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NORDEN – Chapitre 162

Chapitre 162- La brebis au milieu des loups 2/2

L’imposant édifice de l’hôtel de ville se dressait devant eux, sa façade blanche encore intacte, dominant l’espace de sa droiture implacable. Alastair stoppa sa monture devant les portes et mit pied à terre, imité par ses hommes. Maintenu en joue par les soldats, Armand fit de même et prit Ambre à la taille afin de la descendre de selle. À peine eut-elle posé son pied au sol que ses jambes se dérobèrent sous son poids, se laissant choir sur le sol trempé. Le capitaine la rattrapa et la soutint, sous l’air interrogateur du marquis.

— Que lui avez-vous donc fait ?

— Droguée à l’aconit napel, assura-t-il, elle n’a pas encore tout à fait dégrisé.

Sur ce, Alastair fit signe à ses hommes de le menotter, mais le capitaine l’observa avec un mépris non dissimulé.

— J’espère que vous ne songez pas à me ferrer marquis ! Laissez-moi sans entrave et je vous jure de coopérer. Vous savez que je suis un homme de parole et que jamais je ne tenterai le moindre faux pas à votre encontre !

— Armand ! Vous êtes certes connu pour exécuter les ordres et, en effet, vous nous aviez rendu de fiers services. Or vous n’en demeurez pas moins un lâche pathétique et un piètre opportuniste à l’instar de notre bon vieux Muffart ? Je vous mets sous fers que vous le vouliez ou non. Alors défiez à nouveau mon autorité et c’est ma lame dans vos tripes que vous rencontrerez.

La rage au ventre, le capitaine serra les poings et grogna. Puis il soupira, tendit ses bras et se laissa menotter sans broncher tandis qu’Ambre fut soulevée par le marquis qui l’attrapa par le collier ainsi que par le bras et la traîna comme une bête sauvage, sans aucune considération. Sa main gantée de cuir noir, mettant fièrement en valeur sa chevalière aux armoiries familiales, lui broyait le bras.

À cette vive pression, le corps de la jeune femme fut traversé par une douleur aiguë. Elle manquait également de s’étouffer et gémissait, peinant à capter l’air dans ses poumons tant le collier l’étranglait. La respiration sifflante, l’écume aux lèvres, elle tentait de marcher tant bien que mal aux côtés de son ravisseur. Ses pieds humides glissaient sur le sol carrelé du rez-de-chaussée. Jamais, l’étage n’avait paru si interminable à escalader. Gravir les escaliers se révéla une épreuve douloureuse, presque insurmontable tant les marches lui semblaient être des obstacles et qu’elle trébuchait à chacune d’elles sous le regard amusé des soldats. Ces derniers marchaient juste derrière elle, riant éhontément de son désarroi et devant l’attitude si solennelle et impitoyable de leur meneur.

Arrivés au milieu des escaliers, Alastair, agacé de la voir si lente et si molle, passa sa main sous son ventre et la souleva tel un bagage, renversant sa tête en avant. D’une emprise puissante, il la pressa contre lui et, à l’instar d’un casse-noix, lui broya les côtes et l’abdomen. Ambre, tremblante, ferma ses yeux mouillés de larmes et laissa échapper un cri.

— Ferme-la donc vermine ! pesta l’homme, indifférent face à ses complaintes.

Quand l’étage fut enfin monté, il la reprit normalement, la touchant comme une bête enragée contagieuse, et se dirigea en bout de couloir. Un garde leur ouvrit la porte et les laissa passer, s’inclinant courtoisement devant son supérieur. Alastair entra, suivi de ses deux captifs ainsi que deux de ses hommes.

Ambre sentit instantanément son échine se hérisser par réflexe lorsqu’elle pénétra dans cette grande pièce plongée sous la semi-pénombre, éclairée par de multiples chandeliers disposés aux quatre coins. Une atmosphère angoissante voire sinistre flottait dans cette salle austère. Le tableau peint du maire, d’ordinaire accroché derrière le bureau, gisait au sol. Alexander y avait à présent le visage défiguré, brûlé en partie.

Trois hommes se tenaient au centre. Terrorisée, elle les reconnaissait tous : le marquis Éric de Malherbes ainsi que le marquis Dieter von Dorff étaient installés de part et d’autre du bureau, les mains jointes, regardant les nouveaux venus d’un œil inquisiteur, tandis que le troisième, monsieur le pseudomarquis Léandre de Lussac, patientait debout, les bras croisés. La jeune femme était telle une brebis au milieu des loups. À la vue de la captive, un sourire narquois s’afficha sur le visage angélique de ce dernier.

