NORDEN – Chapitre 164

Chapitre 164 – Rancune et Revanche

La pluie battait son plein, les gouttes claquaient avec férocité contre les parois de la petite vitre devant laquelle d’épais barreaux de fers étaient fixés. Ambre était allongée sur le sol, l’esprit ailleurs et les tripes broyées, terrassée par le flot de révélations qu’elle venait d’apprendre. Les yeux éteints et le regard parfaitement vide, elle gisait comme morte, étendue de tout son long sur le plancher glacé de cette pièce capitonnée, située à l’autre bout de la mairie. Son front bossu et violacé la lançait ; plongée dans un état vaseux, elle peinait à se remettre du violent coup asséné par Alastair.

Voilà maintenant plusieurs heures qu’elle était enfermée là, aux côtés du capitaine qui était menotté auprès d’elle, attendant que le maire n’arrive. Assis, le dos appuyé contre le mur et les jambes repliées contre son torse, il contemplait devant lui, parfaitement impassible, jetant par moments de brefs coups d’œil en direction de la jeune femme qui avait cessé de respirer bruyamment et de hoqueter. Ils étaient seuls, enchaînés aux barreaux du radiateur en fonte, incapables de se mouvoir de leur position.

Voyant enfin le moment idéal pour lui parler et excédé par le comportement exaspérant de sa consœur de cellule, il s’éclaircit la voix.

— Rassure-toi minette, il ne t’arrivera rien. Ton cher Baron viendra et se rendra bien avant qu’ils ne décident ce qu’il adviendra de ta personne. Dans une poignée d’heures à peine, tu seras saine et sauve auprès de ta tante et de ton grand-père.

Il patienta un instant, laissant le temps à son interlocutrice d’assimiler ses propos. Malgré son absence de réponse, il se rendit compte qu’elle l’écoutait.

— Pour ta gouverne, j’ai menti tout à l’heure. Un petit mensonge de trois fois rien pour obtenir grâce à leurs yeux et surtout espérer avoir une place de choix à l’avenir au sein de l’Hydre qui je l’espère tiendra les rênes du pouvoir et évincera le maire actuel. Ne m’en veux pas, mais je déteste ton futur mari autant que toi. Je souhaite le voir mort et humilié sur la place publique. Je veux lui infliger une petite revanche pour l’arrestation portée à mon encontre il y a dix ans. Dommage que Dieter et ses partisans n’aient absolument rien cru de mes dires, de vrais salopards bornés et obstinés malgré leurs fonctions… Je dois bien les respecter cela dit, il faut savoir caresser le pouvoir dans le sens du poil pour espérer une place alléchante où prospérer. Je me serais délecté de les savoir avides d’en apprendre davantage au sujet des véritables gouvernants de cette île. C’est à croire que je ne suis pas assez intimidant à leurs yeux, hélas.

Il soupira, tapota nonchalamment la cuisse de la jeune femme et ajouta d’un ton mielleux.

— Il n’y a que ta mère qui a su courber son échine devant moi et mes deux amis. La seule désespérée prête à tout pour te sauver. Si tu savais tout ce qu’on lui a infligé et comment elle s’y est pliée de bonne grâce, c’en était fortement touchant. Une beauté comme elle, difficile de voir cette blonde élancée aux yeux bleus et aux manières si nobles être d’origine noréenne au premier abord. Elle aura été mon meilleur coup, soit fière, car à l’instar de ton homme, j’ai eu pas mal de minettes entre les doigts, privilège de mon statut ; les officiers font rêver les plus jeunes pour leur physique et les plus vieilles pour leur fortune. Dans le lot, seule ta mère s’est laissée fourrer pour obtenir un privilège. Dire que ta sœur était dans son ventre, une chance qu’elle ne conservera aucun souvenir de cela.

Il ricana puis se tut, se délectant de ce souvenir. En tendant l’oreille, il entendit son interlocutrice grogner.

