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NORDEN – Chapitre 161

Chapitre 161- La brebis au milieu des loups 1/2

Le dos plaqué contre le torse de son cavalier, Ambre commençait à ressentir les secousses de la monture engagée en plein galop sur les routes pavées. Elle fut parcourue de haut-le-cœur chaque fois que le cheval, un grand destrier habitué à se déplacer sur de nombreux terrains hasardeux, se braquait ou changeait le rythme de sa charge, se frayant un chemin dans ces interminables allées cabossées. Il sautait les obstacles avec aisance, la foulée puissante, claquant farouchement le sol de ses larges sabots ferrés. Ce bruit tonitruant s’accompagnait des tintements irréguliers du collier et les cliquetis métalliques des fers qui rongeaient les poignets de la captive.

Arrivé en haute ville, Armand tira la bride et mit sa monture au petit trot, désireux de ne pas éveiller de soupçons, et surtout, souhaitant éviter de percuter un cavalier ennemi dans ces ruelles étroites desservies de part et d’autre par de nombreuses allées perpendiculaires. L’homme, la posture droite et rigide, tenait les rênes de sa main gantée, les agrippant d’une poigne solide, et utilisait sa main droite pour maintenir fermement sa protégée à la taille, allant jusqu’à fusionner son corps avec le sien. Il ressentait au creux de sa paume mouillée son rythme cardiaque et son souffle s’intensifier, redevenant normal.

La tête posée non loin de son cou, la jeune femme pouvait sentir son souffle contre son oreille ainsi que son haleine chargée de D.H.P.A. lui caresser la nuque pour parvenir jusqu’à ses narines, une sensation extrêmement désagréable de révulsion l’envahissait, lui hérissant l’échine.

L’homme s’en rendit compte et s’amusait à la tourmenter de la sorte, lui susurrant doucereusement des mots obscènes. Il prenait un malin plaisir à jouer de cette arrogance malsaine qui lui permettait de faire baisser son anxiété quant à cette situation ubuesque ; lui le cavalier détesté, maudit, devant à tout prix protéger la vie de celle qui se tenait entre ses bras et qu’il haïssait par-dessus tout depuis près de dix ans.

Voilà plus de dix minutes qu’ils trottaient dans ces rues tranquilles, noyées sous cette forte pluie qui s’intensifiait au fil des minutes écoulées. De nombreux cadavres, en stade de décomposition avancée, dévorés par les rats et grouillants de vers, jonchaient le sol. Le pavement demeurait glissant, de couleur rouge délavé par les eaux qui dégoulinaient le long des voies, faisant vomir les rigoles et régurgiter toute sorte de déchets.

Des odeurs nauséabondes de charognes, de bois calciné et d’égouts envahissaient l’espace, rendant l’air absolument infect à respirer. Néanmoins, les rues étaient actuellement épargnées par la foule ne pouvant supporter ces senteurs putrides épouvantables, que les Charognards n’avaient pas encore explorées faute de membres actifs et d’accessibilité. Le tumulte continuait à plusieurs rues de là ; des coups de feu et des cris résonnant en écho, étouffés par les clapotis des gouttes et le vent qui soufflait par bourrasques.

Les soldats et civils armés de Laflégère patrouillaient et gardaient farouchement chaque recoin de la haute-ville, dans les quartiers proches de la mairie. Le cavalier avait dû s’arrêter plusieurs fois en chemin, alpagué par un certain nombre de miliciens au service du défunt comte. À leur passage, ceux-ci leur barraient la route et les questionnaient, interloqués par la vue de cette petite femme muselée à la toison rousse flamboyante, maintenue captive entre les bras d’un homme à tête de lion, vêtu d’un costume militaire rouge cardinal qui se voyait de loin. De plus, cet homme intrigant paraissait étonnamment serein et sûr de lui, avançant vers eux sans crainte ni démarche hostile ; un comportement insolite dans ces villes agitées par le conflit.

