien assez grande pour nourrir tout le monde. Et la liaison maritime avec Pandreden nous permet de pouvoir nous approvisionner régulièrement en ressources supplémentaires, en échange de minerai. Comme ça, si jamais l’île connaît une année désastreuse et que les récoltes sont mauvaises, les habitants ne mourront pas de faim.

Vous devriez dire que seulement les riches aranéens ne mourront pas de faim ! Songea Ambre avec aigreur en regardant, dépitée, les visages décomposés de ces hommes et de ces femmes qui se succédaient le long de la route, à la chaîne, telles des bêtes d’attelage.

L’observatoire se dessinait à l’horizon. C’était un édifice de belle taille, tout en longueur fait de planches de bois blanchies. Il était composé de grandes baies vitrées faisant face à l’océan et comportait une tourelle dans laquelle trônait l’imposante lentille d’un télescope.

Une grande serre toute en verre se tenait juste à côté, où de nombreuses plantes étendaient leurs imposants feuillages et arboraient des fleurs aux couleurs somptueuses et vives, s’entremêlant à la manière d’un bosquet. Une écurie était également construite et pouvait accueillir une douzaine de chevaux.

Quatre gardes en tenue militaire gardaient les lieux. Ils portaient une veste rouge, aux bords bleus, ornée de plusieurs rangées de boutons dorés finement travaillés. Leurs bottes de cuir noir montaient jusque sur les genoux, recouvrant une grande partie de leur pantalon blanc immaculé. Tous se tenaient droits, un chien à leurs côtés ; d’imposants molosses à l’allure de doberman, à la mâchoire carrée et au regard mauvais.

A la vue de ces hommes, Ambre, inquiète fronça les sourcils et émit un grondement guttural.

— Ne vous inquiétez pas pour les gardes ! Les rassura Enguerrand, ils sont simplement là pour protéger les lieux, il y a eu un cambriolage récemment et il paraît qu’un loup rôde dans les environs, s’il pouvait éviter de se promener par ici cela nous arrangerait bien.

Enguerrand sauta du véhicule et aida les deux jeunes femmes à descendre. Il proposa son bras à Ambre, par politesse, et le trio s’avança jusqu’à l’entrée. Les sœurs regardaient le paysage avec intérêt. L’observatoire se situait en bord de falaise et à l’orée d’un bois. Le bruit des vagues se fracassant contre les parois, résonnait dans toute la vallée.

Au loin, d’étranges machines d’acier se dessinaient aux abords de la carrière. Elles se balançaient et martelaient le sol rocheux de toute leur force, produisant un vacarme épouvantable et faisant trembler la terre par moments. De la fumée noire et dense s’échappait de ces imposants monstres de fer, froids et intimidants.

Ambre semblait pouvoir sentir d’ici, les odeurs âcres et persistantes des machines et du feu. Au pied de ceux-ci, elle pouvait distinguer subtilement la silhouette d’un des deux villages miniers.

Le scientifique ouvrit la porte de l’observatoire et les invita à entrer.

L’intérieur était spectaculaire. Chaque coin comportait de grandes bibliothèques contenant plusieurs rangées de livres, de bibelots et de bocaux en tout genre. Les murs étaient placardés d’affiches diverses et variées sur l’anatomie, la biologie, la géologie ou encore l’astronomie. Des spécimens d’animaux, notamment des oiseaux et des mammifères étaient empaillés ou mis en bocaux dans du formol. Des plantes par dizaines étaient disposées ici et là ; toutes avaient des formes, des tailles et des couleurs uniques et formaient une drôle de jungle. Au centre de la pièce se tenaient d’imposantes tables sur tréteaux de bois sur lesquelles livres, outils et papiers étaient anarchiquement disposés.

Les lieux sentaient la cire d’abeille et l’alcool, mêlé aux parfums enivrants des fleurs.