— La fille de Jörmungand, qui l’aurait cru ! Dire que le serpent, ton grand-père, tient également à toi. Autrement que comme un vulgaire pion j’entends. Jamais il ne supporterait les moindres sévices portés à ton encombre. Qu’elles viennent de moi ou d’un autre, surtout de ma personne. Qu’importe que tu sois apte à enfanter ou non. Ça me rebute de te le dire, mais sache que ta vie compte plus que celle de n’importe quel citoyen à l’heure actuelle. Tu es notre ultime atout, la seule personne pouvant nous offrir une alliance durable entre Charité et Norden. Alors ne fais pas de bêtise et surtout même si tu en as la capacité une fois la drogue dissipée, ne te transforme pas si tu ne veux pas que tous les habitants de l’île meurent par ta faute ! Y compris ta très chère sœur adorée que tu pourrais égorger d’une simple entaille, monstre que tu es ! Quel sombre héritage que le Féros, un véritable fléau quand on sait ce que deviennent certains porteurs, femelles comprises. Quant à l’empereur, sache que…

Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase que des bruits de pas, suivis des cliquetis métalliques d’une clé s’engouffrant dans une serrure, se firent entendre. La porte s’ouvrit et Alastair ainsi que deux de ses hommes entrèrent.

— Aller… il est temps de passer aux choses sérieuses, trancha-t-il, les poings fermés.

Sans la moindre délicatesse, le marquis libéra Ambre et la prit par le collier. Il la traîna de la même manière que précédemment, l’emportant dans ces couloirs lugubres. En arrivant dans la salle principale, le visage de la captive se décomposa en voyant Alexander assis devant le bureau, le teint blême et la mine déplorable. L’homme était éreinté d’avoir encaissé tant de brimades depuis qu’il s’était rendu à la mairie voilà plus de trois heures. Il tenait entre ses doigts un stylographe qu’il lâcha sur le bureau après avoir signé le document tant convoité par ses adversaires. Puis il se leva pour aller la rejoindre.

Sans un mot, il s’avança vers elle et, n’ayant que faire des regards méprisants d’autrui, ouvrit les bras et l’enlaça chaleureusement ; heureux de la retrouver saine et sauve. Avec des gestes brusques, il la plaqua contre lui et la serra de tout son être, manquant de l’étouffer. Ambre accueillit son élan avec une sensation de bonheur mêlée d’angoisse, terrorisée à l’idée de savoir ce qu’ils lui feraient subir.

— Diantre que c’est écœurant ! pesta Alastair, la silhouette massive adossée à la porte.

Alexander défit son étreinte et plaça ses mains sur ses joues. Il la contempla longuement, la regardant intensément de ses yeux sombres légèrement humides.

— Vous l’avez muselée ? s’étrangla-t-il, scandalisé de la voir traitée comme un animal.

— Rectification mon cher Alexander, ricana Léandre, c’est notre dévoué serviteur Armand qui la lui a mise. Je trouve qu’il a bon goût, cela convient parfaitement à ta petite chienne.

— Sale enflure !

Perdant contenance, Alexander se rua sur lui et le projeta au sol. Il n’eut pas le temps de lui asséner un coup au visage qu’il fut frappé au crâne et mis à terre par Éric qui se positionna derrière lui et le redressa, lui maintenant solidement les bras. Léandre se leva à son tour et commença à s’acharner sur lui, le rouant de coups au ventre sans retenir son élan tant il éprouvait une immense jouissance au fait de pouvoir enfin se défouler sur son rival déchu. Le Baron, courbé vers l’avant, gémissait.

— Arrêtez ! Parvint à crier Ambre.

De rage, elle tirait et gigotait en tous sens. Les muscles fébriles, elle tentait de se défaire de son emprise. Solidement maintenue, elle ne pouvait bouger le moindre membre tant la prise d’Alastair était ferme. Impuissante, elle regardait avec effroi Alexander encaisser les impacts portés par son adversaire.

— Libérez-le, sales bâtards ! cracha-t-elle, en voyant son homme s’avachir de plus en plus au sol, plié en deux.

Désireux de rester digne et de leur tenir tête, Alexander ne quittait pas son bourreau des yeux. Il plantait son regard noir farouchement aiguisé dans celui de son rival de jadis. À cette vision de défiance, le pseudomarquis de Lussac affichait un sourire satisfait.