Beau parleur, le capitaine au service du marquis Desrosiers et possédant sur son veston les armoiries étincelantes de la Goélette, leur racontait avec une franche sincérité que la femme qu’il gardait jalousement entre ses mains était un cadeau diplomatique pour le marquis Dieter von Dorff. Il n’hésitait pas à dévoiler impudiquement qu’il avait en sa possession mademoiselle la future baronne von Tassle ; un délicat présent pour une rançon des plus mémorables. Cette justification avait le don de les mettre en confiance et ces hommes s’écartaient à leur passage sans réticence, se proposant même de les escorter, ce qu’il déclinait prétextant qu’il serait fâcheux pour eux d’abandonner leur poste de peur que ces sauvages et fourbes de Hani saisissent l’opportunité de s’engouffrer derrière eux.

Ambre, quant à elle, regagnait peu à peu sa motricité, pouvant à nouveau bouger la tête, étranglée par le rebord du collier qui frottait contre sa glotte, manquant de l’étouffer. L’esprit brumeux, les sens cotonneux, elle faisait de nombreux efforts pour respirer tant elle peinait à gonfler ses poumons pour y faire pénétrer l’air et son cœur, battant d’une lenteur anormale, manquait de s’arrêter. Lorsqu’elle parvint à ouvrir sa bouche, elle passa sa langue sur ses lèvres et réussit, après un lourd effort, à tourner la tête.

— Comment te sens-tu minette ?

Pour toute réponse, elle plissa les yeux et grogna.

— Oh je sais que tu n’es pas contente, oui. Mais ça ne sert à rien de me regarder avec ces yeux-là. Ce n’est pas moi qui ai décidé de te sauver et de t’escorter jusqu’à Eraven. Je me serais bien passé de ce service !

Pour la provoquer, il remonta sa main droite en direction de son crâne et passa ses doigts crispés dans ses cheveux. Puis il tira et fit pivoter sa tête afin de déposer un baiser langoureux sur sa joue offerte, proche de sa tempe.

— On a bientôt quitté la ville ! Dans moins d’une heure et demie, si tout se passe bien, nous arriverons à destination. Alors sois sage je te prie, je vois que les effets de la drogue se dissipent petit à petit et je serais pas étonné que dans moins d’une heure tu retrouves ta maîtrise et il serait fâcheux que tu me compliques la tâche en te tortillant comme une anguille pour te libérer.

Il prit une profonde inspiration, faisant glisser son nez sur le haut de sa joue, s’enivrant des phéromones aphrodisiaques que sa captive dégageait. Puis, la voyant chanceler, encore incapable de garder l’équilibre, il lâcha sa main et la posa à nouveau contre son ventre pour la maintenir.

— Surtout, si tu as envie de vomir préviens-moi, que je ne souille pas mon cheval ou mes mains. Le remède que je t’ai donné est plutôt puissant, ce n’est pas dit que ton système digestif le supporte. J’ai très légèrement surévalué les doses, au vu de ta résistance largement supérieure à celle de tes confrères. Et je ne tiens absolument pas à ce que tu te transformes. T’es pas véloce ni spécialement puissante, mais tu encaisses très bien les chocs. Là au moins tu es inhibée et comme une noréenne portant un enfant, tu es incapable de pouvoir te transformer. Et ce, tant que les effets ne se seront pas dissipés. Tâche juste de rester conscience, je ne veux pas que ton esprit vrille au risque que ça te provoque un arrêt cardiaque en pleine rue.

Ambre, la bouche pâteuse, commença à marmonner quelques paroles indistinctes. Une large traînée de bave s’échappait de ses lèvres, encore engourdies.

— E ai ou ué… cracha-t-elle.

— Va falloir que tu articules un peu plus si tu veux que je te comprenne ! la nargua-t-il en lui tapotant le ventre.

— E vai vou dué ! réitéra-t-elle.

— Oh je n’en doute pas minette ! ricana-t-il. Mais garde ta colère contre moi pour plus tard, veux-tu ? J’ai d’autres chats à fouetter que de te recadrer pour l’instant. Alors sois gentille et docile. Dès que ton grand-père t’aura entre les mains et que ma liberté me sera accordée, je peux te promettre que jamais plus tu n’entendras parler de moi.