— Tiens tiens ! Mais qu’avons-nous là ! s’exclama-t-il, la mine rayonnante. La petite chienne du maire en personne ! Quelle surprise, quelle belle prise mon cher Alastair !

Il s’avança vers elle et se baissa à sa hauteur, plantant ses grands yeux bleus dans les siens. Il fit glisser son doigt sous le menton muselé de la captive afin de lui redresser la tête et de l’examiner plus intensément. Une odeur pestilentielle d’égouts et de relent gastrique lui traversa les narines et il se recula en hâte, fortement incommodé.

— Voilà que vous l’avez retrouvée dans les bas-fonds ! La vermine refoule plus qu’un rat crevé !

Cette remarque décrocha un rire à Éric.

— Notre bon vieux Chien ne va pas du tout apprécier que nous ayons sa petite poupée charnelle entre nos mains ! Je serais absolument étonné qu’il ne se décide pas à bouger pour venir la secourir !

Désireuse de ne pas se laisser dominer par ses angoisses, Ambre montra les dents et grogna. Pour la faire taire, Alastair lui asséna une gifle sur le haut du crâne avant de poursuivre sa route et de l’emmener juste devant le bureau.

— Incline-toi ! ordonna-t-il, alors qu’il la postait juste devant son père.

— Allé ous faire fou’re ! parvint-elle à cracher, peu encline à coopérer.

D’un geste brusque, Alastair la jeta avec violence contre le bureau. Pour la forcer à s’incliner devant son père, il plaqua farouchement sa tête contre la surface glacée du meuble, l’assommant quelque peu. Les oreilles bourdonnantes, de vives lumières blanches se projetaient sur son champ de vision ; comme Armand le craignait, le marquis ne retenait nullement sa force.

— Je t’apprendrai la politesse sale vermine !

— Doucement, fils ! Annonça posément le vieil homme. Ne l’abîmez pas davantage. Il serait fâcheux qu’elle nous lâche entre les doigts alors qu’elle est certainement notre seule chance d’appâter le maire.

Alastair relâcha son emprise et la redressa. Puis il se retourna et invita le capitaine à s’avancer. Celui-ci, bien plus coopératif que la jeune femme, inclina nonchalamment la tête en guise de respect et annonça d’un ton mielleux :

— Messieurs les marquis, que je me réjouis de vous voir !

— Plaisir non partagé ! s’amusa Éric.

S’en suivit un interrogatoire incessant où les marquis inflexibles assaillaient le capitaine de questions. Comme il l’avait promis, le soldat à tête de lion répondait inlassablement et de bonne grâce, entrant dans les moindres détails ; expliquant sans aucune gêne la mission confiée par son employeur auquel il était totalement assujetti et l’importance capitale qu’Ambre avait à ses yeux.

Le vieil usurpateur autoproclamé maire demanda l’identité de cet homme énigmatique, sondant la noréenne de pied en cap. Ne pouvant bouger les bras, Armand baissa la tête et montra la poche de sa veste, invitant Alastair à prendre le morceau de papier qui s’y trouvait. Ce dernier s’exécuta et prit le document du bout des doigts qu’il déplia puis tendit à son père sans même le regarder.

Dieter scruta le papier avec intérêt, ne laissant pas transparaître une once d’émotion sur son visage de septuagénaire, aux yeux d’un bleu gris déstabilisant. Il passa un doigt sur ses lèvres fines, plongé dans ses réflexions, puis jetait de brefs coups d’œil à la jeune femme. Après la lecture, il passa le document à Éric qui, bien moins subtil, haussa les sourcils et fit les yeux ronds. Léandre, présent juste derrière lui, se pencha au-dessus de son épaule et laissa échapper un rire.

— Ce document est-il officiel ? demanda l’avocat en prenant la feuille, l’examinant sous toutes les coutures.

— Le document en lui-même non, répliqua le capitaine, en revanche les informations révélées sont globalement exactes. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître.

Énervé, Alastair prit le document des mains de son associé, le lit hâtivement et croisa les bras.

— Que voulez-vous dire par partiellement vrai ? Expliquez-vous !

