NORDEN – Chapitre 15

  • Chapitre 15 – Rêverie

Ambre se réveilla après une nuit bien agitée. Elle mit de l’eau à chauffer et prit une tasse dans laquelle elle y glissa des feuilles de verveine. Puis elle se posa à table et sirota tranquillement sa boisson ; elle ne pouvait encore rien avaler et n’avait pourtant rien mangé depuis midi la veille. Toute la nuit, elle n’avait cessé de penser à Anselme, à Meredith et au Baron. La rencontre de ces personnages aussi charismatiques que particuliers avait provoqué un retranchement dans ces jugements. Elle s’habilla et profita de l’absence de sa petite sœur pour se promener en pleine nature. Dehors, l’air était frais et la brume envahissait les lieux. Pantoufle était présent sur le perron et s’amusait à chasser une souris. Les yeux ronds comme des billes, il lui assénait de violents coups de pattes.

Qu’est-ce que tu es cruel mon cher Pantoufle ! L’instinct de prédation est vraiment plus fort que tout.

Las de s’amuser avec sa proie, le félin donna une ultime tape qui étourdit le rongeur et le croqua sans cérémonie. Médusée, la jeune femme poursuivit sa route et s’engagea à travers champs. Des gouttelettes se déposaient sur les hautes herbes, révélant un parfum d’humus. Elle longea le chemin de pierres bordé par les champs et arriva aux abords du vieux phare. Du haut de la falaise, elle regardait avec sérénité l’océan qui se déployait jusqu’à l’horizon. Sur la plage en contrebas, elle aperçut le fameux phoque blanc qui dormait non loin de ses congénères et ne put s’empêcher de penser à sa Mouette. Sous cette atmosphère, la jeune femme se sentait porter par la mélancolie. Elle prit une bouffée d’air frais, s’éclaircit la voix et chanta.

« Veux-tu danser avec moi ?

Mon cher ami aimant

Comme nous le faisons autrefois

Lorsque nous étions enfants

Aujourd’hui le temps a passé

Oh, comme tu m’as manqué

Dansons une valse effrénée

Du matin jusqu’au coucher

Viens danser avec moi !

Mon très cher oiseau roi

Que ton corps et le mien

S’unissent et ne fassent qu’un

Après cette danse langoureuse

Laissons nos mains baladeuses

Goûtons ainsi à ce fruit défendu

Car adulte nous sommes devenus »

Elle s’apprêtait à rentrer lorsqu’elle vit au loin la silhouette de sa sœur gambadant à travers champs. En apercevant son aînée, Adèle accourut à toute allure et se jeta dans ses bras. Ambre remarqua qu’elle était plus lourde que d’habitude.

Elle a dû sacrément bien manger pendant la fête hier, la coquine ! songea-t-elle, amusée.

— Alors ma Mouette, comment s’est passée ta journée d’hier ? Tu as profité de la fête ?

— Oh oui ! s’écria la petite. On était un bon petit groupe et j’ai rencontré plein de monde ! En plus la maman de Ferdinand nous a fait des gâteaux. En plus ils étaient au chocolat ! Mais je n’avais jamais mangé de chocolat, moi ! C’est tellement bon ! Il paraît que c’est très rare d’en trouver ici, car ça provient de la Grande-terre ! C’est devenu mon aliment préféré ! Et…

Ambre sourit. Adèle était très en forme et lui faisait un rapport détaillé de sa journée. L’aînée avait fini par l’écouter d’une oreille et marchait avec elle jusqu’au bas de la falaise afin de retrouver le phoque sur la plage. À la vue du phocidé au poil lilial, Adèle arrêta son monologue et fondit sur lui, l’enlaçant avec vigueur.

— Maman ! Tu es enfin revenue ! Ça fait des jours que je ne t’avais pas vue ! Tu m’as tellement manquée !

Elle porta son regard sur l’animal et lui fit maintes caresses. Celui-ci couina et la renifla.

— Ah ah ! Je n’ai rien pour toi ma petite maman chérie ! Je ne pensais pas te voir ! Tu as vu mon papa récemment ? Tu sais, il t’a rejoint maintenant. Tu as la chance de pouvoir le croiser dans l’océan !