La jeune femme grogna et remua légèrement. Maspero-Gavard raffermit sa prise et la maintint à nouveau par la taille, poursuivant leur route. Ils laissèrent la mairie derrière eux et remontèrent l’allée principale, dépassant le parc, l’université de la Licorne et le palais de Justice, rejoignant la sortie Ouest de la ville. Après un dernier poste de garde, non loin de la périphérie de la ville, où les soldats de Laflégère étaient occupés à pourchasser des membres dissidents, Armand remit sa monture au galop, laissant son cheval dérouler ses membres le long de cette large avenue silencieuse et déserte.

Mais alors qu’il se pensait hors de danger, se laissant porter par cette interminable ligne droite, un bruit de tire attira son attention. Le capitaine alerté se retourna et vit trois cavaliers se lancer à sa poursuite, engagés en plein galop ; des hommes en costumes noirs.

— Merde ! Il ne manquait plus qu’eux !

Furieux, il cravacha sa monture, lui donnant de grands coups dans les flancs afin de la faire accélérer. L’animal échaudé et haletant n’eut pas le temps d’allonger sa foulée qu’un autre groupe, provenant d’une allée annexe, fondit sur eux et leur bloqua la route, postant leurs chevaux en travers de l’avenue, leurs fusils braqués en leur direction.

Armand tira rageusement sur la bride et pesta ; ils étaient pris au piège, encerclés et incapables de pouvoir leur échapper. Il plissa les yeux et toisa le meneur qui se dressait devant lui ; cet homme au port noble, semblable à celui d’un juge strict et implacable, vêtu d’habits aussi noirs que le plumage d’un corbeau, dressé sur un palefroi blanc et caparaçonné des plus beaux apparats.

— Veuillez jeter votre arme et vous rendre ! ordonna ce dernier d’une voix tranchante.

Réalisant de qui il s’agissait, Ambre sentit son cœur s’accélérer, revenant presque à la normale. Le capitaine obéit et lâcha sans réticence son revolver au sol ; Alastair n’était pas un homme des plus patients ni des plus magnanimes, un simple manquement ou un regard de travers pouvait se révéler désastreux voire fatal. Faisant preuve d’autorité et connaissant la fourberie du capitaine, le marquis lui ordonna également d’ôter son gantelet. Chose faite, Armand redressa la tête et plongea son regard dans celui de son adversaire, un léger sourire faux, semblable à une grimace, dessiné sur son visage de prédateur peu intimidable.

— Bien ! Maintenant veuillez me suivre capitaine, je suis sûr que mon père sera ravi de vous recevoir, vous, ainsi que la vermine tachetée que vous transportez. La concubine du maire, si je ne m’abuse ? Quelle belle prise de vous avoir capturé tous les deux.

— Alastair, ô grand et valeureux marquis, huissier impitoyable, au flair subtil dont la conscience incorruptible se révèle légendaire et rivalise avec la finesse d’esprit de son honorable père, rétorqua-t-il avec dédain. Cela faisait quelque temps que je n’avais pas eu l’immense honneur de vous revoir ! Je ne m’attendais pas à vous croiser céans, sous cette pluie battante. Un homme éminent tel que vous ne devrait-il pas plutôt rester auprès de son père, à l’hôtel de ville afin de le protéger ?

Le marquis inflexible porta sur lui un regard accusateur :

— En effet Maspero. Une chance que mes hommes et moi-même patrouillons chaque recoin dans le but de retrouver notre maire déserteur. Monsieur von Tassle se révèle étonnamment couard que d’avoir laissé son siège de peur d’avoir à affronter mon père et endosser ses responsabilités. Nous savons qu’il n’est pas bien loin et en compagnie de la duchesse ainsi que de votre employeur, monsieur Desrosiers. Des traîtres à la Nation.

Ambre soupira, soulagée par ces révélations. Elle déglutit péniblement, la gorge lacérée par le collier. Puis, le cœur un peu plus léger, elle laissa échapper un petit bruit qui n’échappa pas à leur ennemi. Celui-ci scruta la noréenne, un rictus effroyable affiché sur son visage.

