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NORDEN – Chapitre 16

  • Chapitre 16 – Le Cavalier anonyme

Le mois de juin arriva et les beaux jours s’annonçaient.

Ambre était submergée par le travail, mais ne bronchait pas car, au moins, l’argent rentrait. Elle laissait souvent Adèle rentrer seule après le déjeuner, qu’elles prenaient ensemble à la taverne. Elle prenait soin de préparer un peu plus de nourriture le soir afin de conserver les restes pour le dîner suivant et de permettre à sa petite sœur de manger seule, au cas où elle rentrerait tard.

La cadette devenait de plus en plus autonome, au grand soulagement de son aînée ; elle savait à présente allumer le four et la gazinière pour réchauffer les aliments. En revanche, elle avait toujours l’interdiction de cuisiner, Ambre ne la jugeant pas encore assez habile pour se servir d’un couteau tranchant, elle avait peur que la petite ne se blesse en son absence.

La fillette passait une grande partie de son temps à la plage après l’école, espérant chaque jour revoir sa maman sur le rivage, apportant avec elle un petit quelque chose à manger pour le lui donner. Seulement, le phoque blanc ne venait pas souvent et elle se résignait à distribuer sa portion aux armées de goélands qui scrutaient son aliment avec avidité. Elle jouait beaucoup avec ses amis Louis et Ferdinand, se rendant souvent au vieux port afin d’observer les navires, car tous trois avaient pour ambition de prendre le large une fois devenus grands.

Ambre restait parfois à la taverne après son travail. Anselme avait gardé l’habitude de venir la voir au moins une fois par semaine après ses horaires, aux alentours de vingt et une heures, afin de boire un verre en sa compagnie et de discuter avec elle en toute légèreté. Ils regagnaient au fur et à mesure la complicité qu’ils avaient étant enfants, au grand soulagement de la jeune femme qui avait de nouveau un ami avec qui échanger et partager le fond de sa pensée.

Il lui racontait les détails de son quotidien. Il travaillait en tant que clerc de notaire où il gagnait tout juste de quoi subvenir financièrement à ses propres besoins, car, bien que le Baron soit riche, il tenait à ce que son fils soit indépendant et ne demeure pas dans l’oisiveté. Le jeune homme aimait relativement bien son travail, cela lui permettait de s’occuper et de s’aérer.

N’ayant pas une très grande ambition et n’étant pas enclin à vouloir gagner plus qu’il ne lui en était nécessaire pour vivre, il avait choisi ce métier après deux années d’études à la prestigieuse université d’Iriden, là où se trouvait l’Élite. Il connaissait par conséquent les enfants des familles aisées de Norden, dont les agresseurs de son amie, qu’il côtoyait, à son grand regret, lors de soirées mondaines.

Anselme ne s’intéressait que très peu à ces gens, les jugeant imbus de leur personne et de leur statut social. Néanmoins, il s’entendait bien avec certains camarades, la plupart étant issus de milieux plus modestes, mais obtenant d’assez bons résultats pour recevoir une bourse et continuer leurs études.

En dehors de son travail, il passait de longues heures dans ses appartements à étudier ou lire, seul et enfermé, même pendant les beaux jours. Il n’aimait pas spécialement la lecture, mais utilisait cette activité pour tuer le temps et attendre qu’une nouvelle et interminable journée monotone, d’une lenteur accablante, ne daigne s’écouler.

Lors des soirées mondaines, il restait en retrait, assis dans un coin, observant la foule d’un œil vague. Il n’aimait guère les mœurs sociales de ces dites soirées où tous se guettaient tels des vautours à la recherche d’une proie à se mettre sous leurs griffes acérées.

En effet, en cette occasion, bon nombre de jeunes hommes exhibaient fièrement leur fortune, leur savoir et leur pouvoir, se pavanant tels des cerfs et écrasant le moindre concurrent avec désinvolture.

Les femmes, quant à elles, exhibaient leurs atours dans des costumes d’apparat des plus somptueux et onéreux, coiffées et toilettées à la perfection. Elles minaudaient et ne manquaient aucune opportunité pour charmer ces messieurs, tels des paons redressant avec panache leur sublime plumage. On ne demandait à ces demoiselles que d’être belles et de connaître les règles de bienséance, ne se souciant que peu de leur réflexion et de leur personnalité ; c’était un luxe encore réservé aux hommes dans la caste aranéenne supérieure.

Anselme détestait cette mascarade, d’autant que la foule le rendait nerveux. Étant le fils adoptif du Baron, il était très courtisé, autant par les hommes qui voulaient l’avoir comme allié que par les femmes, fortement intéressées pour être son épouse.

