NORDEN – Chapitre 160

Chapitre 160 – Intimes Confidences

Un verre d’eau à la main, Alexander toqua à la porte de la chambre et patienta.

— Entrez, répondit une voix féminine enraillée.

Il pénétra dans la pièce, éclairée seulement par les rayons du soleil qui perçaient faiblement à travers les épais nuages gris et les persiennes de la petite fenêtre. Cette lumière inhabituelle produisait un halo lumineux diaphane presque mystique autour de la duchesse. Il découvrit Irène avachie avec désinvolture sur le divan, tenant aux creux de ses bras la harpie à moitié endormie. L’animal couinait et avait une respiration sifflante. Il était allongé de tout son long sur sa mère, les yeux mi-clos et le corps enveloppé d’un linge propre, l’emmaillotant tel un nouveau-né.

Elle qui plus d’une heure auparavant était agitée, les ailes ouvertement déployées et poussant des hurlements stridents afin de sortir, esquintant la vitre de son bec acéré, était devenue chose fragile, revenue dans un état des plus préoccupants.

Fortement inquiet devant son emportement, Alexander n’avait cessé de tourner en rond lors de son absence, faisant les cent pas dans le salon tout en frottant rageusement ses doigts contre ses paumes au point de les faire saigner afin d’expier ses angoisses, qu’importe la douleur. À son grand désarroi, et après de vives protestations auprès de ses alliés, il n’avait pu se résoudre à sortir de peur de trahir leur position ; la protection de Hrafn demeurait leur priorité quoiqu’il advienne. Il aurait tant désiré suivre l’animal, mais Sonjà et Skand, qui les avaient rejoints en milieu de matinée, l’avaient dissuadé de sortir au vu du nombre trop important de soldats déambulant dans les rues. De plus, Lucius lui avait précisé que le maire serait probablement recherché par Dieter pour se soumettre à sa personne et lui céder légalement les pleins pouvoirs, le proclamer en tant que successeur légitime.

Alexander était parvenu à se raisonner et à calmer les doutes ainsi que les aigreurs qui s’emparaient de sa personne. Comment pouvait-il s’emporter de la sorte, flancher à ce point au risque de tout compromettre ? Il ne pouvait pas se rabaisser à cette fatalité de peur qu’Ambre, possiblement présente en ville et n’étant pas à l’origine de l’agitation de la harpie, l’apprenne et vienne le rejoindre par la suite à l’hôtel de ville afin de lui porter secours s’il venait à être capturé par mégarde.

Pour bercer sa fille et tenter d’apaiser ses souffrances, la duchesse caressait le haut de son crâne, passant ses doigts fins à travers le plumage foisonnant du rapace. Elle effectuait ce geste langoureusement, la regardant amoureusement de ses yeux brillants, comme une mère le ferait avec son enfant tout juste venu au monde.

Le Baron lui tendit le verre qu’elle prit mollement et porta à la tête de sa fille afin de lui donner la béquée. L’oiseau peina à boire deux gorgées, trempant son bec noir dans l’eau claire, y déposant un faible filet rougeâtre.

— Comment va-t-elle ? demanda-t-il, inquiet.

— Bien mal en point, avoua-t-elle d’une voix légèrement enrouée, ses jours ne sont pas en danger, fort heureusement. Mais je pense qu’elle ne sera pas capable de se mouvoir avant un temps. Ses ailes ne sont pas brisées, mais sa cage thoracique et sa moelle épinière, elles ont été durement touchées.

— Pensez-vous qu’elle revolera un jour ?

— Ma foi je l’espère, fit-elle après un hoquet, c’est déjà assez compliqué de voir son enfant se métamorphoser, alors la voir paralysée… c’est dur pour une mère à réaliser.

Elle reposa le verre sur le rebord de la fenêtre et continua à apaiser sa fille en silence.

— Je me suis toujours demandé si ce n’était pas à cause de cela que vous, les aranéens, avez commencé à nous mépriser. Si le fait justement de nous savoir capables de changer de forme du jour au lendemain ne vous effrayait pas plus que de raison et vous oblige à ériger des barrières morales et sentimentales entre vous et nous afin de ne pas souffrir. Vous conditionner à nous voir comme des animaux pour qu’au moment où nous choisissons de changer de forme votre cerveau se détache et vous fasse approuver ce choix sans pouvoir l’objecter.