— Je vois que ta nouvelle chienne est aussi téméraire que la première. Prête à tout pour protéger son petit baron adoré. C’est fascinant de voir ô combien elles deviennent éperdues de ta personne. C’est étrange, j’ai l’impression que nous avions déjà vécu cette scène familière tous les deux.

Il décrocha son regard de celui du maire pour venir se poser dans celui enflammé de la Féros. Celle-ci, malgré le masque, grognait et montrait les dents. L’éclat de ses yeux ambrés brillait avec une telle intensité que tous les hommes présents en furent happés.

— Calme-toi, Ambre ! maugréa Alexander, le souffle court. Ne succombe pas et maîtrise-toi !

Mais la jeune femme, dans sa fureur, ne cessait de débiter un nombre incalculable de répliques acerbes.

— C’est amusant, n’est-ce pas mon petit Alexander ? ricana Léandre. Crois-tu que celle-ci aussi va se transformer ? Te laisser à nouveau seul et perdu ? Va-t-elle succomber à cet interdit pour te sauver toi ? Ou allons-nous être cruels et la laisser te voir mourir sous ses yeux, car ta chienne sait pertinemment qu’elle ne doit pas se transformer, ne serait-ce que pour sauver sa sœur.

— La ferme Léandre ! grogna-t-il.

— Notre cher petit Alexander va à nouveau être abandonné par sa noréenne de compagnie ? C’est cruel de les voir toutes changer de forme, un privilège que tu ne possèdes pas malheureusement.

Ambre, interloquée par ce discours, s’arrêta de parler et scruta l’homme avec intérêt.

— Allez vas-y ma Grande, laisse-toi aller et viens nous montrer un peu l’étendue de ta force. Va défendre ton petit Baron qui a tant besoin de toi.

— Arrête Léandre ! s’égosilla-t-il.

— Quoi ? Tu ne veux pas laisser ta future épouse décider de son sort ? rétorqua-t-il d’une voix mielleuse. Tu l’as bien laissé à ta chère Désirée à l’époque ! Si j’ai bien compris c’était elle qui avait choisi de se transformer et de t’abandonner à jamais en prenant sa forme de bâtarde qui lui allait si bien !

Ambre, désarçonnée, s’arrêta net et observa Alexander qui blêmit instantanément et regardait devant lui, les yeux grandement écarquillés et les muscles tremblants.

— Ohoh ! Voilà que j’ai touché un point sensible ! s’exclama l’avocat en se frottant les mains.

Il s’accroupit et se mit à hauteur de son rival. Puis il posa une main sur son épaule et la tapota, portant son regard sur Ambre toujours solidement maintenue par Alastair avec qui il échangea un sourire empli de satisfaction.

— Je présume au vu de la tête que ta concubine affiche, que t’as pas dû lui dire grand-chose là-dessus ? C’est drôle parce que nous tous ici présents étions témoins de ta jolie histoire contre nature que tu tentes de reproduire à nouv…

— Que voulez-vous dire par là ? feula-t-elle.

Ambre fulminait et ne le quittait pas du regard.

— Juste la suite de la petite conversation que nous avions eue à l’Ambassade la dernière fois, expliqua-t-il en posant une main dans les cheveux ébène de son rival, celle que tu as surprise et dont je présume au vu de la tête que tu tires, que tu n’as pas dû comprendre grand-chose. En même temps c’est normal au vu de votre cerveau si limité à vous, les noréens. Car à part effectuer les tâches répétitives, être pris sauvagement lors de vos services et de savoir encaisser les coups de poing et les coups de reins, on ne peut pas dire que vous soyez doués à grand-chose.

À cette remarque, Éric de Malherbes rit aux éclats. Les larmes aux yeux, il tentait de se calmer et de redevenir maître de lui-même. Alastair et son père paraissaient eux aussi se délecter de la torture psychologique dont faisait preuve Léandre en cet instant et admiraient le spectacle avec un amusement contenu.

— C’est qu’il en a vécu des histoires dans sa jeunesse notre cher Alexander, poursuivit Léandre d’une voix doucereuse, il en a eu des femmes dans sa couche malgré son physique ingrat, de belles aranéennes de haut rang en plus ! Il savait y faire, combien en as-tu eu entre les doigts d’ailleurs. Une bonne cinquantaine ? Plus peut-être ?