Celles-ci ne tarissaient pas d’éloges à son sujet, vantant sa finesse d’esprit et sa beauté et cela l’agaçait fortement ; il ne savait que trop bien que son physique n’était pas des plus avantageux et qu’au vu du peu de mots prononcés en soirée, il leur était impossible d’esquisser le moindre portrait sur sa personne. Car, sans être laid, le jeune homme n’était pas des plus engageants ; sa silhouette, très élancée, était jugée trop maigre par les critères de beauté actuels et son visage, à l’éternel regard triste, inspirait davantage à de la pitié qu’à de la sympathie. Ajouter à cela son corps légèrement déformé par sa jambe tordue et il ne lui restait plus que le titre pour séduire ces dames. Il avait la chance cependant de pouvoir compter sur la richesse de ses habits et son visage harmonieux qui, lorsqu’il daignait sourire, dévoilait une légère fossette qui le rendait fort séduisant.

Enfin, il se rendait régulièrement en déplacement avec son père, au contact de la population. Comme il lui avait annoncé, le Baron venait de temps en temps donner de sa personne et un peu de sa fortune aux habitants les plus modestes d’Iriden.

Il précisa à son amie que la générosité d’Alexander von Tassle était avant tout un acte politique plus qu’un réel acte de bienveillance. L’élection du maire d’Iriden, était avant tout due aux résultats des votes par scrutin électoral des grands électeurs aranoréens.

Ce vote avait lieu tous les douze ans. Le Baron savait que s’il voulait l’emporter, il devait compter sur les voix des représentants du peuple noréens et du petit peuple aranéen plutôt que sur celles de la haute société, fervents partisans du Duc von Hauzen.

Le Baron était réputé pour réclamer une plus grande égalité entre les peuples et les habitants. Cela lui valait de nombreux partisans issus de milieux moins nobles qui pouvaient, d’ici quelques petites années, concurrencer les votes de son opposant et lui offrir la victoire.

Ambre apprit par la suite beaucoup d’informations concernant le Baron lui-même. Elle savait avant cela que von Tassle n’était pas destiné à être en couple avec Judith, mère d’Anselme. Tout ceci était un mariage forcé pour faire taire le scandale qui avait eu lieu lors de l’assassinat du père d’Anselme, Ambroise, qui travaillait au service du Baron et était son plus fidèle domestique.

Von Hauzen déjà maire à l’époque, avait ordonné au Baron, connu pour être un célibataire endurcit à la personnalité frivole de se marier avec la veuve Judith et de subvenir à ces besoins et ceux de son fils. Avec le temps, sa relation avec Judith était devenue courtoise, amicale même et Anselme était parvenu à obtenir plus de grâce aux yeux de son père adoptif. Cependant, il avait du mal à se faire une place dans ce monde qu’il n’appréciait guère puisqu’il le jugeait beaucoup trop éloigné de ses valeurs morales.

Le soir, Ambre vit Enguerrand et déclina gentiment sa proposition, jugeant ne pas avoir ni le temps ni la motivation pour se rendre à l’observatoire. Celui-ci insista pour la recevoir chez lui, à Iriden, ou pour étudier la petite Adèle uniquement. Mais elle ne voulait pas laisser sa sœur seule en sa compagnie, prétextant qu’elle avait été trop chamboulée la dernière fois.

Le scientifique, déçu, ne s’obstina pas davantage. Il respectait son choix et continuait à venir à la taverne pour bavarder en sa compagnie.

***

La nuit était froide en ce premier jour d’été. Le paysage était plongé dans un vaste voile noir, sans étoiles, ou seul un faible halo de lune éclairait le chemin sinueux. L’humidité imprégnait l’air ambiant.

Ambre, grelottante, marchait seule, d’un pas rapide, rentrant à son logis après une très longue journée de travail. Par souci d’habitude la jeune femme avait appris à se repérer la nuit et à deviner son chemin, même dans le noir le plus complet. Elle était emmitouflée dans son manteau rouge ; de la vapeur s’échappait de sa bouche et elle parvenait à peine à bouger ses doigts tant ils étaient engourdis.

Soudain, un bruit de sabots approchant à vive allure se fit entendre. Elle leva la tête et remarqua un homme à cheval qui galopait dans sa direction.

Ma parole, mais il va me rentrer dedans cet étourdi !

Le cavalier ne semblait pas l’avoir remarqué et manqua de peu de la bousculer lorsqu’il arriva à sa hauteur. Ambre jura, sauta sur le bas-côté et bascula à la renverse afin de l’éviter. Elle s’effondra au sol, se réceptionnant du mieux qu’elle le put sur un tapis d’herbe humide, jonché de cailloux et de flaques d’eau.