— Comme un premier deuil avant la mort elle-même vous voulez dire ?

— En effet, plussoya-t-elle après un soupir, je pense que vous savez de quoi je parle. Vous avez connu cela également si je ne m’abuse. Même après des années et ce malgré la présence quotidienne de l’être cher sous une nouvelle forme demeurant à vos côtés, vous savez pertinemment que plus rien ne pourra être comme avant. Que les souvenirs de l’animal s’estompent au profit de l’instinct, hormis pour les rares cas comme les transformations Sensitives ou Berserk Majeure, vous laissant paradoxalement seul avec une étrange sensation de douce amertume et de manque.

Plongé dans les souvenirs douloureux de son enfance, Alexander hocha la tête. L’image de sa tendre friponne encore humaine lui vint à l’esprit ; cette petite femme à la bouche gourmande, aux courbes généreuses et au visage cerclé de boucles châtains, si pétillante de vie et souriante qui le dévorait de ses yeux noisette.

Troublé, il resta un long moment à observer la duchesse et sa fille, trouvant cet instant intime, cette atmosphère presque mystique, fort agréable à regarder. Voyant qu’il s’attardait trop sur elle, il s’excusa. Il s’apprêtait à faire demi-tour lorsqu’elle l’interpella.

— Vous pouvez rester Baron, j’ai à vous parler en privé.

Alexander referma la porte et prit place sur un fauteuil, juste à côté d’elle. Il s’installa confortablement, croisa les jambes et patienta. La duchesse soupira et observa à travers les persiennes de la fenêtre les ruelles sinistrées de cette ville agonisante dans laquelle plus rien ne semblait vivre. La pluie commençait à tomber, assombrissant davantage ce paysage morose, enseveli sous ces épais nuages noirs.

— Baron, je vais être directe, mais je souhaite que vous répondiez en toute franchise à ma question.

— Quelle est-elle ?

Elle tourna lentement la tête et planta ses yeux bleus de givre dans les siens.

— Aimez-vous Ambre ?

Surpris par sa question, Alexander sentit son cœur s’accélérer et déglutit péniblement : cela était une évidence pour lui, quelle réponse attendait-elle réellement ? Il resta silencieux quelques instants, plongeant son regard dans celui de son interlocutrice qui semblait le sonder jusqu’au plus profond de son être.

Pour toute réponse il hocha la tête.

— Répondez verbalement je vous prie ! insista-t-elle.

Il fronça les sourcils, un rictus se dessinant sur son visage, puis s’éclaircit la voix.

— C’est exact !

— Annoncez-le-moi franchement !

— En quoi cela vous intéresse-t-il de le savoir ? fit-il en perdant patience, peu enclin à dévoiler ses sentiments. Oui j’aime cette femme, duchesse. Pourquoi en doutez-vous ?

Elle eut un petit rire et le scruta intégralement.

— Au vu de ce que vous savez sur elle à présent, êtes-vous prêt à poursuivre votre vie à ses côtés ? À vous engager corps et âme, la protéger et la chérir comme votre bien le plus précieux, et ce, jusqu’à votre mort ?

L’homme se passa une main sur le visage, choqué d’être assailli devant tant de questions, ressemblant à un interrogatoire de mauvais goût. Que cherchait-elle véritablement ? Allait-elle lui dévoiler autre chose la concernant ; une information compromettante qui le ferait s’éloigner de sa tendre noréenne ou de le révulser ?

— Bien évidemment, s’emporta-t-il en serrant les poings, je ne sais pas ce que vous cherchez en me posant de telles questions, mais sachez que mon attachement pour cette femme est sincère et immuable. Et que, même si je doute fort être l’homme le plus adapté pour sa personne, je n’en demeure pas moins intimement heureux d’être à ses côtés, qu’importe nos très nombreuses différences.

Irène resta muette puis acquiesça.

— Pourquoi me demandez-vous tout ceci ?

— Vous le saurez bientôt, se contenta-t-elle de répondre.

