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NORDEN – Chapitre 163

Chapitre 163 – Dilemne

— Il ne manquait plus que ça ! pesta Sonjà.

Les bras croisés et dressée de toute sa hauteur, la cheffe Svingars cracha au sol, courroucée par la nouvelle.

Tous s’étaient réunis dans le salon de l’étage, écoutant sagement le Shaman. Faùn, épuisé par sa longue errance, leur racontait en détail les événements qui venaient d’avoir lieu. Enfin, il conclut son discours par l’enlèvement d’Ambre, emmenée à la mairie par un homme dont la description correspondait en tout point à celle du marquis Alastair von Dorff. Alexander devint blême, manquant de défaillir. Il demeurait immobile, assis sur sa chaise, les coudes posés sur la table et le visage dissimulé entre ses mains crispées. Pour le rassurer, son oncle posa une main sur son épaule. James se tenait dans un fauteuil près du feu, plongé dans ses réflexions, gigotant machinalement ses jambes afin d’amuser Léonhard posé sur ses cuisses. Pieter était à côté d’eux et aidait Bernadette à nourrir la petite Féros affamée.

— Et vous dites qu’un autre prisonnier était avec elle ? s’enquit James, songeur. Savez-vous de qui il s’agit ?

— Un homme d’une quarantaine d’années, militaire d’après ses vêtements, avec de longs cheveux châtains bouclés et une large cicatrice au coin des lèvres.

— Maspero-Gavard ! dirent en cœur Lucius et la duchesse qui se tenait sur la méridienne, Blanche endormie dans ses bras.

— Pourquoi était-il avec elle ? s’enquit le marquis. Je le pensais mort finalement.

Irène s’éclaircit la voix et lui expliqua que son père lui avait possiblement ordonné d’escorter sa nièce jusqu’à lui. Mais que l’homme, détesté et reconnaissable, avait dû être arrêté au même titre que la jeune femme ; deux ennemis de la nation, deux valeurs marchandes pouvant aisément susciter la convoitise de leurs opposants.

— Comme si je me souciais de cet homme-là ! maugréa le marquis. Jamais je ne lâcherais le moindre sou ou risquerais la vie d’autrui pour un homme de sa veine.

— Vous avez tort marquis, rétorqua la duchesse, cet homme-là comme vous dites détient des informations cruciales dont personne hormis lui n’a connaissance. Que ce soit en termes de son expérience professionnelle, de son savoir sur Pandreden, les empires et les Pandaràn, mais également sur les habitants du territoire dont il connaît les moindres recoins. Sans parler que c’est un excellent limier, un chasseur et un combattant hors pair. À force de consommer de la D.H.P.A. son organisme a tellement assimilé la drogue qu’il la tolère sans peine ; il possède donc une force et un odorat presque identique à ceux d’un Féros.

Ils eurent un rire jaune en s’apercevant que l’un des hommes les plus détestables se révélait être leur carte maîtresse pour l’avenir diplomatique de leur île et la défense stratégique.

— Sahr ! pesta Sonjà en adressant un regard à Skand. J’vois qu’on a pas l’choix que d’aller les récupérer ! Jörmungand s’rait capable de nous en tenir rancune et de pas nous aider à récupérer nos p’tits chapardés.

Skand approuva d’un hochement de tête.

— Cela sera inutile que vous vous y rendiez ! marmonna Alexander en redressant la tête. C’est moi qu’ils veulent. Ils souhaitent que je me rende et que je leur lègue légalement le territoire. Que je signe leur traité de cessation et que je subisse une humiliation sous les yeux du peuple qui lui aussi veut ma perte au vu de mon mandat catastrophique.

— Ils vous tueront Alexander ! fit Pieter scandalisé. Ils vous condamneront sur la place publique afin de montrer l’exemple ! Ils vous fusilleront à la vue de tous et s’amuseront de votre dépouille ! Vous ne pouvez y aller !