Le cavalier, alerté par le bruit, fit stopper net son cheval et descendit s’enquérir de l’état de la jeune femme.

— Non, mais vous ne pouviez pas faire attention ! Cracha-t-elle, encore à terre.

— Je vous prie de m’excuser mademoiselle, je ne vous avais pas vue, répondit l’homme, gêné.

— Comment ça vous ne m’avez pas vu ? Pesta-t-elle, c’est pas comme si la route était suffisamment large ! C’est à croire que vous l’avez fait exprès !

— Je vous assure que je n’avais nullement l’intention de vous charger. J’étais distrait. Vous n’êtes pas blessée au moins ?

L’homme arriva à sa hauteur et lui tendit la main pour l’aider à se relever. Ambre la lui prit, se releva en hâte puis inspecta son état. Elle avait quelques égratignures sur les paumes, son pantalon était troué, taché, et son magnifique manteau rouge, encore neuf, était à présent couvert de boue aux extrémités.

Quelle plaie ! J’ai encore plus froid à présent !

— Non, ça va ! Finit-elle par répondre, énervée. Je vais bien, mais faites gaffe quand même ! Vous auriez pu me tuer avec une monture aussi imposante.

— Loin de moi l’idée de faire subir quelques souffrances à une jeune demoiselle, répondit-il d’un ton solennel.

Elle eut un rire nerveux devant son langage châtié et regarda attentivement l’homme qui se tenait devant elle.

C’était un grand homme aux épaules solides, dans la trentaine, affichant une fierté et prestance naturelle. Il avait un visage aux traits harmonieux mis en valeur par ses yeux marron sombre. Une ride du lion se dessinait entre ses sourcils légèrement froncés, lui donnant un certain charme. Ses cheveux longs noir ébène étaient détachés et s’arrêtaient au bas des épaules, lui encerclant le visage à la manière d’une crinière. Il était habillé d’un épais manteau gris épousant avec grâce sa silhouette à la fois élancée et robuste.

Ambre ne resta pas indifférente à la vue de cet inconnu qui la dominait d’une tête.

Mais c’est qu’il est vraiment pas mal ! Beau serait le terme juste ! Bon… un peu vieux, certes… Je me demande bien de qui il s’agit. Certainement aranéen, je ne vois pas son médaillon et vu son parlé, ce n’est pas un des nôtres.

— Vous êtes glacée, mademoiselle, dit-il d’une voix douce en lui caressant délicatement la paume de ses mains abîmées. Vos mains sont froides et vous êtes tremblante.

La jeune femme se ressaisit, préférant faire profil bas afin de ne pas s’attirer plus d’ennuis avec un homme qui n’était clairement pas de son milieu. Elle avait déjà eu assez de tracas avec les trois aranéens de la dernière fois et ne pouvait se permettre de tenir tête à tous ces gens de la haute ; bien que ce ne soit pas l’envie qui lui en manquait.

— Je le sais, merci bien, fit-elle en les retirant, d’ailleurs je vais continuer ma route si vous le voulez bien. J’ai d’autres choses à faire que de discuter en pleine campagne, dans le froid, avec l’illustre étourdi qui a bien failli m’écraser !

L’homme sourit. Il planta ses prunelles dans les siennes et la dévisagea longuement ; hypnotisé par ses yeux flamboyants. Ambre, interloquée d’être ainsi observée, se ravisa, croisa les bras et soutint son regard. Elle commençait à trembler de froid, mais ne voulait, finalement, pas se défiler devant lui, qu’importe son statut.

— On ne vous a jamais dit, monsieur, qu’il était bien malaisant de dévisager ainsi une demoiselle ? Railla-t-elle en imitant l’accent et le parlé de la haute société.

L’homme plissa les yeux et eut un petit rire.

— Veuillez m’excuser, permettez-moi de vous raccompagner, je tiens à me faire pardonner, déclara-t-il suavement.

— Me raccompagner ? Ma foi oui, pourquoi pas. Ce serait la moindre des choses si vous ne voulez pas que je vous prenne pour un rustre, ajouta-t-elle, mesquine.

L’homme prit les rênes de son destrier à la robe noire et monta avec grâce sur celui-ci.

— Cela vous dérange-t-il que je vous fasse monter devant moi, mademoiselle ? Je pourrais vous réchauffer plus aisément ainsi. Loin de moi l’idée de vous laisser mourir de froid. Vous tremblez de la tête aux pieds, je le vois bien, il serait fâcheux que vous tombiez malade.

Ambre eut un rire nerveux.