— Sur la branche maternelle, le nom du père concernant la personne prénommée Erevan est faux. Il ne s’agit pas d’Aorcha mais de H.

— Le même H que celui désigné comme le père de la duchesse ? s’enquit le vieux marquis. Une relation incestueuse entre Erevan et son propre père biologique ?

— Non, ils sont deux êtres bien distincts. Des personnes portant cette lettre non anodine.

— De qui s’agit-il ? poursuivit Léandre. Et pourquoi exiger un anonymat ? Serait-ce une personne de haute importance ?

Armand tourna la tête et observa de haut la jeune femme qui tentait de soutenir son regard, semblant elle aussi très avide de connaître la réponse à cette question. La voyant peiner à rester debout, il leur quémanda un siège pour chacun d’eux, prétextant que le discours risquait d’être particulièrement long à raconter et qu’il leur saurait gré de leur clémence. Dieter acquiesça tandis qu’Alastair ordonna aux deux hommes restés auprès d’eux de les leur apporter. Chose faite, le capitaine secoua sa tête, laissant retomber ses cheveux bouclés, encore trempés et gouttant sur sa veste. Puis il s’éclaircit la voix et annonça tout de go :

— Les H désignent respectivement le Hjarta Kóngur Alfadir et le Höggormurinn Kóngur Jörmungand ; les deux Aràn.

Ces révélations incongrues laissèrent un interminable et pesant moment de flottement. Ambre, la plus abasourdie d’entre tous, gardait la bouche entrouverte, totalement immobile. Un claquement de mains résonna, brisant ce lourd silence. Léandre applaudissait et riait aux éclats.

— Ah capitaine, finit-il par dire, vous avez toujours autant d’humour. Quel culot que de nous débiter ce genre d’absurdités ! Quel aplomb, j’en suis estomaqué ! Vous n’avez pas froid aux yeux que de vous amuser de la crédulité de vos ennemis ?

— Ce que je vous dis est vrai, monsieur de Lussac. Que vous le vouliez ou non ! D’où le fait que je ne souhaite pas que vous molestiez cette jeune femme. Que je déteste soit dit en passant. Je pense que je n’ai pas à me justifier là-dessus comme vous le savez si bien.

Voyant les regards réprobateurs voire haineux de certains de ses interlocuteurs, le capitaine s’engagea dans une longue explication, développant en profondeur chaque point afin d’être le plus précis possible et d’éviter qu’Alastair, le plus dubitatif d’entre eux, ne lui fasse subir quelque supplice. Car l’homme, dressé de toute sa hauteur, le toisait, faisant pianoter ses doigts crispés contre la surface du bureau, gonflant puissamment sa cage thoracique.

À la fin du discours, les quatre hommes dévisageaient la noréenne, leurs regards transperçant sa peau jusqu’au plus profond de son être. Ambre n’osait esquisser le moindre mouvement, se contentant de rester la plus droite possible, le dos plaqué contre le dossier de sa chaise. Elle sentait sa motricité revenir peu à peu, les muscles moins engourdis et l’esprit plus alerte à chaque minute écoulée. Malheureusement elle ne pouvait toujours pas se défendre ou s’enfuir ; entravée par les fers et le collier, captive dans cette cage au beau milieu de ces ravisseurs. Les tripes broyées, elle ne pouvait parler tant elle était assaillie de questions, incapable de les lui poser verbalement.

Après un temps, Dieter joignit ses mains noueuses et s’éclaircit la gorge.

— Qui parmi la population est avisé de cette filiation ?

— En dehors des membres concernés sur cet arbre généalogique ? Personne hormis le marquis Desrosiers, James et William de Rochester ainsi que moi-même et mes anciens confrères. Et possiblement monsieur le Baron à l’heure actuelle. Je ne serais pas étonné que la duchesse l’ait informé de l’affaire.

Léandre se leva sans un mot et alla en direction de la fenêtre, regardant au-dehors d’un air grave.

— Admettons que ce que vous dites est vrai, trancha Alastair, qu’encourons-nous à tuer ce monstre ? Soit si ce que vous dites se révèle juste, que le Serpent semble s’inquiéter de son sort et qu’Alfadir vienne remettre de l’ordre sur notre territoire. Dans quelle mesure les Aràn seraient-ils prêts à négocier ?

— Si tant est qu’ils existent ! maugréa Éric en levant les yeux au ciel, exaspéré par ces verbiages.