— Je doute fort qu’ils soient tant cruels, objecta le marquis, ce sont des hommes d’honneur et des diplomates, pas des monstres sanguinaires capables d’assassiner de sang-froid. Ils ne s’abaisseront pas à torturer un ennemi vaincu, surtout s’il se rend sans réticence. En particulier lorsqu’il s’agit d’un homme titré.

— Mais monsieur Léandre de Lussac est à la mairie ! Jamais il ne voudra laisser son rival sauf. Mon maître, je vous en prie, ne faites pas cela !

Alexander soupira et fit pianoter ses doigts sur la table.

— Ta loyauté et ta compassion me touchent Pieter, mais je suis de l’avis du marquis. Certes Léandre et moi-même nous détestons depuis tant d’années. Et je suppose que l’idée de m’occire traversera l’esprit d’Éric de Malherbes afin de venger la mort de son frère aîné, voire même celui d’Alastair qui ne parvient pas à me pardonner d’avoir souillé la peau de sa sœur avant de l’avoir abandonnée au profit d’une autre.

— Et Alfadir ? Quand est censé arriver le Aràn ? s’enquit James. Ne pouvons-nous pas attendre son arrivée avant de tenter quoique ce soit contre eux ? Avec un peu de chance, ils ne lui feront rien, surtout si Armand souligne l’importance qu’Ambre a pour lui.

— Non, rétorqua Faùn, le Aràn est certes en chemin, mais rien ne dit qu’il soit apte à les faire capituler. Sa capacité de persuasion n’est pas au mieux. Tout ce qu’il veut c’est Hrafn, que ce soit eux ou nous qui remettons Ambre à Jörmungand cela ne changera rien.

— T’as repris le contact avec le Aràn ? fit Skand, ébahi.

— Brièvement si je puis dire, maugréa le Shaman, il est affaibli et est escorté par Solorùn et Fenri, sur Saùr et Melchor. S’il vient c’est uniquement pour récupérer son dû, pas pour remettre un quelconque ordre sur ce territoire.

Irène s’éclaircit la gorge et observa le Shaman avec sévérité, lui ordonnant de la suivre pour entretenir une petite conversation privée en sa compagnie. Obéissant et, la sentant troublée, Faùn se leva, imité par Alexander et Sonjà. Mais la duchesse scruta ces derniers avec dédain, leur ordonnant de ne pas se joindre en leur compagnie. Les deux rejetés grognèrent, mais ne dirent rien, se contentant de toiser la duchesse et de reprendre leur position afin d’élaborer une stratégie quant aux événements à venir. Pendant ce temps, Irène emmena Faùn dans une pièce isolée et ferma la porte derrière elle, l’invitant à prendre place sur un siège.

— Que souhaitez-vous savoir ? demanda le Shaman.

Irène s’installa face à lui et joignit ses mains.

— Vous savez qui nous sommes, vous êtes Shaman supérieur et connaissez donc, je suppose, toute l’étendue de l’affaire, commença-t-elle sèchement, il est inutile que je vous explique le conflit actuel entre les nations ainsi que les événements ayant eu lieu ces dix dernières années. Je parle ici du meurtre de ma sœur, de l’évincement de Medreva en tant que Shaman déchue et de cette histoire d’enlèvement.

L’homme inclina la tête.

— Oui, je suis au courant de tout cela y compris de vos origines, de la genèse du conflit et de tous les désastreux événements qui s’en sont suivis, tout ceci à cause de Hrafn.

Le Shaman tentait de se remémorer l’exactitude des événements. Les souvenirs de sa conversation qu’il avait entretenue la veille auprès de sa consœur Wadruna lui revenaient à l’esprit ; il revoyait le visage de sa consœur se décomposer au fil des révélations. Après une mise au point avec la duchesse sur ce sujet, Faùn soupira et baissa la tête, les yeux perdus dans le vide.

