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NORDEN – Chapitre 17

  • Chapitre 17 – La métamorphose

Le ciel était couvert ce matin-là, Ambre et Adèle étaient affairées au potager lorsque leur père apparut au loin, après deux mois et demi en mer.

La petite courut à sa rencontre, les yeux pétillants et sauta dans ses bras, mais Georges la reposa aussitôt, lui donnant une tape amicale sur l’épaule puis s’avança d’un pas lent et chancelant en direction du cottage.

Ambre remarqua qu’il n’était pas dans son état normal. Elle rentra en hâte, mit de l’eau à bouillir dans une grande marmite qu’elle plaça sur la gazinière puis partit dans la salle d’eau et sortit plusieurs serviettes ainsi qu’un gant de la penderie qu’elle posa sur une chaise.

Leur père entra et s’affala de tout son poids sur la chaise, muet. Ambre était catastrophée par son état pitoyable.

En effet, Georges était amaigri, ses habits étaient sales et sentaient une odeur pestilentielle, indescriptible. Ses mains comportaient de multiples bandages par-dessus lesquels quelques taches de sang coagulé apparaissaient. Il n’était pas rasé, ses cheveux avaient blanchi, ses traits étaient tirés à l’extrême et ses yeux étrangement enfoncés dans leurs orbites. Il respirait avec difficultés, prenant de longues inspirations sifflantes.

Adèle, comprenant que son père n’allait pas bien, commença à pleurer à chaudes larmes. L’homme, les mains tremblantes, la prit sur ses genoux et sans mot dire, lui caressa les cheveux afin de la rassurer. Elle enfonça sa tête contre son cou, inconsolable.

— Ne t’en fais pas ma fille ! Murmura-t-il.

Ambre demeura muette et se contenta de lui servir une tasse de thé bien chaud. Elle versa dans la bassine une grande quantité d’eau bouillante puis partit ensuite dans sa chambre et chercha la trousse de soins.

Par Alfadir !Qu’est-ce qui t’a mis dans cet état ? Ce n’est pas normal d’être aussi mal en point ! Que t’est-il arrivé papa ? Songea-t-elle avec effroi lorsqu’elle l’observa plus attentivement.

Elle voulait le questionner, mais il semblait totalement perdu dans ses pensées. Elle invita ensuite son père à se laver. Celui-ci s’exécuta sans broncher. Il se leva péniblement, l’œil vague et les oreilles bourdonnantes, et s’avança vacillant jusqu’à la salle d’eau. Dès qu’il fut parti, Adèle se pressa contre sa sœur, totalement chamboulée et la regarda avec pitié.

— Tu crois que papa va mourir ? Demanda-t-elle terrifiée. Je ne veux pas que papa meure !

Ambre s’agenouilla à hauteur de sa petite sœur et la regarda droit dans les yeux :

— Bien sûr que non ma Mouette ! Ne t’inquiète pas ! Rassura-t-elle. Papa m’a promis que s’il se sentait trop faible pour continuer à vivre en tant qu’humain, il se transformerait pour pouvoir survivre et ne pas nous abandonner définitivement !

— Tu veux dire que papa va devenir une baleine bleue ? Fit la petite d’une voix à demi étranglée.

Ambre hocha la tête et Adèle s’arrêta de pleurer. Elle sécha les grosses larmes qui roulaient sur ses joues.

— Il va pouvoir voir maman plus souvent sur la plage alors ! Marmonna-t-elle avec pragmatisme, je ne l’ai pas beaucoup vue ces derniers temps. Peut-être que si papa est là avec elle, elle viendra nous voir plus souvent sur la plage. Tu ne crois pas ? Et puis j’apprendrai à papa à venir me voir lorsque je jouerai de mon pipeau, comme je l’ai fait pour maman !

— Je ne sais pas ma petite Mouette, mais peut-être oui !

Ambre, peinée par ces propos, sentait son cœur se serrer, plus le temps passait et plus le mensonge devenait de plus en plus pesant et douloureux. Elle hésita même à lui dévoiler un jour la terrible vérité !

Georges, accablé et désorienté, revint dans la cuisine après de longues minutes. Il avait enlevé ses bandages. Ambre donna l’ordre à Adèle d’aller jouer dans sa chambre pendant qu’elle panserait les plaies de son père.

La petite, désemparée, s’exécuta sans broncher. La jeune femme prit délicatement un chiffon qu’elle plongea du bout des doigts dans un flacon d’alcool afin de désinfecter correctement entailles et écorchures. Heureusement, les plaies n’étaient pas tant profondes.