— Vous avez d’autres faits à me relater sur elle ? Si tel est le cas, veuillez m’en faire part ! Je n’aime pas tergiverser, alors soyez franche et dites-moi ce que vous recherchez !

— Non, Baron ! Et je vous ai dit tout ce que vous aviez à savoir sur ma nièce. Vous connaissez tout sur elle ; que ce soit sur ses liens familiaux, sa vie, son caractère, ses traumatismes…

— N’y a-t-il rien de plus à savoir ? Qu’en est-il de sa jeunesse ou de son Féros. Puisqu’elle est amnésique sur ces sujets-là, a-t-elle subi d’autres traumatismes qui risqueraient de ressurgir et de nous porter préjudice par la suite ? Comme par exemple ce qu’a sous-entendu James en nous disant qu’Adèle l’avait changée ?

— Vous en parlerez calmement avec lui, car contrairement à James, je ne dispose que de peu d’informations sur l’enfance de ma nièce. Nous ne pouvions pas dire qu’Hélène et moi étions proches en grandissant. Nous ne nous confions presque rien et nous côtoyions peu, ma situation professionnelle puis maritale nous l’y obligeait. J’ai dû m’éloigner d’elle à contrecœur, il le fallait. En revanche si c’est au niveau de son caractère, sachez que la Ambre que vous connaissez est une jeune femme dressée pour se fondre dans notre société. Qu’elle en soit consciente ou non, sachez qu’elle bride en permanence sa nature afin de s’intégrer à nos mœurs sociales et s’adapter à nos modes de vie, comme je vous l’ai dit tout à l’heure.

— Pensez-vous que cela puisse poser problème ?

— Dans une certaine mesure oui. Après tout, Adèle s’apprête à devenir de plus en plus autonome et sera hélas, bien moins présente sur ce territoire pour stabiliser les émotions de sa sœur. Ambre se retrouvera donc en grande partie seule et sans filet. Rien ne dit qu’elle ne pourra pas laisser libre cours à sa nature si cela lui permet de vivre pleinement, sans le joug permanent de la Sensitivité pour la canaliser.

Alexander baissa la tête et, le cœur lourd, contempla ses mains lacérées de cicatrices.

— Pensez-vous qu’elle pourrait devenir violente ? Se laisser submerger par la haine et détruire ce qui se trouve à sa portée ? Assassiner des gens, se mutiler ou commettre toutes sortes de choses dignes d’un animal ?

Irène eut un petit rire et sortit de sa poche son paquet de cigarettes ainsi que son briquet, allumant l’une des dernières qui s’y trouvaient.

— Ne soyez pas comme les autres je vous prie ! Évitez de voir les Féros en grande partie comme des bêtes sans morales et soumises à leurs plus bas instincts. Certes, leurs besoins sont plus primitifs que les nôtres, mais n’en demeurent pas moins les mêmes ; se nourrir, dormir, s’accoupler… Les Féros Dominales qualifiées de femelles ont, à la différence des humains que nous sommes, un besoin accru dans ces domaines. Je ne parle pas des mâles Dominaux qui pour le coup sont assez spéciaux, car ils sont instables et peuvent se révéler extrêmement dangereux s’ils ne sont pas canalisés voire même dressés.

Elle prit une grande inspiration et laissa la fumée pénétrer dans ses poumons, calmant ainsi les légers tressaillements qui parcouraient sa main.

— Si Ambre se sent bien auprès de vous et ne manque de rien, alors vous n’aurez pas à vous en faire. Vous n’avez pas à la craindre ni à la museler. Elle sera juste une femme différente des autres si l’on peut dire.

— Dans ce cas, en quoi devrais-je m’inquiéter ? fit-il en se frottant les mains, gêné par cette discussion.

— Vous n’avez pas à vous inquiéter d’aucune sorte. Je tiens juste à vous avertir et à vous dévoiler ce que je sais afin que vous ne souffriez pas inutilement et que votre mariage puisse fonctionner sur le long terme. D’autant que cela pourrait intimider un homme de savoir sa femme largement supérieure à lui sous de nombreux rapports.

— Pas rapport à sa résistance physique, sa faculté de rémission rapide et à son odorat très développé vous voulez dire ?