Il devait y avoir une petite dizaine d’individus présents. Enguerrand les présenta un à un. Tous avaient une spécificité bien à eux. La majorité était des hommes, et deux d’entre eux, les plus âgés, leur adressaient des regards réprobateurs voire dédaigneux ; les sourcils froncés et un rictus au coin des lèvres. Presque tous étaient d’origine aranéenne, hormis Charles et Enguerrand qui provenaient de la Grande-terre. Tous avaient la peau blanche et leur âge variait entre vingt et soixante ans.

Ainsi, il y avait Pascal et Isidore, deux frères botanistes, encore bien jeunes, chargés de l’étude des végétaux. Ils répertoriaient les espèces de l’île et tentaient de les bouturer avec des nouvelles issues de la Grande-terre. Ils collectionnaient des plantes qu’ils mettaient en pot et accrochaient ici et là et confectionnaient de somptueux herbiers. Isidore, le plus vieux des deux, essayait de synthétiser les essences végétales afin de vendre ses huiles aux artisans parfumeurs. Ils tentaient également de mettre au point de nouvelles décoctions afin de créer remèdes et onguents à partir d’anciens récits récoltés auprès des populations noréennes.

Anatole, Philippe et André étaient passionnés par la faune locale, surtout par le nombre incroyable d’espèces se trouvant sur un si petit territoire. Ils analysaient le comportement plus ou moins étrange des animaux sauvages de Norden, remarquant que certains spécimens ne vivaient pas de la même façon que leurs semblables de la Grande-terre.

Bien entendu, aucun d’entre eux ne s’était rendu là-bas, mais ils faisaient importer bon nombre d’ouvrages scientifiques afin de comparer les écrits avec les leurs. Ainsi, ils avaient constaté beaucoup de disparités entre deux espèces similaires ; surtout en ce qui concernait les prédateurs, bon nombre d’entre eux ne s’attaquaient pas aux noréens et s’approchaient d’eux sans crainte. Les espèces de Norden possédaient également des caractéristiques inédites que ce soit au niveau du pelage ou de la morphologie.

Enguerrand, Stephan et Charles étaient spécialisés dans le domaine de l’anthropologie. C’est-à-dire l’étude des humains selon plusieurs critères tels que la biologie, l’anatomie ainsi que l’aspect culturel, la langue ou encore la religion. Stephan avait grandi sur Norden et avait depuis toujours été passionné par ses amis noréens et leur don.

L’anthropologie était le dernier sujet d’étude à avoir été instauré dans cet observatoire et les recherches sur le sujet ne faisaient que commencer. Il ne restait que très peu de récits conservés d’avant la fermeture des frontières, deux cents ans plus tôt, ou concernant le mode de vie noréen. Et les noréens du territoire avaient presque tous oublié les valeurs et coutumes de leurs ancêtres. Les trois anthropologues étudiaient uniquement les aranoréens, laissant les populations des tribus tranquilles.

Lars et Jean, les deux doyens, se concentraient sur le domaine géologique. C’était grâce ancêtres de Lars, eux aussi géologues, que la carrière avait pu être découverte il y a près de deux siècles. Là-bas vivait la tribu des Ulfarks, le peuple loup, exploitant d’ores et déjà les carrières afin de créer d’immenses galeries souterraines, fortes utiles en cas d’éventuelle attaque ennemie.

Lors d’une étude de terrain au Nord-Est de l’île, les géologues découvrirent que le minerai extrait de la carrière comprenait une grande quantité d’or. Cette denrée valait extrêmement cher sur la Grande-terre et était devenue la principale valeur marchande à exporter. Ainsi, ils demandèrent une alliance avec les Ulfarks afin de créer un territoire autonome où prospérer et faire fortune ; comme ce territoire venait tout juste de leur être cédé par Alfadir et que ceux-ci devaient quitter les lieux, certains d’entre eux acceptèrent volontiers. L’une des plus puissantes familles Ulfarks, baptisée Hani, décida de rester et de prendre le commandement de la région afin d’instaurer son pouvoir.

Pierre et Joseph, des hommes discrets, étaient astronomes et passaient la plupart de leur temps, seuls dans la tour de l’observatoire. Ils vivaient majoritairement de nuit et se sociabilisaient peu. Ils n’étaient d’ailleurs pas présents actuellement.