— Je sais qu’Adler veut une nouvelle fois assaillir Norden et détruire tous les noréens qui s’y trouvent, même les aranoréens. Je sais aussi que Leijona veut l’empêcher de faire du mal aux autres peuples. Elle ne veut voir périr que la descendance de Hrafn, chose hasardeuse au vu du nombre d’aranoréen à l’heure actuelle. Laisserait-elle ceux possédant ne serait-ce qu’une infime goutte de sang aranéen en vie ? Je crois savoir qu’Adam s’est allié avec elle pour contrer l’aigle. Et qu’elle a fait un pacte avec Jörmungand pour qu’il lui cède des enfants noréens afin de lutter contre Providence et détruire leur arme, mais je ne sais rien sur le sujet.

— C’est exact, approuva Irène, des marins noréens et aranoréens enlevés en toute discrétion depuis tant d’années, dont les corps ont servi de cobayes à de multiples expériences afin de créer des monstres sanguinaires d’une force redoutable pouvant aisément rivaliser avec des Berserks. Tout ceci, car ils ont été couplés avec le sang de Hrafn maintenu captif au même endroit, dans un laboratoire si loin dans les terres que nos espions ont eu tant de mal à retrouver. Le même sang qui a servi à la confection de la drogue à haut potentiel agressif.

— Dire qu’Alfadir savait et les a laissé s’y rendre. Tout ceci pour le récupérer, lui ! Cet assassin… ce monstre !

Il soupira et fronça les sourcils, scrutant la duchesse.

— Comment l’avez-vous récupéré ? Ne me faites pas croire que ce sont uniquement vos sentinelles qui l’ont rapatrié sans encombre.

— En effet, c’est de cela dont je veux vous parler précisément. Voyez-vous, il nous a fallu énormément de temps et d’astuce pour voler le corbeau à Providence.

Irène lui expliqua qu’en apprenant que Providence possédait une arme élaborée avec du sang de Hrafn et qu’Adler projetait d’assaillir Norden, Adam, alarmé pour la survie de son peuple, supplia Leijona de réagir et d’éloigner Hrafn de l’empire du Nord afin de supprimer cette arme et épargner la vie de centaines de milliers d’innocents. La lionne, peu encline à coopérer, se laissa convaincre d’entrer à nouveau en guerre contre son frère à condition qu’elle obtienne quelque chose d’essentiel à y gagner.

— C’est alors que mon père entre en scène. Jörmungand ayant eu plusieurs déconvenues avec son frère, comme vous le savez, désirait lui faire payer pour ses actes.

— Après la mort de votre mère Erevan ?

— Oui et celle de ma sœur également. Mon père avait décidé d’aborder la lionne et la licorne, trouvant le moment opportun pour s’allier avec eux, car tous les trois avaient un vif intérêt à s’aider. Jörmungand, désireux de garder sa descendance sur Norden, devait ramener Hrafn à Alfadir. Pour cela, Adam se rendait régulièrement dans l’empire Nord afin de repérer où se tenait le laboratoire en question, aidant les espions de Rochester dans leur Cause, n’exigeant en retour de son aide que le bien-être de son peuple sur Norden. Quant à Leijona, elle promit au Serpent de ne pas mener d’assaut contre l’île, protégeant ainsi les aranéens et noréens qui s’y trouvent et même de défendre Norden contre l’invasion de Providence. Elle exigea en revanche qu’Alfadir lui cède des enfants, de nombreux jeunes noréens du peuple de Hrafn afin d’obtenir justice et de pouvoir s’en servir pour les étudier et les envoyer au front contre l’empire ennemi à la place de ses soldats. Ainsi que quelques noréens spéciaux, des Féros pour être plus précise, dans le but de se servir de leur sang comme Providence l’avait fait pour Hrafn.

— Contrat qui n’a pu être honoré que partiellement, réfléchit Faùn, que va-t-il se passer maintenant que la mascarade a été déjouée et que les révélations sur ces enlèvements ont eu lieu ? Personne ne voudra envoyer sciemment son enfant à Charité, surtout pour être utilisé comme une arme ! C’est de la barbarie ! Je n’ose même pas comprendre comment les Aràn ont pu s’abaisser à ces échanges infâmes ! Qu’importe si cela est pour protéger leur peuple ! Un individu, quel qu’il soit, ne doit pas être sacrifié, quand bien même il servirait à protéger le plus grand nombre.