Une fois celles-ci nettoyées et recouvertes de bandage, elle dévisagea intensément son père. Jamais de sa vie, l’homme n’avait paru aussi mal en point. Les blessures qui pourtant n’étaient pas parmi les plus graves qu’il avait eus, ne semblaient pas être la cause de son tourment. Leur père était en état de choc.

Soucieuse, elle déglutit péniblement, se leva et alla préparer le dîner.

Pendant qu’elle cuisinait, elle scrutait ses faits et gestes ; mais l’homme ne bougeait presque pas, il avait la tête basse et les yeux perdus dans le vide.

Leur père ne parla pas de la soirée, Adèle non plus d’ailleurs, ce qui était chose rare. Tous se contentèrent de manger en silence. Puis, voyant l’heure tardive, Georges prit sa cadette dans les bras et l’emmena dans sa chambre afin de lui raconter une histoire. C’était là les premiers mots qu’il parvenait à prononcer depuis plusieurs heures.

En attendant, Ambre s’installa près de la fenêtre et s’alluma une cigarette. Le ciel était voilé, il faisait plutôt froid et la brume nocturne envahissait l’espace. La jeune femme demeurait pensive, submergée par l’inquiétude et l’anxiété.

Je crois que cette soirée sera bien la dernière que nous passons tous les trois. Je sais que je devrais être triste, mais pourtant je ne me sens pas au plus mal. Il va falloir que je sois encore plus forte à présent ! Adèle n’a plus que moi sur qui compter maintenant.

Un petit rouge-gorge se posa tranquillement sur le rebord de la fenêtre. Cette présence, pour le moins inattendue à une heure aussi tardive, la sortit de ses réflexions.

Georges reparut et s’installa de nouveau à table, fixant son aînée droit dans les yeux, silencieux. Tous deux, sans un mot, surent ce que cela signifiait. Ambre sentit son cœur se déchirer, son estomac se noua et sa gorge se serra.

Il sortit deux bières et en servit une à sa fille puis ils trinquèrent et burent silencieusement.

— Que t’est-il arrivé ? Lui demanda-t-elle, le ton grave.

Mais l’homme ne répondit rien.

S’il te plaît, parle-moi papa. Dis-moi qui t’a fait ça !

— Que t’est-il arrivé ? Répéta-t-elle plus distinctement, les yeux larmoyants.

Là encore, il resta muet, les yeux dans le vide, la tête basse.

— Papa ! Je t’en prie, parle-moi ! Raconte-moi, s’il te plaît, aide-moi à comprendre !

— Je suis désolé ma fille, murmura-t-il d’une voix très faible, presque inaudible.

Ce fut là les seules paroles qu’il parvint à prononcer.

J’espère que tu seras plus heureux, sous cette forme, que tu ne l’as été ici-bas auprès de maman. Pensa-t-elle avec amertume.

Le breuvage terminé, les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme ; celles-ci trahissaient un sentiment de tristesse mêlé de colère et d’injustice. Puis, contre toute attente, son père pleura également. Ils restèrent donc là, immobiles, le regard vague, les yeux embués et le cœur lourd.

Le lendemain, la mer était calme et le vent glacial. La lune commençait à décliner. L’aube arrivait et plongeait l’île dans une douce clarté dorée. Ambre, Adèle et Georges étaient assis sur une petite barque qu’ils venaient de louer pour quelques sous. Adèle serrait fermement son père, s’agrippant à lui de toutes ses forces.

Dès qu’ils furent assez loin du rivage, Ambre cessa de ramer et contempla nerveusement l’océan. La chaloupe tanguait, épousant le léger mouvement de la houle.

Georges regarda ses deux filles, prit sa cadette dans ses bras et l’embrassa. Puis il s’approcha de l’aînée et l’enlaça chaleureusement. Pendant ce geste, il lui glissa son médaillon dans la main et la referma discrètement.

— Puisses-tu un jour nous pardonner ta mère et moi pour tout ceci, murmura-t-il à son oreille. Je t’aime ma fille. Prends soin de toi, le Serpent et le Cerf veillent sur toi.

. Il leur adressa un dernier sourire puis, sans un mot, plongea au fond de l’océan. Elles se penchèrent aussitôt, espérant apercevoir leur père réapparaître par-delà les eaux. De longues minutes passèrent sans que rien ne se passe.