Pour finir, Marie et Elizabeth, les deux femmes du groupe, répertoriaient et écrivaient les rapports remis par leurs confrères. Rapports qu’elles illustraient à l’aide d’esquisses, de peintures ou d’aquarelles. Elles avaient sensiblement le même âge, mais paraissaient totalement opposées de par leur caractère. La première affichait un sourire franc et les regardait avec bienveillance tandis que la deuxième les observait avec dédain, la mine renfrognée et les bras croisés.

Adèle était fascinée par les dessins si précis et réalistes de la jeune dessinatrice ; la plupart représentant des oiseaux marins. Intriguée, elle alla joyeusement auprès de Marie et la questionna.

Tous semblaient impressionnés par la peau d’albâtre de la petite albinos ainsi que par la couleur d’yeux si particulière d’Ambre, les dévisageant sans gêne et parlant entre eux par messes basses.

Qu’ils sont bizarres ces scientifiques ! C’est à croire qu’ils n’ont jamais vu de gens comme nous… on ne doit pas être les seules à avoir ces caractéristiques quand même ! S’étonna Ambre.

Une fois les présentations faites, Enguerrand leur fit faire le tour de la pièce.

Adèle était estomaquée par le nombre de squelettes et d’animaux conservés dans du formol. Elle n’avait jamais vu ça et cela la répugnait. Elle eut même un haut-le-cœur en voyant un squelette humain, très certainement noréen, étendu de tout son long sur la table.

L’aînée ne parut pas outrée par ce manque de respect envers un individu mort. Mais bien qu’elle trouvait cela malsain, une curiosité morbide l’envahissait. Elle était fascinée par cet amas d’os, couleur ivoire étalé devant elle. À côté de celui-ci, plusieurs bocaux contenant des organes étaient exposés.

Le tour des lieux effectué, Enguerrand les fit asseoir à table aux côtés de ses confrères et leur servit un thé.

— Donc, si je comprends bien cela fait cent ans que cet observatoire est construit, conclut Ambre, après avoir bu une gorgée. Cela ne vous ennuie pas de rester ici jusqu’à la fin de vos jours ? Je veux dire, pour ceux d’entre vous qui viennent de la Grande-terre, vous ne pouvez plus rentrer si je ne m’abuse.

— C’est exact ! Répondit Charles. Même nos travaux ne peuvent traverser l’océan. En revanche, on a la chance de pouvoir importer ceux de nos confrères vivants à Providence ou Charité. Norden doit demeurer, le plus possible, mystérieuse et secrète. C’est passionnant ce qui se trouve ici. La flore n’est pas extraordinairement différente de celle des îles annexes, je pense surtout à l’archipel de Trinité ou à Espérance. En revanche, niveau faune, c’est une autre paire de manches. Jamais de ma vie je n’aurais pensé voir autant de diversité animalière sur une île !

Les autres scientifiques approuvèrent, bien que la plupart se moquaient éperdument de l’exportation de leurs recherches sur la Grande-terre. Au contraire, ils semblaient afficher une certaine méfiance envers tout étranger ; notamment à l’égard de leurs deux nouveaux confrères qu’ils n’appréciaient guère au vu des murmures qu’ils échangeaient entre eux et des regards noirs qu’ils leur lançaient lorsqu’ils s’exprimaient.

— Que voulez-vous dire par là ? S’enquit Ambre.

— Eh bien ma chère, déclara Stephan, il y a qu’aucune autre île de cette planète n’abrite autant de diversité du point de vue de la faune que Norden. Votre peuple natif y est certainement pour beaucoup. J’ai grandi à Varden, mon grand-père, qui m’a élevé, était un scientifique aranéens et était passionné par vous, les noréens, et a passé sa vie à étudier votre peuple de plus près. Vous le connaissez peut-être, il s’appelait Florent Dusfrenes et il a longtemps travaillé sur les travaux du comte de Serignac, afin de les rendre accessibles aux plus jeunes, un homme très connu dans notre milieu.

— Oh ! Je le connais ! Fit Adèle, toute joyeuse. C’est le monsieur que l’on apprend à l’école ! Il a écrit beaucoup de livres sur nous !