— Vos paroles sont sages Shaman, mais vous êtes hélas l’un des seuls à penser ainsi. Même nos Aràn ne sont pas si magnanimes ou pacifiques. Il nous reste néanmoins une ultime solution de secours. Certes la lionne n’a pas eu autant d’enfants que désiré, mais elle a tout de même reçu les individus qu’elle souhaitait. Pour consolider notre contrat et le sceller d’une autre manière, elle exige une dernière requête.

— Quelle est-elle ? S’enquit-il, inquiet.

— Un mariage diplomatique entre le veuf empereur de Charité, monseigneur Joseph de Valembruns et mademoiselle Blanche von Hauzen, ma fille.

Abasourdi par cette réponse, Faùn demeura muet.

— Mais… mais votre fille s’est transformée ! finit-il par dire. Comment honorer un tel contrat ? À moins que…

Irène laissa échapper un petit rire.

— Oui, Ambre est celle qui pourrait tout à fait convenir, d’où le fait qu’elle soit extrêmement importante aux yeux de tous. Elle est logiquement le dernier maillon qui permettra de sauver l’île, car jamais mon père ne se résoudra à leur céder Meredith ou Adèle. Je n’avais jamais mis ma fille au courant de cette alliance et n’avais pas objectée lorsque mon père m’avait demandé de la lui céder pour l’offrir à Charité, en accord avec Leijona. Après tout, ma fille possédait les armes nécessaires pour s’en sortir bien que l’empereur soit nettement plus âgé qu’elle.

— C’est ignoble ! Vous allez sacrifier votre nièce, et ce, qu’importe sa volonté ?

— Non, hélas ! Je ne pourrais m’y résoudre.

Il écarquilla les yeux, choqué.

— Quoi ? Mais dans ce cas… comment ?

Elle prit une grande inspiration puis expira longuement.

— C’est moi même qui me rendrai à Charité. Certes je ne suis plus toute jeune, mais je ne peux plus enfanter et l’empereur est à peine plus jeune que je ne le suis. Qu’importe que mon père ne le souhaite pas, il devra se plier à mon choix cette fois-ci. Je refuse de sacrifier ma nièce qui, pour au moins une fois dans sa vie, mérite de s’épanouir sur cette île aux côtés des êtres qui lui sont chers. Surtout qu’au vu de son Féros et de son ignorance des convenances elle risquerait de compromettre notre accord ; soit en se transformant soit en outrageant l’empereur par ses manières.

— Votre dévouement est louable. Jamais je n’aurais pensé que le Serpent et sa lignée seraient autant…

— Autant humains ? le coupa-t-elle. Autant attachés aux valeurs noréennes ainsi qu’à cette île et à tous ceux qui y vivent ? Shaman, vous savez très bien que les coupables ici sont ceux que nous vénérons depuis des millénaires. Ceux que nous pensions sages. Ce sont eux les véritables monstres et vous comme moi, sommes leurs descendants ; un sombre héritage.

Faùn sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Pardonnez-moi, s’excusa-t-il, il est vrai que j’ai appris tout ceci récemment. Et, comme vous, je ne parviens pas à pardonner les agissements de nos entités. J’ai davantage de rancune envers le Hjarta Aràn, au vu de ce qu’il a infligé à votre grand-mère, tous ces secrets tant jalousement gardés pour au final nous voir dépérir comme des choses dont il n’a cure. Un amour obsessionnel pour son fils premier, le seul qui n’ait jamais compté à ses yeux.

Il renifla et s’essuya les yeux d’un revers de la main.

— Que faisons-nous, là, présentement.

Plongée dans ses réflexions, Irène fronça les sourcils et se mordilla la lèvre.

— Si je me mets à la place de ce Maspero-Gavard, en supposant que les von Dorff et leurs partisans soient tous à la mairie, je ne serais pas choquée à l’idée qu’il puisse tout leur dévoiler dans le but d’obtenir grâce à leurs yeux et de sauver sa peau. Y compris le fait que nous possédons Hrafn et comptons sur l’arrivée d’Alfadir pour remettre de l’ordre. Si mon père lui a ordonné d’escorter Ambre jusqu’à lui, alors il sait également pour son importance.