Soudain, une immense créature émergea des mers, à quelques mètres de la barque : une sublime baleine bleue à la peau lisse et luisante. L’animal poussa un grondement guttural puis poursuivit sa route et s’enfonça au large. Ainsi commençait une nouvelle vie pour leur père.

Adieu papa, te voilà à présent au royaume de Jörmungand.

Les deux sœurs, serrées l’une contre l’autre contemplaient ce spectacle avec une fascination mêlée de tristesse. Adèle plongea sa tête contre sa sœur et pleurait à chaudes larmes. Ambre se racla la gorge et commença à chanter pour l’apaiser et rendre hommage à cet instant :

« Tu es venu hier pour faire tes adieux

Tu as dit au revoir et tout a été silencieux

Je n’ai pas pu dormir cette nuit

Même bercée par les battements de la pluie

Tu nous abandonnes après une dernière histoire

Laissant Adèle et moi remplies de désespoir

Déchirant notre cœur

Face à ce grand malheur

Nous lâchant dans le néant

Rejoindre le serpent dans ce vaste océan »

Après une matinée riche en émotions, les deux sœurs profitèrent de leur passage à Varden pour passer voir Beyrus et l’avertir de la transformation de leur père.

Comme tous les matins, le port était bondé et des rangées de bateaux, étaient amarrés et déchargeaient leur précieuse cargaison de poissons fraîchement pêchés du jour. Elles empruntèrent la grande allée pavée menant du port jusqu’au centre-ville. La rue était particulièrement animée : poissonniers, commerçants et clients conversaient bruyamment et grossièrement de chaque côté de la chaussée.

Comme toujours, il régnait en ces lieux une odeur répugnante : mélange de poissons et de sueur. Elles quittèrent l’allée au plus vite et arrivèrent sur la grande place.

Il n’y avait pas grand monde à la Taverne de l’Ours, seuls quelques travailleurs effectuant leur pause de fin de matinée. Beyrus était dans les cuisines situées juste à côté du comptoir en train de préparer le service du midi. Les lieux sentaient bon la soupe de légumes et le pain tout juste sorti du four. Voyant la mine pitoyable des deux sœurs, il demanda en hâte :

— Ça n’a pas l’air d’aller bien fort, dites-moi ! Déclara-t-il d’un ton bourru.

Il s’abaissa et se mit à hauteur de la fillette.

— Je ne crois pas t’avoir déjà vu pleurer ma petite Mouette ! Chuchota-t-il, que s’est-il passé pour que vous soyez autant chagrinées ?

Adèle éclata en sanglots et se précipita dans ses bras. L’homme, complètement décontenancé, posa doucement sa grosse main velue sur les cheveux de la petite albinos.

— Papa s’est transformé ce matin ! répondit Ambre, morose. Comme je lui ai demandé de le faire !

— Je suis désolé pour vous ! marmonna Beyrus.

Elle poussa un soupire, tentant de réprimer ses larmes.

— Il n’allait pas du tout bien ces derniers temps. Il a tenu sa promesse, s’est transformé et est parti rejoindre l’océan.

Beyrus ne dit rien et se contenta de hocher la tête. Ambre lui avait déjà fait part de son inquiétude vis-à-vis de l’état de santé de son père et de la promesse que celui-ci lui avait faite si jamais il ne pouvait plus supporter la dure charge de travail dont il faisait preuve chaque jour en mer.

Pour calmer Adèle, Beyrus la fit asseoir sur une chaise à côté du foyer dans lequel trônait un grand feu et lui donna un verre de lait tiède qu’elle but avec une extrême lenteur. À chaque gorgée, elle hoquetait ou éclatait à nouveau en sanglots. Elle avait ses yeux rougis par les larmes ; la pauvre enfant faisait peine à voir.

L’homme remplit deux verres de bière, servit à Ambre une pinte et trinqua avec elle. Ils burent à grandes gorgées. La jeune femme tremblait, mais parvenait à maîtriser ses larmes devant sa petite sœur.

Beyrus, qui remarqua son désarroi, la regarda droit dans les yeux et lui chuchota tout bas :

— Surtout, si vous avez besoin de quoi que ce soit, sachez que je suis là ! Les prochains temps seront compliqués pour vous, particulièrement difficiles même ! L’héritage de votre père ne vous sera reversé qu’une fois sa mort avérée. En attendant, vous ne vivrez plus que sur ton salaire. Je doute que ça vous permette de vivre décemment !