Pour toute réponse le Baron grogna.

— On va tabler sur cinquante. Soit près des deux tiers des femmes nobles de notre génération. Je pense que je ne suis pas bien loin de la vérité.

Il lui tapota dans le dos tout en regardant Ambre, un sourire carnassier affiché sur son visage.

— Sacré coquin, n’est-ce pas ? Et crois-tu qu’avec toutes ces belles femmes à disposition, y compris ma charmante épouse Laurianne qui lui était promise, il porta son dévolu sur sa petite domestique Désirée. Ah Désirée, ta fidèle comparse de toujours. Je me suis toujours demandé ce que tu pouvais lui trouver autant physiquement que mentalement. On ne pouvait pas dire qu’elle avait inventé l’eau chaude celle-ci ! Et quel physique ingrat, tout l’héritage des traits du peuple de Hrafn était en elle. Remarque, vous faisiez un joli couple de laiderons plus jeunes. Avant que la puberté ne t’offre cette apparence de bellâtre que tu entretiens si bien dorénavant. Et ce, pour masquer les jolies atrocités que ton père a commises sur ton corps ! Comme si nous étions tous dupes et avions oublié à quoi tu ressembles sous cette couche de vêtements !

Alexander, assommé par ses propos cinglants débités à la chaîne, demeurait coi, incapable de décrocher le moindre son. Ambre, quant à elle, l’observait, le teint livide et la bouche entrouverte.

— C’est une chance que ta nouvelle acolyte ne t’ait pas repoussé, car je présume, au vu de comment elle ne semble pas surprise de savoir ton corps décharné, que vous avez dû vous amuser à autre chose qu’à des jeux de cartes. On s’est toujours demandé d’où tu nous l’avais sorti celle-là ! Puis quand on a su qu’elle était l’ancienne concubine de ton fils, on a guère été étonné. Ça nous a d’ailleurs bien fait rire que tu te sois abaissé à l’engager afin de la courtiser. Quel petit filou. En plus de vouloir soudoyer le peuple, il fallait que tu te tapes une gamine de l’âge de ta fille !

— Je t’interdis de parler de Pauline en ces termes ! cria Alexander, excédé.

— Ah oui, c’est exact, Pauline ! L’enfant de ta bâtarde mort-né. On dit que c’est Ulrich qui l’a tuée, alors que tu t’apprêtais à t’enfuir avec ta domestique et sa famille pour ton nouveau domaine à la campagne. Ton patriarche n’a pas dû approuver votre union et encore moins le fruit de tes entrailles qui grossissait dans les flancs de ton ex-chienne.

— La ferme, Léandre ! hurla Alexander,.

— Oh, mais tu t’emportes bien vite ! nota-t-il en faisant mine d’être offusqué, regarde, ta charmante nouvelle épouse a l’air toute calme contrairement à toi ! Fais preuve d’un peu de maîtrise bon sang ! Je te pensais doué en diplomatie.

Ambre, choquée par ces révélations, gisait comme pétrifiée. Léandre profita de son hébétement pour se redresser et se mettre face à elle. D’un geste vif, il lui agrippa la mâchoire et releva sa tête afin qu’elle le regarde droit dans les yeux. Le cuivré de ses prunelles embrasées se noyait dans les iris bleu clair, semblable à du givre, de son adversaire.

— Relâchez-le ! feula-t-elle.

— Tu vas faire quoi, dis-moi ? Tu vas toi aussi te métamorphoser ? Devenir le mignon petit chat épinglé sur ta poitrine et me griffer ? Tu vas abandonner ta forme pour tenter de sauver ton homme ? Comme l’ont fait ses deux précédentes épouses ? Tu sais, il y est habitué et comme on dit, jamais deux sans trois.

— Laisse-la Léandre ! Par pitié ne la touche pas ! supplia Alexander.

— Ohoh ! s’exclama le marquis, voilà que tu me supplies à présent ! Je ne sais pas si je dois trouver ça adorable ou au contraire pitoyable.

Cette remarque décrocha un rire général, tous prenaient plaisir à observer ce spectacle burlesque.