— En soi ils s’attendraient à voir votre maire leur remettre Hrafn en main propre pour négocier eux-mêmes avec les Aràn ?

— Tout à fait, et borné comme peut l’être Alfadir, cela ne me surprendrait guère qu’il les honore et laisse le territoire aranoréen sous leur domination. Et je ne pourrais me résoudre à voir mon peuple vivre sous leur joug ! Après, je doute fort, au vu du conditionnement de ces hommes-là, qu’ils croient un traître mot de ce que le capitaine pourra leur raconter. Ils ne croient pas en l’existence des Aràn ni en celle des Shamans ou tout ce qui pourrait concerner le folklore noréen. Ils sont du genre à penser que nous sommes des expériences génétiques, des monstres créés par Providence. Et ils possèdent soi-disant une multitude d’informations et de documents pour étayer leurs thèses…

— Dans ce cas, que proposez-vous ? Laisser Ambre souffrir seule en attendant l’arrivée d’Alfadir et espérer que ses ravisseurs ne lui fassent rien subir ? Voilà qui peut être dangereux non ?

— Hors de question que je laisse Ambre entre leurs griffes ! s’énerva-t-elle. Écoutez-moi, attentivement. Nous allons laisser le maire s’y rendre afin de parlementer avec eux, si nous ne tardons pas alors ils ne pourront pas nous accuser d’avoir omis de leur remettre Hrafn dans la mesure où nous n’aurions pas été au courant de la négociation.

— Ne craignez-vous pas qu’ils le tuent ?

— Si, bien évidemment, et c’est le risque à encourir. Ma foi, s’ils ne sont pas trop stupides, je doute fort qu’ils le fassent souffrir avant qu’Ambre ne soit remise en main propre à mon père. Il faut qu’elle conserve sa forme actuelle, car si elle se transforme non seulement le contrat sera brisé à leurs yeux, mais elle risquerait de faire un carnage en désirant venger l’homme qu’elle aime. Dans les deux cas, qu’ils croient ou non en l’existence des entités, ils ne prendront pas le risque de la pousser à bout.

— Hum… ma foi cela me semble la meilleure solution. Que dois-je faire pour ma part ? Je peux toujours tenter de contacter Alfadir ou Solorùn pour les avertir.

— Non, c’est inutile, qu’importe qui confiera Hrafn au Aràn, son seul et unique but est de le récupérer. Et je souhaiterais que vous restiez auprès de moi, ici, si cela ne vous dérange pas. Vous avez votre protégée à soigner et ma fille Blanche n’est pas au mieux. Je voudrais la soigner le mieux possible afin qu’elle ne souffre pas outre mesure lors de son voyage jusqu’à Charité.

— Vous l’emmenez avec vous ?

— Évidemment ! J’abandonne déjà tout ce que je possède, y compris ma fille, mon petit-fils et mes deux nièces, je ne vais pas en plus abandonner ma Blanche qui, je l’espère, s’épanouira au palais impérial à mes côtés.

Elle se releva et commença à se diriger vers la porte.

— J’espère surtout que votre cheffe ne se mêlera pas de cette affaire ! Butée comme elle est, elle risquerait de mettre en péril nos négociations et de tout compromettre.

— Ne vous en faites pas, assura-t-il en se redressant à son tour, j’ai une mission de la plus haute importance à lui confier ainsi qu’à Skand.

Avant de sortir, ils se serrèrent la main puis empruntèrent le couloir où Mesali et Léonhard s’amusaient avec des chevaux de bois et divers jouets. La petite tendait sa jambe cassée derrière elle sans nullement s’en soucier tant elle semblait prise dans son jeu. Ils regagnèrent le salon où Alexander, vêtu d’un long manteau noir et d’une paire de bottes haute, s’apprêtait à rejoindre la mairie.