— Pas seulement, soupira-t-elle en levant la tête, vous l’avez certainement remarqué, mais elle n’est pas simplement plus résistante, elle également dotée de certaines aptitudes annexes qu’aucun humain ne possède. Comme je vous l’ai suggéré tout à l’heure, rares sont ceux à pouvoir s’opposer charnellement à des militaires sous D.H.P.A., à pouvoir encaisser de nombreux coups et surtout pouvoir se dépêtrer de ses assaillants en leur assénant des parades puissantes.

— Ces capacités sont communes à tous les Féros je présume ? Sont-elles genrées ou en rapport avec l’animal-totem de l’individu ?

— Non, plutôt spécifique. Voyez-vous, les Féros ont également quelques particularités divergentes par rapport à leurs congénères, certains sont extrêmement rapides ou agiles, d’autres sont plus forts ou résistants voire possèdent des capacités inédites tels que voir dans la nuit, ronronner, avoir leurs sens extrêmement développés… Certains peuvent même cracher du venin, rester sous l’eau un temps infiniment long ou survivre à des températures extrêmes… Parfois même plusieurs choses à la fois.

— C’est étrange qu’aucun de ces signes hormis sa nyctalopie ne soit désigné sur la fiche faite par monsieur Enguerrand de Villars ? N’avait-il pas pris des semaines pour l’étudier ou du moins l’interroger ?

— Tout simplement parce qu’il n’en savait rien. Je doute fort que lui et monsieur Charles d’Antins aient entrepris des études poussées sur ma nièce et sur ma Blanche. J’ai appris par ma fille l’intégralité de ses conversations avec ce fameux Charles. Elle m’a relaté toutes les analyses et les tests qu’elle avait effectués, il n’y avait rien qui ne pouvait établir un diagnostic sur ces valeurs-là. Ils se sont davantage concentrés sur les spécificités psychiques des spécimens H comme elles étaient désignées. Friedrich leur ayant simplement demandé d’enquêter sur elles en toute discrétion, en plus de leur mission première, dans le but de défier mon père et voir si sa fille elle-même pouvait représenter un danger pour la sécurité de l’île étant donné sa filiation. Bien sûr, les deux charitéins avaient été mis au courant de la nature de leurs deux cobayes et de toute l’affaire d’enlèvement à venir lors de leur arrivée sur Norden. Ils travaillaient directement pour mon défunt mari et ne côtoyaient ni Jörmungand ni Alfadir. Ils étaient soumis aux ordres de Friedrich ainsi qu’aux hommes au service de la cour de l’Empire de Charité, dont quatre d’entre eux avaient été ramenés discrètement sur l’île pour servir de sentinelles et cartographier notre île, puis se documenter sur les travaux des scientifiques de l’observatoire et, pour finir, les aider dans leur mission.

Alexander pesta, crispant ses doigts sur le dossier de son fauteuil, allant jusqu’à lacérer le cuir.

— Cela explique pourquoi le Serpent ne les a jamais repoussés, leur venue était désirée ! C’est un jeu dangereux que de laisser l’ennemi s’emparer de nos travaux. Qui sait ce que Charité pourrait faire de nos informations. Votre père nous a rendus vulnérables !

— En effet, un échange d’une saveur très amer et dur à encaisser pour cette affaire si complexe dont là encore vous ne disposez que de peu d’informations. Contrairement à ce que vous pouvez penser, mon père n’est pas le seul et unique fautif. Enguerrand et Charles étaient utilisés comme de simples pions à qui l’on avait promis un avenir paisible sur l’île une fois leur mission achevée. C’était une chance qu’ils soient dociles et désespérés. Sans compter que nous aurions pu être lourdement condamnés par le peuple si les gens avaient appris que la famille de leur vénérable maire était descendante de Jörmungand, cette entité tant redoutée. Surtout que les deux charitéins travaillaient de mèche avec le marquis de Malherbes qui, comme vous le savez, était un homme vil et fourbe. Le marquis aurait pu aisément et sans la moindre hésitation nous accuser et nous faire condamner s’il avait appris pour nos origines.

— Qui sont les autres fautifs ? Quels êtres peuvent ainsi défier l’une des plus grandes entités ?