Ambre contempla la scène avec amertume. Les deux sœurs restèrent sur la plage une bonne partie de la matinée. Adèle jouait avec les phoques tandis qu’Ambre profitait de ce moment de tranquillité pour réfléchir et faire un point sur la situation actuelle. Pour l’instant, elle n’avait pas eu tant de mal à s’en sortir financièrement, mais les réserves diminuaient à vue d’œil, un peu trop rapidement que ce qu’elle avait imaginé. Elle savait qu’Anselme s’était proposé de les aider mais elle était trop fière pour pouvoir s’abaisser à cette éventualité, quand bien même il le ferait de bon cœur.

Le ventre de la jeune femme émit un grondement sourd ; la faim commençait à la gagner. Elle appela Adèle, lui faisant signe qu’elle allait repartir. La fillette la rejoignit et toutes deux s’en allèrent main dans la main regagner leur logis. Arrivées au cottage, l’aînée se lava les mains et prépara le repas avec les restes de l’avant-veille : une portion de velouté accompagné d’un morceau de pain rassis qu’elle émietta et incorpora au breuvage pour lui donner plus de corps. Adèle n’avait pas faim ; elle avait tellement englouti de nourriture la veille qu’elle ne pouvait plus rien avaler. Ambre mangea sa portion sans se faire prier.

Elles passèrent la journée ensemble, prenant soin d’Ernest et s’occupant du poulailler ainsi que du potager. La récolte fut plutôt bonne : les haricots et les courgettes commençaient à émerger et les épinards, céleris et panais n’allaient pas tarder. Elles allaient pouvoir diversifier leur alimentation, qui ne tournait ces derniers temps qu’autour des tubercules. Ambre avait déjà réduit les aliments annexes tels que la viande ou les produits céréaliers et laitiers.

***

Le lundi se révéla plus tranquille que d’ordinaire. La taverne avait attiré du monde et Beyrus, fier de son chiffre d’affaires, glissa quelques pièces de bronze dans la poche de sa protégée. Comme il l’avait prédit, les noréens sélectionnés pour la soirée au manoir von Hauzen étaient presque tous des domestiques travaillant au service de bonnes familles. Bernadette faisait partie des heureux élus.

— En bavardant avec elle ce matin, elle m’a dit qu’elle avait travaillé au service du Duc, il y a vingt-cinq ans. C’est pour ça qu’elle cuisine si bien et que le maire vient la voir régulièrement à La Mésange Galante. Elle m’a raconté qu’elle avait quitté son travail, qui pourtant payait très bien, afin d’élever seule sa fille, Ann. Elle n’a pas voulu me dire qui était le père, mais d’après ce que j’ai cru comprendre c’est un aranéen et il travaille encore au manoir du Duc. Je me demande bien de qui il s’agit, mais bon ça ne me regarde pas. En tout cas maintenant elle vit seule, la pauvre, sa fille est partie vivre à la campagne il y a quatre ans. Je ne sais pas si tu l’as connue, mais elle était vraiment mignonne. C’était une très grande fille avec cheveux auburn, toujours aimable et souriante.

— Non, je ne la connais pas. Je ne suis jamais allée à cette boulangerie avant de travailler à ton service.

— C’est dommage, je suis sûr que vous vous seriez bien entendues. Vous avez des caractères plutôt similaires. Elle était aussi têtue, caractérielle et volontaire que toi.

Ambre ne l’écoutait que d’une oreille tout en continuant de débarrasser et de nettoyer les tables. La taverne était vide à présent. Elle s’apprêtait à partir lorsque Anselme arriva et s’installa à sa place habituelle, juste devant la cheminée. Il commanda deux bières et lui en offrit une. Ambre, ravie de le revoir aussi rapidement, prit deux verres qu’elle remplit à ras bord et vint s’asseoir face à lui. Elle remarqua que son ami avait l’air en forme. Ses traits étaient moins tirés qu’à l’accoutumée et son sourire franc de la veille ne l’avait pas quitté.

— Comment s’est passée la soirée chez le maire en compagnie de ton adorable beau-père ? se moqua-t-elle.

— Ma foi, pas trop mal ! Père était une nouvelle fois au centre de l’attention de la gent féminine. C’est impressionnant de voir combien de femmes passent la soirée entre ses bras. Je ne sais pas s’il a de réelles conquêtes, car je ne l’ai jamais vu en ramener une à la maison, et ce, même depuis la transformation de maman.