— On peut toujours vous escorter m’sieur le maire, maugréa la guerrière, si votre Ambre est aussi importante que Hrafn, alors autant qu’on aille en nombre parlementer avec vos amis les hundr.

— N’y pensez même pas, objecta Irène.

— Et pourquoi donc ? grogna la Svingars en la dardant d’un œil mauvais.

— Tout simplement parce que jamais ces hommes ne voudraient s’entretenir avec une femme, encore moins une femme de votre veine. Vous avez beau être une guerrière respectée et respectable sur vos terres, mais ici, vous êtes considérée comme une rustre grossière ! Une noréenne hystérique, une vermine sans manière qui, aux yeux de ces hommes conservateurs et fortement centrés sur le patriarcat ainsi que sur la supériorité aranéenne, ne possède aucune légitimité.

Elle tourna son regard pour venir le poser sur le chef Korpr à l’apparence singulière et dont la petite taille ne pouvait être prise au sérieux par ses interlocuteurs.

— Il en va de même pour vous, lui avoua-t-elle, jamais vous ne les convaincrez de quoi que ce soit.

Furieuse, Sonjà laissa libre cours à sa colère, frappant du poing sur la table et arrosant d’insultes son interlocutrice ; jamais personne ne lui dirait ce qu’elle devrait faire qu’importe le statut de l’individu. Faùn parlementa avec elle, plantant ses yeux bleus dans les siens, afin d’éviter d’attirer l’attention d’éventuels curieux, car les éclats de voix si particuliers de sa cheffe risqueraient d’alerter le camp ennemi de leur présence indésirée. Après quelques brefs échanges, Alexander se décida à y aller et sortit par la porte arrière de la boutique. Pieter, que l’inquiétude gagnait à l’idée de laisser son maître partir seul, l’escorta jusque sur le perron où ils se saluèrent une dernière fois avant de se séparer.

Quand le palefrenier retourna dans le salon, les yeux rougis et la tête basse, il vit Sonjà et Skand en pleine conversation avec le Shaman, prêts à quitter les lieux également.

— Si vous tenez à vous rendre utile, proposa Faùn, sachez que le Berserk continue d’arpenter les rues. J’ai réussi à l’éloigner tout à l’heure, mais je n’ai pas été assez convaincant pour parvenir à le faire fuir définitivement. Cela pose problème car, au risque de blesser l’ennemi, il serait fort probable que ce Starkr s’attaque à d’éventuels Féros présents dans cette ville.

— Il y a des Féros ici ? Dans les villes ? s’enquit Desrosiers, interloqué. Combien sont-ils ?

— Je n’en suis pas sûr, mais je dirais entre pas loin de dix. Tous des Latents, autant femelles que mâles et de tout âge.

— Sahr, voilà qui va nous occuper un moment. Un Berserk Ardent t’as dit. Et un lion en plus ! Comme si un Berserk mâle n’était pas déjà assez compliqué à chasser !

Le visage de Faùn se renfrogna. Tracassé, il glissa une main dans sa barbe fournie parsemée de poils grisonnants et se gratta nerveusement le menton.

— Soyez prudent surtout, la présence d’un lion sur notre île est un mauvais augure. C’est le premier du genre. Je n’aime pas cette coïncidence.

— Personne ne savait qu’un tel spécimen était présent ? Vous, Shaman, n’avez jamais décelé son animal-totem ?

— Malheureusement non, nous sommes trop loin des carrières Nord pour ressentir les vibrations des citoyens Hani. En plus, ils n’ont plus de Shaman depuis des générations. Ils sont donc incapables de connaître leur animal-totem, se contentant de leur emblème ; le coq flamboyant. Ajoutez à cela qu’ils sont indépendants et n’ont pas de liens directs avec nous, hormis de rares échanges mercantiles. Et Ils ne se soumettent donc pas à Alfadir depuis l’indépendance de leur territoire bien qu’ils reconnaissent sa puissance et son existence.

Sur ce, Sonjà se munit de son arme puis, après un dernier regard échangé à son Shaman, sortit de la demeure, Skand à ses côtés ; la partie de chasse allait commencer.

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