— C’est exact ma petite ! Approuva Stephan. Par conséquent, je me suis toujours entouré de noréens. Je vous trouve fascinant et vous êtes à ce jour les seuls individus ou devrais-je dire le seul et unique peuple à avoir la faculté de vous transformer. C’est du jamais vu sur l’histoire entière de l’humanité et pourtant, qu’elle est longue ! Vous êtes une exception, un cadeau divin ou un don de la nature ! Même si je doute fortement que la raison soit mystique et que votre Alfadir existe réellement. Je ne sais pas comment vous avez été créé, mais du point de vue de la science, il est impossible que vous puissiez naturellement vous métamorphoser de la sorte. Vous devez être une sorte d’expérience ou je-ne-sais-quoi. Pourtant, depuis tout petit je patrouille cette île avec mes parents et mes amis et personne n’a vraiment de réponse là-dessus, ni le moindre indice. Du moins, pas sur notre territoire et il serait très mal convenu de pénétrer en territoire noréen sans y avoir été invité.

Adèle ne comprit pas bien ce que l’homme était en train de dire et Ambre fut choquée par ces propos :

— Je vous assure, messieurs, que notre transformation est on ne peut plus naturelle ! S’offusqua Ambre, nous naissons ainsi. C’est le cadeau que l’île a fait à notre peuple pour nous remercier de la manière dont nous communions avec elle. Ce « don » comme vous dites existe chez nous depuis des millénaires. Il suffit de croire à Alfadir et en sa toute puissance pour vous en rendre compte ! Vous devez le savoir, monsieur Stephan, étant donné que vous nous côtoyez depuis votre enfance. Nous ne faisons rien de bien différent de vous !

Stephan parut gêné, il ne voulait pas la blesser et s’excusa.

— Ma chère Ambre ! Répliqua Enguerrand, quoi que vous soyez, humains ou expérience scientifique, sachez que vous êtes uniques sur cette Terre ! Les puissants de Pandreden feraient n’importe quoi pour posséder un don comme le vôtre ! Alors, oui vous êtes traités avec indifférence et même parfois comme des moins que rien, mais là-bas, vous seriez tels des dieux.

— C’est exact ! Renchérit Charles, enthousiaste, quel empereur ne rêverait pas de pouvoir se transformer en terrifiante bête sauvage et dominer son royaume d’une poignée de fer !

— Surtout ces salopards de charitéins… pesta Lars, des tyrans assoiffés de pouvoir !

— Je suis d’accord avec vous sur le sujet ! Renchérit Anatole.

— Je suis sûr qu’ils seraient ravis de nous rejoindre eux aussi afin d’en adopter certains et d’en faire de gentils toutous dociles ! Ajouta Jean, cynique.

— Messieurs ! Rétorqua Ambre, outrée. Nous ne sommes pas des animaux ! Nous savons nous maîtriser et nous ne valons ni mieux ni moins que vous ! Pourquoi faut-il que vous nous voyiez toujours comme d’étranges spécimens ! Nous sommes aussi humains que vous, nous sommes comme vous !

Adèle prit peur en voyant sa sœur se lever brusquement et hausser la voix. Enguerrand vint apaiser son humeur :

— Je vous prie de nous excuser, mademoiselle. Nous ne pensions pas à mal. Vous êtes juste à nos yeux des êtres aussi fascinants qu’intrigants. Nous souhaiterions vous comprendre au mieux, voir pourquoi vous êtes ce que vous êtes ! Je vous en prie n’y voyez rien de malsain là-dedans ! Tout est tellement nouveau pour nous ici et nous ne sommes pas habitués à connaître autant de nouvelles découvertes dans une vie.

— Parle pour toi ! Maugréa Lars, les dents serrées.

Ambre toisa l’assemblée, se rassit lentement sur sa chaise et tenta de se calmer malgré l’énervement.

Ma parole, j’ai l’impression qu’ils vont s’écharper !