Armand s’enfonça dans son fauteuil et ricana :

— Vous voulez négocier avec les Aràn ? Des Sensitifs qui d’un simple regard peuvent vous manipuler et vous faire plier à leur volonté ? Ce serait terriblement stupide ! Jamais ils ne négocieront avec vous. Vous n’êtes que des êtres insignifiants à leurs yeux.

Devant l’irrespect du capitaine vis-à-vis de sa personne, Alastair se massa les mains et lui asséna un violent coup de poing au visage faisant craquer sa mâchoire. Armand jura et cracha au sol un filet de bave ensanglantée.

— Putain, mais modérez vos ardeurs Alastair ! grogna-t-il. Ce que je vous dis est vrai et vous perdrez votre temps à palabrer avec eux.

— Si nous vous suivons bien, cela voudrait dire que, quoi que nous fassions, nous sommes fichus, notre tentative de prendre les rênes du territoire est vouée à l’échec ? s’indigna Éric, manquant de fissurer son monocle qu’il était en train de nettoyer. Et cet enfoiré de Chien reviendra à son poste triomphant, sans que nous ne puissions rien faire ? Plutôt crever que de nous abaisser à cela ! Autant faire un carnage de suite et les entraîner dans notre chute !

— Pour entraîner la mort de nos proches également ? s’emporta Alastair. Vous êtes fous ! Je ne risquerais pas la vie de ma femme ou de ma sœur et encore moins celle de mon fils !

Léandre se retourna et les rejoignit, affichant un large sourire malin sur son visage.

— Qu’en serait-il si c’est nous qui offrions aux Aràn ce qu’ils souhaitent, proposa-t-il, après tout, nous avons toutes les cartes en main pour pouvoir réussir et prendre légalement et sans bain de sang les rênes du territoire. Et ce, tout en gagnant la considération des deux entités.

— Expliquez-vous Léandre, je vous en prie, dit le vieux marquis, intrigué.

Le bellâtre se tourna vers la noréenne et la dévisagea longuement.

— Et bien, nous avons en notre possession le bien le plus précieux de notre cher Alexander. Je pense, le connaissant bien depuis des années, qu’il serait prêt à tout pour sauver sa petite chienne dévouée. S’il est effectivement au courant de sa filiation, il n’hésitera pas à venir la sauver et ce qu’importe sa vie et les dangers qu’il encourrait. Ordonnons-lui de nous céder Hrafn afin que nous le remettions en main propre à Alfadir. Nous promettons ainsi d’épargner cette femme-là que nous rendrons par la suite à son grand-père, Jörmungand. Si sa vie compte tellement aux yeux de Serpent alors je ne serais pas surpris qu’il coopère. D’autant que la duchesse, sa tante, est en compagnie du maire et risquerait elle aussi de vouloir préserver la vie de sa nièce.

— Cela me semble hasardeux, rétorqua Dieter, S’ils savent que nous sommes au courant de l’importance de cette noréenne pour les deux entités alors monsieur le Baron ne devrait nullement s’inquiéter de la savoir auprès de nous. Sa vie n’est donc pas menacée.

Léandre sourit et se plaça juste derrière elle. Il mit ses mains sur ses épaules et appuya légèrement, caressant sa nuque d’un subtil geste du pouce.

— Sa vie n’est pas menacée, certes. Mais rien ne nous oblige à préserver son intégrité.

À l’entente de ses propos Ambre se raidit, comprenant ce que cela signifiait. Son cœur cessa de battre et son estomac se contracta douloureusement.

— Notre cher limier tient beaucoup à ses jouets, je serais fort étonné qu’il ne nous remette pas Hrafn de lui-même dans le but de protéger sa petite poupée charnelle. Car je doute fort qu’il apprécie que sa demoiselle subisse quelques élans d’ardeurs de la part de ceux qu’il haïe depuis si longtemps. Certes ce n’est pas très honnête, même révoltant de nous abaisser à ce genre d’acte. Mais il en va de la survie de notre parti et de notre Nation alors je serais prêt à me dévouer pour endosser ce rôle et de profiter d’un moment de complicité avec cette vermine tachetée.

Éric ricana à son tour, amusé par cette proposition si aisément réalisable ; désireux de venger la mort de son frère et de son neveu, tués par un noréen pour l’un et par Judith, l’ex-femme du maire pour l’autre ; une revanche fort tentante à exécuter.