Il est bien bizarre lui ! C’est à croire qu’il me fait la cour. Bon j’ai tellement froid maintenant que je ne vais pas décliner… En plus, c’est un nanti, ce serait malpoli de l’envoyer balader. Et puis, il n’a pas l’air bien méchant.

Elle haussa les épaules puis acquiesça. L’homme donna sa main afin qu’elle puisse se hisser. Dès qu’elle fut confortablement assise il encercla ses bras autour d’elle, la plaquant contre lui afin de la baigner de sa chaleur. Elle avait sa tête juste à côté de son cou et pouvait humer son parfum à l’odeur d’Iris fort enivrant.

— Mademoiselle est-elle bien installée ? S’enquit-il d’une voix grave et suave.

— Ma foi oui, monsieur. Votre monture est bien confortable ! Répondit-elle, narquoise.

L’homme se pencha vers elle et lui murmura à l’oreille :

— Pouvez-vous me dire où vous habitez, je vous prie ?

Elle sentit son souffle chaud au contact de sa nuque et ne put réprimer un frisson.

Oh la ! Calme-toi ma grande, ne te laisse pas désarmer !

— Mon cottage est à deux kilomètres d’ici, finit-elle par dire avec maîtrise, vous n’avez qu’à suivre la route.

Il passa ses bras de chaque côté de sa taille et reprit les rênes.

— Cela ne devrait pas être trop compliqué en effet. À condition, bien sûr, que mademoiselle ne me déconcentre pas pendant le trajet.

Ambre s’esclaffa, Quelle audace !

— Que monsieur se rassure, je sais me tenir tranquille. Veuillez plutôt regarder devant vous cette fois ! Je ne pense pas que vous puissiez faire monter une personne supplémentaire sur votre cheval, annonça-t-elle, cyniquement.

L’homme rit et donna un coup sur les flancs de son cheval qui partit au galop. Pour éviter que la jeune femme ne tombe, il garda une main appuyée sur son ventre, la maintenant contre lui avec force.

Elle fut stupéfaite par cette situation, ne sachant si elle était en colère contre cet homme ou, au contraire, amusée par son comportement des plus cavaliers qui n’était pas pour lui déplaire et la sensation de cette poigne virile contre son corps la fit frissonner, sentant une douce chaleur l’envahir.

Oh la ! Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Maîtrise tes ardeurs ma grande ! N’empêche, je me sens bien légère, c’est assez déstabilisant… et ce parfum…

Ils arrivèrent devant l’entrée du cottage. Il descendit de sa monture, la prit par la taille et l’aida à descendre. Une fois qu’elle eut posé pied à terre, il retira lentement ses mains et la contempla longuement.

— Tout ira bien pour vous, mademoiselle ?

— Je pense que oui et puis, si je meurs d’une pneumonie dans les jours à venir, je saurais à qui la faute ! Railla-t-elle en soutenant son regard.

Il esquissa un sourire du coin des lèvres.

— Comment vous appelez-vous, mademoiselle ?

— Je m’appelle Ambre Chat et vous monsieur le tête-en-l’air ?

L’homme n’eut pas le temps de lui répondre qu’Adèle pieds nus et en chemise de nuit sortit sur le perron.

— Ambre ! Cria-t-elle, qu’est-ce que tu fais dehors ? Il est super tard et J’ai faim moi ! Et puis c’est qui ce monsieur avec toi, d’abord ?

Ambre la regarda avec stupeur :

— Mais que fais-tu encore debout à cette heure-ci, toi ? Tu devrais être au lit depuis deux heures déjà ! S’indigna-t-elle.

— Je sais, mais y’avait rien à manger et j’ai faim !

Ambre, agacée d’être ainsi interrompue, pesta et soupira.

— J’arrive ma Mouette, grommela-t-elle, rentre et ferme la porte, veux-tu ! Tu vas laisser échapper toute la chaleur !

Adèle fronça les sourcils, fit la moue puis s’exécuta. La jeune femme se tourna de nouveau vers le cavalier ; celui-ci s’était remis à cheval et s’apprêtait à partir.

— Rentrez donc, mademoiselle. Je ne souhaite pas vous faire perdre votre temps.

Il lui prit sa main et l’embrassa.

— D’autant que vous êtes glacée et que le devoir vous attend, annonça-t-il de sa voix suave.

Il l’étudia une dernière fois et ajouta :

— Prenez soin de vous !

La jeune femme hocha la tête. Le cavalier donna un vif coup de cravache sur l’arrière-train de l’animal et partit aussitôt au trot, s’enfonçant dans l’obscurité.

Elle le regarda s’éloigner, amusée par cette étrange situation.

Quel curieux personnage ! Songea-t-elle.

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