— Si tu tiens à ta vie ainsi qu’à celle des tiens et de notre peuple je te conseille de ne pas l’énerver davantage !

— Balivernes ! s’esclaffa-t-il. Tu veux seulement nous effrayer afin qu’on l’épargne. Tu vas me dire comme Maspero-Gavard qu’elle est la fille d’une entité mystique âgée de plusieurs siècles, un serpent marin de deux kilomètres de long de surcroît ? Tu vas me dire qu’à présent, toi le grand Alexander von Tassle, notre maire élu à la majorité il y a trois ans, crois en ces sornettes ? Que Norden est régie par un dieu cerf qui viendra vous sauver dans peu de temps ? Arrivant comme par hasard alors que personne ne l’a jamais vu ?

Alexander écarquilla les yeux, ébahi ; les justifications du capitaine ne les avaient-elles pas convaincus ? Dieter et ses partisans ne se doutaient nullement de ce qui se tramait dans l’ombre. Il réfléchit hâtivement à la situation ; après tout, s’il n’avait jamais côtoyé les Shamans ou les Féros et leurs spécificités, lui aussi aurait certainement été sceptique sur l’existence de ces deux entités ainsi que de toutes ces informations au sujet des noréens qu’il a pendant si longtemps qualifiées de folklore.

Devant son silence, Léandre poursuivit :

— Tu ne trouves rien à objecter ? Tu sais pertinemment ce qu’il en est. Et tu ne vas pas me dire que tu t’abaisses à croire les dires de ta chienne dans le but de pouvoir la séduire afin de la fourrer quand ça te chante.

— T’es profondément ignoble ! grogna le Baron. T’es aussi pourri que ton beau-père et ton beau-frère ! J’espère vivement que vous finirez tous comme Laurent. Je prendrai un immense plaisir à jeter vos corps à l’océan afin que le Serpent se délecte de vos carcasses et que vos dépouilles ne souillent le sol de notre belle île !

Pour corriger l’affront, Léandre s’avança vers son rival et asséna un puissant coup de genou dans le ventre qui lui arracha un cri de douleur. Il plia davantage en avant, le visage n’étant plus qu’à quelques centimètres du sol.

— Alors mon cher Alexander, fit Léandre en posant son pied au niveau des épaules afin de le plaquer sur le plancher, on fait moins le malin. Je ne sais pas si tu t’en rends compte, mais tu n’es pas tout à fait en mesure de pouvoir négocier présentement. À moins que tu ne comptes aggraver ton cas et croies-moi que rien ne me ferait plus plaisir que de passer ma soirée à m’acharner sur toi.

Incapable de lutter contre la charge de Léandre, Alexander céda et s’écroula. Victorieux, le rival posa son soulier au niveau de sa nuque et pressa légèrement, manquant de l’étouffer.

— Relâchez-le ! hurla Ambre, bouillonnante de rage.

Pour raffermir son emprise, Alastair tira sur la chaîne et lui donna un vif coup de pied à l’arrière des genoux afin de la renverser. Une fois sa victime à terre, il se positionna derrière elle et lui écrasa les jambes. Puis il tira à nouveau sur le collier ce qui la fit se courber dangereusement en arrière, lui coupant instantanément la respiration.

Suffocante comme une anguille hors de l’eau, elle gigotait, tentant de faire entrer un mince filet d’air dans ses poumons.

— Alors ma grande qu’attends-tu pour nous montrer tes talents de transformation ? Je pensais que tu ferais tout pour sauver ton futur petit mari.

— Si je me transforme. Je prendrais un malin plaisir à vous tuer. Vous tous sans exception !

— Oh, mais nous n’attendons que ça ma chère ! Montre-nous à quel point tu es une grande fille.

Alexander grogna :

— Ambre, ne fais pas…

Pour le faire taire, Léandre appuya davantage sur sa nuque. Le Baron s’étouffa et toussa.

— Coucher le chien ! C’est la chatte qui nous intéresse présentement, alors ne lui vole pas la vedette.

Les larmes aux yeux devant la détresse de son amant, Ambre déglutit péniblement.

— Jamais je ne changerai de forme sale bâtard ! Plutôt crever que de vous accorder ce plaisir ! Je suis peut-être une chatte à vos yeux, mais jamais je ne m’abaisserai à bouffer une vermine avariée de votre espèce !