— Je le sais mon cher Beyrus, répondit-elle, le regard vague, et je sais que papa avait quelques économies cachées dans une boîte. Je pense que l’on pourra vivre convenablement quelque temps, au moins jusqu’à la fin de l’automne. C’est après que cela deviendra compliqué, mais j’ai bon espoir de trouver une solution d’ici là.

Sur ce, elle sortit de sa poche son paquet de cigarettes et s’en alluma une. Elle prit une longue inspiration ; la fumée lui envahissait les poumons et lui procurait une douce sensation de chaleur et de réconfort. Puis elle toussa avant de reprendre à nouveau une bouffée. Le géant fronça les sourcils et la regarda sévèrement, sa bouche provoquant une affreuse grimace.

— Ma grande, je te l’ai déjà dit plusieurs fois, mais tu devrais vraiment arrêter avec la cigarette ! La réprimanda-t-il, tu fumes beaucoup trop ! En plus le tabac coûte cher, tu n’auras bientôt plus les moyens de t’en procurer !

— Oui ! Je le sais Beyrus… merci bien ! maugréa-t-elle. Mais là je n’ai clairement pas l’envie de m’en passer ! Pour l’instant je préfère rogner sur une portion de nourriture plutôt que de me passer de mon précieux tabac, même de qualité médiocre. J’en ai vraiment besoin !

— Ambre, écoute-moi bien ! Lança l’homme, je vais augmenter ton salaire de quelques sous, mais je ne pourrais pas aller jusqu’à combler les pertes financières que tu vas subir. Par contre, ça peut te permettre de garder un minimum la tête hors de l’eau. Mais par pitié, promets-moi d’arrêter de t’empoisonner avec ces machins !

— C’est promis Beyrus ! marmonna-t-elle, je vais essayer, mais je ne me fais pas d’illusion. J’en ai tellement besoin en ce moment, la cigarette apaise mon anxiété ! Quant à l’argent, je me doute bien que tu ne pourras pas faire de miracles…

L’homme leva la main pour l’interrompre :

— Je vais te garder un peu plus de nourriture que d’habitude pour que tu puisses au moins nourrir la petite convenablement ! Je te remplirai un bocal chaque soir.

— C’est très gentil à toi, mais je ne voudrais pas abuser de ta générosité ! Tu as déjà tellement fait pour moi !

— Jeune fille par Alfadir ne refuse pas ! J’insiste !

Ambre sentit les larmes lui monter, émue par cet excès de gentillesse provenant d’un homme à l’avarice pleinement assumée. Elle posa son verre et alla étreindre chaleureusement son patron.

Celui-ci la gratifia d’une tape amicale au derrière du crâne, peu habitué à être autant tactile envers les gens. Il n’avait jamais été quelqu’un de très démonstratif en ce qu’il s’agissait de montrer de l’affection envers les autres.

Adèle venait de finir son verre de lait. Elle contemplait le feu qui crépitait dans la cheminée, hypnotisée par le mouvement des flammes qui ondulaient au vent.

Le temps était voilé et d’épais nuages gris parsemaient le ciel, l’orage menaçait. Les hirondelles, par dizaines, volaient au ras du sol. Le vent soufflait par bourrasques, faisant tanguer branches et herbes hautes. La campagne était calme, d’une sérénité rare. Les deux sœurs marchaient d’un pas lent, le regard perdu dans le vide : aucune n’avait le cœur à parler.

Avant de quitter Beyrus, Ambre avait pris soin d’écrire une lettre à Anselme pour lui annoncer la nouvelle. Elle l’avait alors confiée à son patron afin qu’il la lui donne. Celui-ci, lui avait donné trois jours de congés afin qu’elle puisse s’organiser à l’avenir et qu’elle puisse veiller sur sa petite sœur, qui n’avait pas le moral d’aller à l’école pour les jours à venir.

Elles arrivèrent en bord de falaise. Plus bas, la plage aux phoques se dessinait devant elles. Celle-ci était déserte, seuls quelques oiseaux s’activaient et cherchaient des coquillages et des crabes à becqueter parmi les algues et les galets.

— J’espère que papa va retrouver maman et qu’ils seront heureux, annonça Adèle, pleine d’espoir.

— Je l’espère aussi ma petite Mouette chérie.

Adèle prit la main de sa grande sœur et toutes deux contemplèrent l’horizon en silence.

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