— Quelle horreur ! Cela m’écœure rien que d’y songer ! pesta Alastair. Souiller votre corps avec cet animal. Une chance que Laurianne ne soit pas présente pour vous entendre débiter de telles ignominies ! Et vous semblez oublier un point, mais je doute fort que le Serpent ou la duchesse soient très heureux à l’idée que vous copuliez avec cette vermine-là !

— À vrai dire, je ne pense pas que Jörmungand soit aussi magnanime, annonça posément le capitaine.

— Que voulez-vous dire par là ? s’enquit Dieter.

Armand esquissa un sourire et les dévisagea un à un.

— Puisque je suis aussi opportuniste que vous, et que mes volontés ne sont pas si différentes des vôtres, je pense que finalement vous et moi messieurs pouvons trouver un arrangement.

— Un arrangement ? répéta Alastair en haussant un sourcil, avec vous ? Hors de question !

— Bon sang mon fils arrêtez de tout objecter et laissez-le nous faire part de ce qu’il a à nous dire !

Le capitaine tourna la tête et adressa un sourire faux, empli de défiance au marquis von Dorff fils.

— Promettez-moi de me laisser la vie sauve ainsi qu’un poste haut gradé et je vous promets de livrer cette jeune femme à son grand-père. Je serai ainsi libéré de son joug, car le Aràn, malgré ses défauts, est un homme d’honneur. Et je pourrai ensuite travailler pour vous, en tant que capitaine, soldat ou conseiller. Je connais énormément de choses sur énormément de personnes. Mon aide sera précieuse pour vous seconder par la suite. En contrepartie pour vous prouvez ma bonne fois je peux vous révéler quelques dernières petites choses concernant cette jeune femme qui ne manqueront pas de faire leur effet.

Le marquis eut un rictus, paraissant réfléchir à la proposition fortement alléchante. Puis, ayant trouvé sa réponse l’engagea à poursuivre son explication, sous l’air réprobateur de son fils qui ne semblait pas être du même avis et fulminait en silence.

— La seule volonté du Serpent est de voir sa descendance viable fouler Norden. Or, concernant la jeune femme ici présente, sachez qu’elle est utile pour le Aràn non pas en tant que personne à part entière, mais en tant que monnaie d’échange.

Il plissa les yeux et regarda Ambre, lui accordant un sourire carnassier empli de malfaisance.

— Le Serpent se moque éperdument de cette femme en tant que personne, que vous la brisiez ou non cela n’y changera rien, fourrez-la profondément, torturez la psychologiquement si vous le souhaitez, mais laissez-la en vie et ne lui infligez pas de sévices corporels visibles… Enfin, si j’étais vous, j’éviterais soigneusement de lui infliger la moindre éraflure, aussi insignifiante soit-elle. Comprenez-le bien Alastair, que vous pourriez le regretter amèrement.

— En quoi est-ce si important ! cracha l’intéressé, impatient de devoir la molester et de se défouler sur sa proie.

— Sachez qu’elle est stérile, inapte à engendrer une descendance viable sur l’île et donc fortement inutile en tant qu’individu sur Norden.

Armand ricana et tapota nonchalamment la cuisse de la jeune femme avant de lui adresser un sourire narquois.

— En revanche, à cause de cette déficience, elle est prévue en tant que cadeau diplomatique à l’empereur de Charité lui-même, destinée à être son épouse.

— Vous plaisantez ? scanda Alastair, outré.

— Non, marquis, ceci est la stricte vérité. La Pandaràn Leijona, la lionne de Charité, tient à ce que le Serpent marin lui-même lui lègue une de ses descendantes afin de la marier à l’empereur, sir Joseph de Valembruns, dans le but de sceller une alliance durable. À l’origine ce rôle devait être confié à la duchesse Blanche von Hauzen, plus que qualifiée à cette tâche. Malheureusement, au vu de sa transformation, il lui est impossible de la remplir dorénavant. Il ne reste alors plus que cette petite noréenne à disposition pour honorer le contrat avec Charité ; Meredith et Adèle étant trop précieuses pour être envoyées sur Pandreden.

Il ricana devant cet auditoire suspendu à ses lèvres, se délectant de ces annonces et de la réaction qu’elles provoquaient.