L’assemblée rit devant cette audace. Pour la faire taire et corriger son affront, Alastair la frappa avec violence au niveau de la tempe. Ambre ferma les yeux et couina tant la douleur était lancinante. Le coup brutal, reçu au même endroit que le précédent, la fit vaciller. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, de multiples points blancs et noirs ornaient sa vue et l’espace semblait en perpétuel mouvement.

— Essaie encore de nous insulter et crois-moi que tu ne t’en relèveras pas ! fulmina-t-il.

— Comme si j’allais me gêner ! marmonna-t-elle entre ses dents.

Il s’apprêtait à la frapper à nouveau lorsque le marquis von Dorff père, resté sagement assis depuis un temps, prit la parole.

— Il suffit mon fils, rien ne sert de vous acharner sur elle ! La situation devient plus pitoyable qu’autre chose et je ne souhaiterais pas commencer mon mandat avec la mort de deux personnes dans mon bureau.

Il baissa la tête et porta son regard sur la noréenne.

— Vous ne manquez pas de cran, noréenne. Il nous faut le reconnaître. Mais, s’il vous plaît Léandre veuillez achever cela. Veuillez nous débarrasser de cet énergumène, je vous prie, monsieur le Baron est en train de perdre toute dignité et je n’aime guère m’apitoyer. Je souhaite à présent travailler convenablement et rédiger une annonce au peuple pour officialiser la passation de pouvoir. Et je tiens à ce que monsieur le Baron soit au sommet de ses moyens pour son allocution publique dans quelques petites heures.

À l’entente de claquements de sabots et de cahots de roues sur le parvis, Éric se leva et se dirigea vers la fenêtre.

— Dois-je comprendre que vous m’autorisez à exécuter la noréenne, père ? demanda Alastair qui resserra son emprise autour du cou de la jeune femme, manquant de l’étouffer. Puis-je l’exécuter de ce pas ? Si ce qui est dit à son sujet est vrai, mieux vaut, par prévention, nous débarrasser d’un spécimen comme elle.

Le marquis resta muet un certain temps.

— Inutile, cela ne ferait qu’appuyer les théories sur ces élucubrations. Enfermez-là également. Nous trouverons bien un endroit pour les enfermer elle et monsieur le Baron ainsi que ce Maspero en attendant que la maison d’arrêt soit de nouveau opérationnelle. Au moins auront-ils le plaisir de se retrouver ensemble avant leur condamnation éventuelle par le tribunal.

— Vous êtes bien magnanime père ! assura Alastair. En quoi méritent-ils un traitement de faveur ?

— Tout simplement parce que nous sommes des hommes de loi mon fils. Et que monsieur le Baron s’est rendu sans grande réticence afin de protéger cette femme. Ce serait une honte pour mon image et mon égo de les achever alors qu’ils ne représentent plus aucune menace, lui comme elle.

Alastair pesta, mais, ne voulant pas aller à l’encontre des décisions de son père, il s’excusa puis s’inclina respectueusement devant lui. Accompagné par deux soldats, il s’apprêtait à sortir afin de conduire leurs prisonniers dans la cellule lorsque Éric de Malherbes, présent devant la fenêtre et contemplant la place en contrebas, s’exclama :

— Bien, bien ! Ça part exemple, mais voilà que nous allons avoir une petite visite !

Sans attendre, Léandre accourut vers lui, étudia la scène, puis ricana à la vue des hommes armés qui s’apprêtaient à pénétrer dans l’édifice en compagnie de leurs huit nouveaux détenus, mis sous fer.

— Ohoh ! Effectivement ! Je ne crois pas que nous puissions rêver mieux messieurs ! fit-il en se frottant les mains.

Avant de quitter la pièce, Ambre accorda un regard désolé à Alexander, consciente d’avoir été en partie à l’origine de cet échec. La voyant troublée, ne voulant pas la faire culpabiliser davantage, il hocha la tête et lui adressa un subtil sourire ; conscient qu’il serait probablement sauf et auprès d’elle dans peu de temps, qu’importe l’humiliation et la torture qu’il allait subir avant cela.

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