— Plus de personnes que vous ne le croyez. Mon père est certes intimidant, mais il est… enfin… vous verrez lorsque vous le rencontrerez.

Alexander perdit patience et jura, las d’être continuellement à la traîne sur ces sujets, soumis au bon vouloir de la duchesse pour lui dévoiler et distiller les informations au compte goutte, tel un chat sadique se délectant de tourmenter sa proie avant de l’achever d’un simple coup de griffe bien placé. Comment bon sang n’avait-il jamais rien perçu de toute la machination qui se jouait dans son dos ? Le Chien était-il devenu aveugle après tant d’années à chasser l’Élite au point d’en oublier toutes les autres menaces potentielles ? Pourquoi personne ne l’avait jamais mis au courant de rien jusqu’à cet instant, en particulier ces trois dernières années ? Pour éviter de le détourner de son programme électoral ? À moins que cela ne soit pour préserver Adèle et Ambre ?

À cette pensée il fronça les sourcils, lui dessinant une importante ride du lion.

— Savaient-ils aussi pour la Sensitivité d’Adèle ? Et que savaient-ils exactement sur Ambre et sur son Féros ?

— Pour Adèle, personne n’en savait rien, la petite était intrigante pour son albinisme issu de mon père ainsi que pour sa désignation en tant que spécimen H. En ce qui concerne Ambre, ils ne savaient pas grand-chose à son sujet. Ils savaient qu’elle possédait le Féros grâce à ses analyses et à l’éclat de ses yeux ambrés. Sans pour autant connaître toutes les spécificités que cela impliquait. Voyez-vous, ma nièce est du genre instable et méfiante, je ne pense pas que le scientifique se soit mis à l’étudier de manière poussée sur ses capacités physiques ou cognitives, de peur d’effrayer sa patiente et de la voir s’enfuir. Et puis, n’oublions pas que nous sommes pauvres en études sur le sujet, peu d’ouvrages sont conservés sur le territoire et cela fait bien longtemps que ce genre d’individu s’est manifesté sur le territoire au vu de leur rareté. Peu de gens connaissaient l’existence du Féros avant que Judith ne se transforme sous cette forme singulière et que l’affaire éclate au grand jour. Et encore aujourd’hui, hormis les rares personnes concernées par l’affaire ou s’intéressant à ma nièce, le Féros demeure une notion inconnue pour les citoyens de ce territoire. La presse ne s’est même pas donné la peine de pondre ne serait-ce qu’un seul article en la matière, c’est vous dire l’étendue de la chose ! Certes Charité s’intéressait aux spécimens Féros et pouvait les identifier via les analyses sanguines et leur matériel de pointe, volé à l’Empire de Providence lui-même. Mais cette capacité demeure pour eux aussi totalement nébuleuse.

Elle souffla longuement, expirant un nuage de vapeur gris qui s’étendait dans les airs, s’évaporant jusqu’à devenir invisible.

— Dans l’histoire, les officiers Maspero-Gavard et de la Bruyère ainsi que le capitaine Orland étaient les seuls à connaître ces aspects ainsi que notre filiation. Ils étaient soumis corps et âme au Serpent, se pliant à ses moindres exigences telles des pions manipulés par sa faculté, redoutant le courroux de leur nouveau maître et espérant un jour être libérés de son joug. Le marquis de Malherbes qui travaillait avec eux ne connaissait rien de l’affaire. Il avait signé un contrat avec Friedrich afin de ne pas être condamné pour son trafic de D.H.P.A. et était plus qu’heureux à l’idée de se débarrasser de certains noréens qu’il ne s’entêta pas à en savoir davantage sur ce sujet.

— Comment ont-ils été au courant pour identifier les Féros dans ce cas ? Ils n’ont quand même pas analysé chaque enfant un à un pour les retrouver ? Surtout au vu de leur nombre si limité, que ce soit de type Latent ou Dominal. Pourquoi ont-ils osé enlever les jumeaux ainsi que la jeune Imperà Hani et comment les ont-ils trouvés alors qu’ils ne vivaient même pas sur notre territoire ? D’ailleurs, pourquoi Charité s’intéresse-t-elle autant à ces enfants et quelle est la nature exacte de l’arme que Friedrich et les Aràn craignent tant ?