— Ça ne te fait pas mal de savoir ça ? De le voir réagir ainsi, surtout devant toi ?

— Non, avoua-t-il, je m’y suis fait et puis c’est sa vie et il ne me doit rien. D’autant que du temps où maman était auprès de lui, jamais il n’a eu de geste déplacé envers une autre femme. Il respectait Judith et elle était son épouse, qu’importe ce qu’il pouvait éprouver pour elle.

Ambre déglutit péniblement.

— Et toi alors ? Tu as profité de ta soirée ?

— Il y avait énormément de monde et les ragots allaient de bon train. J’ai été plus que surpris par le nombre d’invités qui sont venus me parler. Apparemment, notre petit moment de danse n’est pas passé inaperçu, surtout auprès des femmes. Je crois bien que tu as fait des jalouses !

Il sourit amusé par cette situation. À l’inverse, Ambre était embarrassée ; elle qui voulait être discrète, se retrouvait à présent au centre de l’attention.

— Mais j’ai vite mis court à ses spéculations, annonça-t-il en hâte, je ne veux pas que les gens pensent que je suis engagé ou me jugent pour mes actions. Je leur ai seulement dit ce qu’ils devaient savoir. Qu’on était amis, que j’avais appris à danser avec toi et que, par conséquent, cela me faisait plaisir de recommencer.

Elle fit la moue, déçue par cette réponse. C’était pourtant ce qu’elle voulait entendre et Anselme l’avait ainsi préservée d’éventuelles moqueries et médisances.

— Tu as bien fait, il ne manquerait plus qu’à ce que les gens croient que nous sommes ensemble ! Cela entacherait énormément ma notoriété, répondit-elle cyniquement.

— Tout à fait ! Ah ! Et ta chère amie Meredith est venue me voir. Pour me parler de toi. J’ai l’impression qu’elle t’a à la bonne et désirerait compter parmi tes amis !

— Je ne sais pas pourquoi elle m’accorde autant d’importance. Ce n’est pas comme si j’étais exceptionnelle. Je veux dire, je n’ai jamais fait d’études, j’ai arrêté l’école à onze ans et je ne connais pas grand-chose des mœurs aranéennes.

— Elle a peut-être succombé à tes charmes.

Ambre leva un sourcil, sceptique face à son ton mielleux.

— À moins qu’elle ne soit devenue charitable ou qu’elle fasse cela pour aider son père à obtenir quelques voix supplémentaires pour les élections à venir ! ricana-t-il. Du coup, elle s’abaisse à chercher des amis miséreux…

Outrée, elle lui donna un coup de poing sur l’épaule.

— Aoutch ! Mais quelle force absolument incroyable !

Le visage grimaçant, il fit mine d’être blessé et massa vigoureusement son épaule.

— Je peux frapper plus fort si tu veux ? Ça te rappellera des souvenirs !

— Oh ! Mais que mademoiselle est mauvaise ! On ne t’a jamais dit que ce n’était pas bien de frapper un pauvre petit infirme ? Serais-tu donc si cruelle et impitoyable ?

— Un infirme ? Et moi qui pensais que tu étais quelqu’un de normal, juste à peine plus laid et difforme que la moyenne ! répliqua-t-elle en buvant une gorgée.

Il entortilla une mèche de cheveux autour de son doigt.

— Je savais que mon physique de bellâtre ne te laissait pas indifférente, rétorqua-t-il en minaudant.

À cette annonce, Ambre manqua de s’étouffer et recracha sa gorgée, riant aux éclats.

En les entendant rire et discuter, Beyrus décida de quitter les lieux et leur fit signe qu’il allait partir. Ambre le salua et s’engagea à fermer la boutique. Ils étaient à présent seuls dans la pièce baignée sous nitescence orangée émanant du foyer. Les braises léchaient le bois de leurs flammes ardentes et le consumaient peu à peu.

— Je tiens aussi à ajouter… commença-t-il, hésitant.

— Oui ?

Les flammes renforçaient le reflet de ses cheveux, les faisant s’embraser, et intensifiaient l’éclat de ses yeux cuivrés.

— Non… rien, oublie cela… murmura-t-il.

Ils restèrent silencieux. Face à face, ils regardaient le feu crépiter avec vigueur dans la cheminée.

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