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NORDEN – Chapitre 165

Chapitre 165 – Le prédateur increvable 1/2

Pour la cinquième fois de la journée, Théodore se réveilla en sursaut ; les médicaments qu’Aurel lui avait donnés pour apaiser son esprit se révélaient inefficaces. Il n’avait de cesse de se retourner, transpirant à outrance. Dès que ses paupières devenaient closes, les cauchemars l’assaillaient. Suffoquant, il peinait à respirer, ressassant sans cesse la disparition tragique de son père ; tantôt transpercé par Friedz, tantôt agonisant par la morsure de la vipère.

Pour assombrir davantage ses songes, Blanche réapparaissait avec fulgurance, soumise entièrement à Friedz qui lui infligeait toutes sortes d’horreurs devant lui. Le marquis, impuissant et entravé par une cage invisible, ne pouvait la libérer de son emprise puissante. Il regardait avec effroi sa promise implorante encaisser les assauts brutaux du capitaine, le corps souillé de part et d’autre par cette énorme masse sombre de laquelle seul un sourire tyrannique était visible, avant d’être achevée d’une balle dans le crâne qui le réveillait instantanément.

En sueur, il se redressa et s’adossa contre le mur, plaquant farouchement ses mains contre son visage aussi blanc que la literie ; la réalité n’était pas plus enviable que les rêves et la douleur qui lui tiraillait le bas de son ventre accentuait son mal-être. Lors de son dernier sommeil, il aurait tout donné pour ne jamais avoir à se réveiller à nouveau, songeant aux divers médicaments et plantes toxiques qui se trouvaient à l’infirmerie, si aisément accessibles, qui lui accorderaient une fin rapide et efficace malgré les quelques minutes de souffrances à endurer, le temps que le poison fasse son effet.

De toute manière, qu’avait-il à perdre dorénavant ? Personne ne comptait plus pour lui, il ne comptait plus pour personne ; c’était un constat implacable. Antonin s’était détaché de lui depuis longtemps déjà ; trop occupé et investi dans sa relation avec la duchesse à la peau caramel, « sa biche » comme il l’appelait affectueusement. Certes il était toujours présent, mais ils étaient bien moins complices qu’auparavant, et ce, surtout depuis la naissance de Modeste. C’était un fait, un événement dans l’ordre des choses. Il en allait de même depuis que Diane et Victorien s’étaient mariés. Même Emma, sa femme de chambre attitrée, s’apprêtait à quitter son service au profit d’une vie plus tranquille à la campagne auprès de son amant. Ces derniers temps, il ne lui restait plus que Blanche.

Théodore soupira en se remémorant ces souvenirs douloureux. Un profond malaise s’empara de lui et il fondit en larmes, à cran et les nerfs à vif. Puis il déglutit péniblement et se leva avec une extrême lenteur, sentant ses os craquer et ses muscles se tendre. Tout en prenant soin de ne pas aggraver sa blessure, il s’habilla et enfila sa veste, emprunte de l’odeur persistante de la rouquine, à la fois grisante par ce parfum de jasmin et terriblement écœurant par les effluves d’ordures qui émanaient par moment. Enfin, il s’extirpa de la chambre et décida de sortir prendre l’air afin de chasser ses pensées affreuses qu’il tentait de refouler en lui.

Dans les couloirs, les gens parlaient avec empressement et lui accordaient un regard désolé, empli d’une pitié bienveillante qu’il détestait recevoir. Cela lui paraissait faux et il ne pouvait admettre la sincérité de leur geste dorénavant ; le destin tragique de la mante fauchée devait en réjouir plus d’un aux vues des nombreuses victimes collatérales dues aux actes horribles et intéressés de son père.

Une fois dehors, il arpenta les jardins déserts, marchant seul sous les immenses arcades noyées par ce ciel gris où la pluie tombait dru, clapotant contre la toiture et dégoulinant en abondance le long des gouttières qui manquaient de se rompre. Il s’accouda à un muret, juste devant la sculpture d’une licorne endormie. Puis il prit une grande bouffée d’air frais et contempla le paysage morne, l’œil vague.

Un bruit étrange l’extirpa de ses pensées ; un choc assourdissant avait résonné sur le toit juste au-dessus de lui, suivi de tintements réguliers tels des pas sur les tuiles glissantes. Intrigué, Théodore leva la tête et entendit les bruits de pas devenir de plus en plus sonores. Une ombre s’effondra dans les jardins. En apercevant la créature dressée non loin de lui, le marquis écarquilla les yeux, pétrifié devant cet immense monstre de la taille d’un taureau. Le prédateur, à l’apparence d’une charogne de lion décomposée depuis des mois, semblait tout droit sorti d’un horrible cauchemar tant la vision qu’il provoquait était irréelle, en dehors de toute conscience humaine.

Le corps du monstre foisonnait de croûtes épaisses. Une multitude d’entailles parsemaient sa chair, ruisselant de sang liquoreux, d’un rouge écarlate mêlé de noir. Les organes apparents, une partie de ses tripes pendait en bas de son flanc, s’étirant jusqu’au sol. Il avait l’œil droit crevé, dévoilant un trou noir sans fond, tandis que l’autre était d’un blanc nacré, brûlé, comme tout le côté gauche de son visage, couvert de cloques, exhibant sa chair brunie à nue jusqu’à l’os dont plus aucun poil n’était présent. L’effroyable bête recrachait une quantité astronomique de sang, trop, pour qu’il ne s’agisse uniquement du sien et une plaie béante lui traversait la mâchoire de part et d’autre, faisant s’égoutter un liquide blanchâtre mêlé de rouge. Et pour finir ce sinistre tableau, son imposante crinière roussie se terminait en crins noirs carbonisés, dévoilant ses grosses oreilles dont l’une était coupée sur le bout, comme croquée par un quelconque prédateur.

Le félin se redressa tant bien que mal, tremblant à outrance. Une de ses pattes robustes, aux muscles saillants, révélait le moindre de ses tendons accrochés solidement aux os. Le monstre la plaquait contre lui, peinant à fouler le sol de son membre meurtri. Il croulait sous ses blessures suintantes. Puis, haletant et le souffle rauque d’une bête à l’agonie, il marcha en direction du garçon, avançant à l’aveugle, les narines dilatées à l’extrême. À la vue de cette chose épouvantable, Théodore ne pouvait esquisser un pas, gisant stupide, incapable de fuir.

Des hurlements retentirent à quelques mètres de là ; un groupe d’infirmiers venait de sortir et d’apercevoir la bête. Ils se pétrifièrent également devant cette vision d’horreur presque irréelle. Cet incident raisonna le marquis qui, reprenant de sa maîtrise, s’enfuit en hâte, regagnant l’intérieur par une porte, filant droit dans les appartements isolés des von Dorff. Le monstre enragé le poursuivit, excité par l’odeur de sa proie à saillir. Il bougeait maladroitement, claudiquant et traînant sa carcasse à la manière d’une proie mourante, grognant d’étranges gargouillements.

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