— Pourriez-vous, je vous prie, mesdemoiselles nous parler de votre transformation ? Demanda Charles avec douceur, afin de faire baisser la tension latente qui régnait en ses lieux. Stephan nous a déjà raconté pas mal de choses à ce sujet. Mais je voudrais savoir, si ce n’est pas indiscret bien sûr, combien de temps mettez-vous pour vous transformer ? Est-ce immédiat ou bien vous faut-il un certain temps ?

André eut un petit rire :

— Charles, voyons, cesse de les importuner avec des questions auxquelles tu connais pertinemment les réponses, dit-il, posément.

— C’est juste pour mettre ces demoiselles à l’aise cher collègue ! Répondit-il en lui adressant un sourire charmeur. Pour ne pas les effrayer avec vos manières de rustres et vos paroles venimeuses !

— Tu vas surtout finir par passer pour un pitre ! Railla Jean.

L’assemblée éclata de rire. Charles, peu intimidé par les propos cinglants de ce vieillard sénile, se contenta de le regarder avec dédain.

Adèle regarda sa sœur, stupéfaite par l’ambiance tendue qui régnait en ces lieux et ne comprenant pas réellement ce qui se passait. Elle se pinça les lèvres, n’osant parler, pourtant elle connaissait la réponse, mais préférait laisser son aînée répondre ; tous ces gens l’intimidaient. Elle commençait à trembler et buvait sa boisson chaude à grandes gorgées pour se relaxer.

Ambre était gênée par la condescendance de ces gens à leur égard. Voyant sa sœur nerveuse, elle lui caressa la jambe avec sa main droite. La petite, anxieuse et légèrement tremblante, agrippa son bras avec force.

— La transformation est immédiate. Répondit-elle sèchement, par simple courtoisie, peu encline à se laisser rabaisser par eux et faisant fi de leurs remarques. Dès que l’hôte sent qu’il est en danger ou qu’il le désire ardemment, il ne lui faut que quelques secondes pour se métamorphoser. C’est rapide et sans douleur. À partir de là on ne peut revenir en arrière, c’est impossible ! De même que nos souvenirs sont alors effacés et à la place, l’instinct animal prend le dessus et nous guide.

Elle but une gorgée et croisa les bras.

— Ainsi va la vie ! Ajouta-t-elle avec défiance.

Philippe et Marie parlaient entre eux à voix basse, le sourire aux lèvres, affichant un regard entendu, tandis que les deux géologues scrutaient les deux sœurs, totalement impassibles. De toute évidence, elles non plus n’étaient pas les bienvenues.

— Mesdemoiselles, demanda Charles, serait-il possible de vous analyser toutes les deux ? Vous êtes parmi les rares noréennes à vouloir vous intéresser à nos travaux et à ne pas avoir trop de méfiance envers nous. Bien sûr, nous vous paierons pour cela et nous ferons en sorte de ne pas vous déranger outre mesure. Seriez-vous tentées par l’expérience ?

— Pas ici en tout cas ! Pesta Jean. Il y a déjà bien assez de femmes dans cet atelier et nous avons bien d’autres choses à faire que de recevoir toutes les noréennes de passage !

Sa réplique décrocha un élan de désapprobation et d’indignation de la part de ses collègues, notamment de ses jeunes confrères ; les deux femmes étant plus qu’habituées à recevoir ce genre de menaces de sa part, lasses de toujours lui tenir tête. L’homme parut satisfait des réactions provoquées et croisa les bras, leur adressant un air de défi.

— L’atelier est bien assez grand mon cher, renchérit Charles d’une voix mielleuse, et nous faisons à présent partie de l’équipe, dois-je vous le rappeler ?

— La jeunesse est devenue bien pitoyable ! Ragea Jean.

Il jura, se leva et sortit. Il fut suivi par Lars, totalement dépités par l’attitude outrageante de leurs jeunes collègues.

Adèle regarda sa sœur, ses grands yeux bleus trahissaient sa peur et sa confusion.

Ambre bouillonnait intérieurement : Qu’ils sont abjects !

Elle prit un certain temps pour réfléchir à sa réponse, ne voulant pas envenimer la situation. Elle se sentait humiliée et honteuse d’avoir accepté cette invitation.