— Vous nous direz, je l’espère, ce que vous comptez faire en dehors de la ville avec cette vermine-là ? Vous n’allez pas me dire que vous alliez sciemment protéger la chienne du maire afin de l’escorter en lieu sûr ? Que, comme votre employeur, vous aussi vous vous apprêtez à changer d’allégeance et entreprendre de nous défier ?

— C’est partiellement exact, hélas ! Je l’avoue ! Mais peut-être si monsieur le noble Alastair se montre clément alors je me soumettrai à sa volonté et vous dévoilerai l’intégralité de mes projets ? Je serai enclin à vous dévoiler tout ce que je sais y compris le lieu éventuel où se trouve notre bien aimé maire et pourquoi j’escorte la vermine comme vous la qualifiez si bien. Je n’exige qu’une seule chose de votre part et je me rendrai sans le moindre accrochage.

— Que voulez-vous ? s’enquit le marquis, sceptique.

Armand lâcha les rênes et plaqua ses deux mains sur les épaules de sa protégée.

— Promettez-moi de ne pas toucher à cette noréenne et ce quoi qu’elle vous fasse ! Peu importe le manque de respect et l’arrogance dont elle fera preuve à votre égard. Enfermez-la si vous le désirez, mais veuillez ne pas lui faire le moindre mal. Il en va de la survie de nos peuples.

Ambre écarquilla les yeux ; avait-elle bien entendu et compris ce qu’il venait de dire ou sa faible conscience la faisait-elle halluciner ? Alastair, tout aussi interloqué qu’elle, n’objecta pas ; après tout, la noréenne se révélerait fort utile pour appâter le maire à la mairie sans qu’ils aient à se déplacer pour le récupérer. Il ne serait pas si compliqué de soudoyer le Baron de porter secours à son acolyte dont tout le monde à présent avait connaissance de leur relation.

— Soit, suivez-nous ! Si ce ne sont là toutes vos revendications alors il ne sera pas mal aisé de vous les accorder. En théorie tout du moins.

Il plissa les yeux et la toisa avec un profond mépris, la pointant d’un doigt accusateur. La jeune femme, en guise de défiance muette, soutint son regard assassin chargé de malveillance.

— Sauf si cette raclure de noréenne se montre tant revêche auquel cas je ne répondrais de rien.

— Je présume qu’il est inutile que je parlemente avec vous ? affirma Armand d’une voix doucereuse. Sommes-nous d’accord ?

Pour toute réponse Alastair acquiesça d’un bref signe de la tête. Puis il indiqua les directives à ses hommes qui flanquèrent de part et d’autre leurs prisonniers et s’emparèrent des rênes des mains du capitaine afin de diriger sa monture. Le groupe rejoignit le centre d’Iriden, rebroussant chemin, s’engageant à nouveau dans ces allées lugubres.

Sur le qui-vive, Ambre examinait ses assaillants, la rage au ventre et les tripes broyées devants ces événements successifs, se demandant ce qu’elle avait de si spéciale pour être ainsi au centre de l’attention du capitaine qui n’hésitait pas à mettre sa vie en péril pour la protéger et la garder en vie. Qui était-elle ? Tout avait un rapport avec son grand-père, elle en était certaine, Maspero-Gavard ne semblait pas mentir pour agir de la sorte. Ce H était donc présent à Eraven. Pourquoi n’était-il pas venu lui-même la chercher et la sauver dans ce cas ?

Alors qu’ils progressaient en sens inverse, le vacarme s’intensifiait, le chaos régnait encore. Un fin effluve attira son attention. Intriguée par cette senteur, noyée en partie par les vapeurs étouffantes de la pluie et qu’elle reconnaissait, Ambre tourna très légèrement la tête et aperçut non loin de là une silhouette familière ; celle du Shaman Faùn tenant entre ses bras Mesali endormie. L’homme se cachait derrière un muret et, l’ayant également aperçu, soutenait son regard, les yeux grandement écarquillés et le corps raide. Du coin de l’œil, elle le vit hocher la tête et s’éloigner discrètement.

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