— D’où le fait qu’il est très important pour moi qu’elle soit en vie et cela je suis sûr, le Baron n’en sait rien et je doute fort, que madame la duchesse l’ait mis au courant de cette affaire pour éviter de le perturber davantage… La petite minette va bientôt devenir impératrice. Épouse de l’un des empereurs les plus puissants de Pandreden.

Il s’arrêta un instant et planta ses pupilles noires dans celles de la jeune femme, embrasées telles des flammes ardentes.

— Si j’étais vous, je ne tarderais pas à la droguer à nouveau, immédiatement serait préférable ! les avisa-t-il. Mademoiselle semble retrouver sa vivacité comme l’éclat de ses yeux en témoigne. Si elle reprend pleinement le contrôle de ses capacités, alors cette discussion n’aura plus lieu d’être et cette créature à sang chaud fera un carnage de nos corps si l’idée lui vient de se transformer. Au vu de sa hargne je ne serais pas étonné qu’elle devienne une Berserk Ardente. Elle jouera de nos membres telle une marionnettiste sadique pratiquant une danse macabre. Disloquant nos os un à un avant de les ronger et de dévorer la moindre parcelle de nos chairs, ne laissant pas une once de nos organes fouler le sol. Et si elle se métamorphose alors l’accord avec Charité sera rompu et nous risquons une invasion imminente de l’empire que le Serpent n’empêchera pas pour de multiples raisons. C’est la mort assurée de notre peuple et de l’île entière je vous le garantis.

— Avez-vous ce genre de produit sur vous ? s’enquit Dieter dont les lèvres trahissaient un infime tressaillement.

— Malheureusement non, je lui ai donné ma dose d’aconit restante, celle suffisante pour mon voyage en sa compagnie. Mais si cela peut vous rassurer, je ne serai pas surpris qu’il y ait des flacons de pavot blanc ou autre sédatifs à l’infirmerie. Notre défunt Duc était un gros consommateur de substances psychotropes ces dernières années, il doit avoir quelques flacons présents en ces lieux.

Alastair quitta la pièce en hâte pour se rendre à l’infirmerie. Pendant ce temps Ambre, les iris de plus en plus vifs, recevait l’intérêt de tous porté sur elle. Elle demeurait immobile, ne pouvant bouger ses membres de façon ordonnée et volontaire, n’esquissant que de brefs mouvements aléatoires. Le sang bouillant dans ses veines, elle était submergée de pensées confuses et contradictoires, à la fois tentée par l’idée de se transformer, mais également terrorisée par la chose.

Pour la dissuader d’effectuer toute tentative, elle fut rapidement mise en joue, l’emboue du revolver de Léandre placé sur sa tempe, prêt à faire feu. Quand Alastair revint, tenant dans les bras une trousse de soins qu’il déposa sur le bureau, il en sortit plusieurs flacons. Armand, coopératif, l’orienta sur l’un d’eux, assurant qu’il serait le plus efficace sur la durée et dans ses vertus.

Le marquis le dévissa puis, sans crier gare, attrapa la noréenne par le haut du crâne et éclata son front contre le rebord du bureau, l’assommant instantanément. N’ayant pu réagir à temps, Ambre accusa le coup et défaillit. Ce choc, aussi violent que vif, produisit un craquement sec et sonore qui laissa l’assemblée interdite.

— Voilà qui nous fera gagner du temps pour nous décider, annonça-t-il en toisant le capitaine, en espérant que votre remède soit le bon. Car à son réveil, dans votre cellule commune, je ne donne pas cher de votre peau Maspero.

Dieter échangea un regard à son fils et esquissa un sourire. Le capitaine, outré, écarquilla les yeux à la vue de l’arme tout juste chargée que le marquis von Dorff père pointait en sa direction.

— Bon, je pense que nous avons assez joué et palabré avec vous capitaine ! annonça-t-il après s’être éclairci la voix. J’espère que vous vous êtes délecté de votre discours. Quel dommage que nous soyons aussi peu crédules quant à vos histoires farfelues. Cela fera un bel ouvrage pour vos proches, malheureusement, je crois savoir que vous n’en possédez pas… Vous mourrez donc seul, aux côtés de la noréenne si jamais il lui prend l’idée de se transformer avant que notre maire déserteur ne vienne se rendre pour la délivrer. Vous n’avez plus qu’à croiser les doigts afin qu’elle vous épargne.

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