Irène ricana et se pinça les lèvres.

— Ah, ça… disons que cela fera partie des choses que mon père vous dévoilera lorsque vous le croiserez. Sachez que ces enlèvements n’ont jamais été anodins, comme vous vous en doutez. Je vous ai parlé d’Alfadir tout à l’heure. Au vu de ce que je vous ai annoncé à son sujet, ne soyez donc pas étonné si je vous dis que c’est Alfadir lui-même qui les a laissés enlever Heilun, Eivor ainsi qu’Imperà Hani, en les soumettant grâce à sa faculté Sensitive afin de les rendre léthargiques et dociles pour le voyage jusqu’à l’Empire de Charité. Qu’importe le trouble et les tensions naissantes à venir entre les différents territoires. C’est d’ailleurs en partie pour cela qu’il a interdit formellement à la cheffe Sonjà d’assaillir notre territoire. Le Aràn savait que les aranéens n’étaient pas fautifs et n’aurait jamais pu se résoudre à les voir dépérir sous les lames des siens pour une action qu’il avait commise dans le plus grand secret.

— Quoi ? Mais pourquoi donc ?

Il demeura immobile, la respiration coupée tant il était assommé par l’annonce de ces propos forts alarmants. La duchesse souffla, entrouvrit la fenêtre et écrasa sa cigarette sur le rebord avant de la refermer.

— Je ne sais pas si vous vous souvenez de ce que j’ai dit à Rufùs tout à l’heure, juste avant qu’il ne commette l’affront de me gifler.

— Quand vous lui aviez suggéré qu’il regretterait d’être né noréen, fit-il en posant ses bras sur ses cuisses, suspendu aux lèvres de la duchesse. Cette phrase n’était pas anodine je suppose ?

— En effet, la raison à cette phrase était double, fit-elle en caressant la harpie, certes, les actions du Aràn et le viol de ma grand-mère sont pour moi inexcusables, qu’importe que notre entité soit vénérée ou non, il est à mes yeux un monstre et même si ma mère, mes filles et moi-même sommes nées de cet acte, jamais je ne pourrai me résoudre à l’accepter. Je suis assez rancunière, je l’avoue, un trait caractéristique de ma charmante famille et qui, je pense, a traversé les veines de mon adorable Blanche.

À la mention de son nom, la harpie vengeresse poussa un petit cri.

— En revanche et c’est là toute la perfidie de cette monstrueuse affaire, poursuivit sèchement Irène, c’est que cette affaire d’enlèvement ne concerne pas une simple querelle entre nos deux Aràn que la rancœur et la colère éloignent depuis plus de deux siècles déjà. C’est une affaire machiavélique, une odieuse mascarade ayant eu lieu depuis la nuit des temps et qui nous concerne tous. Et entendez par « tous » tous les habitants de notre île, mais également ceux de Pandreden.

Interloqué, Alexander grimaça, haussa un sourcil et joignit ses mains. Voyant qu’il allait la questionner, la duchesse prit un certain temps avant de continuer, réfléchissant à ses paroles.

— Vous en saurez davantage tout à l’heure, assura-t-elle. Mon père vous l’expliquera avec plus de facilité que moi. Sachez qu’il a hâte de vous rencontrer et qu’il…

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’ils entendirent la porte d’entrée s’ouvrir avec fracas. Muets, ils tendirent l’oreille et perçurent la voix portante de Sonjà.

La guerrière et son homologue étaient restés patiemment dans le salon en compagnie de James, parlant avec lui afin de faire le point sur la situation, de le rassurer quant à l’état de son père, mais également pour s’enquérir de toutes les informations que le capitaine détenait concernant la capture de Hrafn.

Intrigués, Alexander et Irène se levèrent et descendirent. Arrivés à mi-chemin des escaliers, ils virent Faùn, trempé jusqu’aux os, tenant Mesali inconsciente dans ses bras. Le Shaman pénétra en hâte dans le hall. En voyant le Baron, il redressa la tête et, le visage grave, plongea ses grands yeux bleus dans les siens. Il déglutit péniblement puis s’éclaircit la voix :

— Ambre a été enlevée.

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