— Bien entendu, ajouta Enguerrand, il n’est en aucun cas question de vous mettre mal à l’aise. Ne vous sentez surtout pas obligée de quoi que se soit. Nous avons déjà tant à faire ici et je suis sûr que nous trouverons un autre moyen pour étudier votre peuple. Même si l’étude de la petite albinos nous éclairerait énormément ! Il n’existe sur la Pandreden que très peu de spécimens comme elle et comme elle est noréenne de surcroît, nous pensons qu’elle serait le sujet d’étude le plus idéal qui soit !

Voyant le regard effaré d’Ambre et le regard effrayé de la petite Adèle, Enguerrand poursuivit :

— En tout cas mesdemoiselles, ne soyez surtout pas gênées ! Nous parlons crûment dans notre jargon. Nous ne sommes pas de mauvais bougres et ne cherchons pas à vous importuner. Nous sommes juste des curieux passionnés par les sciences et les bizarreries de la nature. Il n’est pas question d’abuser de vous d’aucune manière.

— C’est bien aimable à vous ! Finit par lancer Ambre, aussi courtoisement qu’elle le put. Je vais y réfléchir… enfin…

Elle regarda sa sœur, la petite se sentait de plus en plus oppressée et la regardait d’un air pitoyable :

— Nous allons y réfléchir !

Sur ce, Enguerrand se leva et se proposa de ramener les deux sœurs chez elles. Avant de partir, Marie offrit à Adèle l’un de ses dessins à aquarelle représentant un albatros en train de voler. La petite qui jusque-là était timide et apeurée, serra chaleureusement la jeune femme pour la remercier et lui promit d’en dessiner un pour elle à son tour.

Le trajet de retour se fit en silence. Le soleil commençait à décliner à l’horizon, plongeant l’île dans son panel rose orangé habituel. Les oiseaux piaillaient et volaient étrangement bas, des hirondelles par dizaines allaient et venaient au gré du vent. Cela ne pouvait signifier qu’une chose, l’orage allait arriver.

À cette heure, plus personne n’était aux champs, la route était vide, seuls un ou deux bergers accompagnés de leurs chiens rentraient tranquillement à leur demeure.

Ambre demeurait silencieuse, elle était assise à l’avant de la calèche, à côté d’Enguerrand qui menait les chevaux. Adèle, quant à elle, dormait sur les genoux de sa grande sœur, la tête lovée contre son torse.

La journée avait été éprouvante. Ambre avait un goût doux-amer dans la gorge, ne sachant si elle devait être offusquée ou flattée de l’importance qu’Enguerrand et Charles faisaient preuve vis-à-vis d’elles. Surtout par rapport à Adèle.

La petite était déjà sujette aux moqueries ou regards malveillants, là ils étaient littéralement fascinés par elle. Comme si un être dans son genre n’aurait jamais dû exister, une anomalie, un monstre… Ambre ne voulait pas que sa sœur se sente à ce point différente ou spéciale eu égard aux autres enfants. Elle était une petite fille tout ce qu’il y a de plus normale ; elle aimait jouer, elle aimait rire et surtout, elle aimait la vie !

Quand elles arrivèrent chez elles, la pluie tombait abondamment. Elles rentrèrent en hâte dans leur cottage où Pantoufle, trempé et affamé, les attendait sur le perron. Ambre remercia froidement Enguerrand pour son accueil à l’observatoire et, poliment, mais sans aucune conviction, lui promit de réfléchir à sa proposition.

Elles se lavèrent, se changèrent et dînèrent les restes de la veille. Adèle n’avait pas faim, la vision de ces hommes intimidants et de ces bocaux dans lesquels flottaient différents corps inertes d’animaux lui avait coupée l’appétit. Elle demanda à dormir auprès de sa sœur qui accepta sans l’ombre d’une hésitation.

La pluie tapait contre les carreaux et le vent soufflait par bourrasque. Le tonnerre résonnait non loin de là. Une sensation de fin du monde semblait s’abattre sur le petit cottage où Adèle, Ambre et Pantoufle, dormaient tous les trois profondément, lovés les uns contre les autres.

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